Dans la vaste production littéraire de Rachid Boudjedra - quatorze romans, deux recueils poétiques, plusieurs essais, une pièce théâtrale, des scénarios pour le cinéma - l'intertextualité a un rôle qui a maintes fois été relevé par plusieurs critiques. Le procédé intertextuel est pour Boudjedra la façon même de regarder le monde et de concevoir son œuvre qui ne saurait se lire autrement. Dans son œuvre l'intertextualité assume plusieurs aspects: la présence massive de jalons qui se retrouvent dans tous ses romans, de thèmes obsessifs crée un réseau qui les entrelace tous. Cette intratextualité est quelquefois poussée à l'extrême jusqu'à prendre la forme de l'auto-citation, ce qui se passe dans les deux œuvres de ce travail. L'écriture devient alors errance, mouvement perpétuel d'un texte à l'autre. Le rapport serré entre le roman Topographie idéale pour une agression caractérisée et la pièce Mines de rien sera l'un des aspects que l'on essaiera de mettre en évidence, l'errance de l'écriture en tant que véhicule de forme esthétique et de thèmes étant l'objet de ce travail. Il s'agit donc d'analyser les dynamiques internes du roman et de la pièce pour mieux comprendre le mouvement des deux textes.
On commencera d'abord par l'analyse des structures syntaxiques et stylistiques du roman qui reflètent par leur complexité et leur construction baroque la tentacularité du métro, lieu où le roman se déroule. Ensuite, on analysera celles que l'écrivain a définies les structures du roman, c'est à dire le métropolitain et la mémoire en tant que dédales et la publicité en tant que méchante affabulatrice des masses. La troisième étape sera une lecture mythique de ce qui se passe dans le roman, ou mieux une lecture de la démystification d'un mythe en particulier qui est la société occidentale dans ce que de fausseté, hypocrisie et méchanceté déverse sur les hommes. On verra aussi comment l'errance du voyageur - le personnage qui "subit le roman", car c'est autour de l'écriture que Topographie… se développe - devient l'emblème de l'errance de l'écriture, toujours à la recherche d'un sens qui se dérobe. L'écriture, dévoratrice-dévorée du roman, paraît engloutir par l'effusion des mots, tout ce qu'elle trouve sur son chemin; mais en même temps elle s'écroule sur elle-même incarnant ce sentiment d'anéantissement qui est présent dans toute l'œuvre de Boudjedra. L'écrivain force les phrases, leur logique, il essaie de les dominer: ce qui se produit est un effluve nécessaire de mots sans lequel le texte éclaterait.
La deuxième partie de ce travail est consacrée à Mines de rien; pièce créée pour l'occasion, elle fut commandée à Rachid Boudjedra par une compagnie théâtrale qui voulait mettre en scène les conditions d'une réalité particulière, locale telle que le monde des mineurs du Nord de la France. Elle devient sous la plume de l'écrivain algérien - qui avec Mines… écrit sa première pièce proprement dite - une réflexion sur la recherche d'un sens de la vie. A travers les destins croisés des quatre personnages, deux hommes et deux femmes, Rachid Boudjedra accomplit un parcours qui couvre une trentaine d'années de l'histoire de la mine et avec elle de l'émigration, des difficultés de l'intégration, de la fin de ce monde que les patrons avaient fait croire aux mineurs être mythique. Dans la pièce l'Histoire se mêle à l'histoire: les quatre personnages se racontent leurs vies en parcourant par le biais de la réflexion personnel l'histoire de la mine. Cependant, la pièce n'a pour but de faire un tableau vivant d'une société bien spécifique: elle est l'histoire des déracinés, de tous ce qui essaient de se comprendre, de comprendre leur destin. On verra comment l'errance dans Mines de rien se traduit dans le mélange des temps et des voix des personnages.
On arrivera ainsi à la troisième partie, consacrée à l' «indicible errance», au mouvement perpétuel qui est la dynamique des œuvres de ce corpus. L'objet de cette partie est l'intratextualité, c'est-à-dire le procédé par lequel la pièce de l'écrivain rappelle le roman - et vice versa - par la récurrence de certains thèmes, de certaines images: on verra que le conflit entre France et Maghreb, la publicité, la mémoire, le voyage sont aussi présents dans Topographie... que dans Mines de rien. Les deux textes développent aussi le thème de l'immigration maghrébine: dans tous les deux il y a une dénonciation de l'Occident, mais les procédés auxquelles elle est confiée sont différents: les accusations lancées par le biais des structures complexes des phrases dans Topographie idéale…sont l'objet des dialogues des quatre personnages de la pièce. Mais c'est surtout pour la présence considérable de morceaux du roman dans la pièce qu'on peut parler dans ce cas d'auto-citation. L'analyse des didascalies et des voix off relèveront cette particularité et le fait que ce sont des sujets bien spécifiques à être repris. De plus, on notera que le roman est organisé comme une tragédie, tandis que la pièce paraît comme une ensemble de comptes. Dans ce processus le lecteur est lui-même obligé à "errer" d'une page à l'autre, sans cesse.