A travers ces chapitres on a vu que l'errance, à la fois des gens, des thèmes et de l'écriture, caractérise les œuvres de ce corpus. Dans le roman, l'errance du voyageur est métonymique de l'errance de l'écriture, de sa tentacularité. L'écriture tentaculaire implique tous les plans de la narration, l'espace, le temps; elle met en mouvement jusqu'aux parties les plus petites des mots et devient alors violente, car elle agresse avec ses redondances, ses digressions, sa construction karstique. On a vu que le roman traduit une forte incommunicabilité, l'impossibilité d'établir des véritables rapports avec les autres, à cause d'une société individualiste et indifférente. Cette impossibilité trouve sa réalisation esthétique dans une écriture caustique qui exalte d'un côté, tandis que de l'autre elle critique âprement.
Dans le roman le voyageur est assassiné: ce meurtre du voyageur n'est cependant pas le meurtre de l'écriture; même si elle est niée dans le roman - les seuls actes d'écriture tels que les indications dans le bout de papier ou encore, et surtout, le télégramme que le voyageur n'écrira jamais, se révèlent inutiles - c'est le roman en tant qu'écriture qui survit.
En ce qui concerne Mines de rien, on a analysé la façon dont l'errance s'incarne dans la pièce à travers l'étude des trois macro-séquences dont elle est formée, du temps et de ses mouvements hélicoïdaux, ses sauts entre passé, présent et futur. On a vu aussi que deux lieux en particulier sont mis en évidence car l'une constitue un mythique ventre maternel où l'on est tous les jours face à face avec la mort; l'autre, le terril, lieu sacré où l'on célèbre la quête du sens de la vie. A côté des lieux scéniques, qui jouent sur l'alternance d'espaces clos et ouverts, les lieux évoqués par les personnages élargissent l'espace en évoquant des lieux lointains, qui ne sont pas exotiques pour les personnages, mais chargés de nostalgie.
On a vu aussi l'importance du signifiant et de ses jeux polysémiques à partir du titre qui donne plusieurs clés d'interprétation de la pièce. La répétition de certains mots contribue à créer un univers mythique: dans le creusement, dans la profondeur des mots qui décèlent plusieurs sens, encore là, il y a errance. La réflexion qui parcourt la pièce est traduite par les dialogues des quatre personnages qui sont exposés dans la forme de comptes : personnels, de l'Histoire de la mine et des gens qui y se sont succédé, des atrocités accomplies par les assassins du FIS. Ces comptes permettent aux personnages de retrouver leur conscience, de faire un voyage dans leur histoire personnelle.
L'Historie est conçue dans la pièce comme cyclicité inéluctable contre laquelle on peut réagir en comprenant le destin dans quelque sorte tragique de l'homme qui consiste dans l'errance perpétuelle et que n'aboutit à rien. La seule réaction à ce destin qui est commun à tous les hommes déracinés est se raconter, revenir à soi-même, à son propre histoire même si ce parcours nostalgique ne peut que se faire avec douleur. C'est le compte qui laisse les personnages vivant même s'ils sont condamnés au déracinement, à l'errance sans fin: c'est le compte écrit, la diégèse, qui est en Boudjedra narration d'un thème qui devient prétexte pour raconter d'une écriture qui est en train de se faire et que n'aboutit jamais : "L'itinéraire littéraire et romanesque est lui aussi un itinéraire sans fin" (1) qui ne peut s'achever qu'avec la mort de l'écrivain.
Dans le dernier chapitre on a étudié comment à la complexité des structures stylistiques du roman s'oppose la simplicité des dialogues de la pièce. Il n'en reste pas moins que le rythme est partout très soutenu. Si les chapitres du roman paraissent s'engouffrer les uns dans les autres, pour émerger soudainement, les scènes de la pièce s'entrelacent par le biais d'une alternance scandée par le temps qui se visse inlassablement.
La littérature de Boudjedra est une littérature de la mémoire: personnelle, mais aussi collective lorsqu'elle enregistre les épisodes crues de la réalité et le transforme en art par le biais de la subjectivité. Cette subjectivité qui lui permet de transformer aussi le patrimoine littéraire arabe et occidental à travers l'intertextualité et de le subjuguer à son vouloir esthétique. Boudjedra crée de cette façon une écriture souvent labyrinthique et tentaculaire qui lie à elle tout ce que l'écrivain veut, et cueille dans sa mémoire qui est aussi mémoire des textes des autres, mémoire de la littérature. L'acte d'écrire est alors l'accomplissement d'une expérience sacrée, car elle est créatrice et fondatrice d'une perception nouvelle du monde.
"L'indicible errance" que l'on vient d'observer tout au long de ce travail, assume aussi l'aspect de l'intratextualité, ce qui fait que les œuvres de Boudjedra se renvoient les unes aux autres. En lisant l'œuvre entière de l'écrivain algérien, on a remarqué que Topographie idéale pour une agression caractérisée joue un rôle considérable :moins subjective en ce qui concerne la représentation des fantasmes de son enfance, pour sa forte dénonciation de l'aliénation de la société occidentale et de la complexité de la vie qui est souvent représentée par des structures labyrinthiques, il est de même présent dans plusieurs œuvres: dans Mines de rien, naturellement, qui a été objet de cette étude; mais aussi dans FIS de la haine, par exemple, qui contient des pages entières tirées de ce roman par rapport aux conditions pénibles des émigrés à Paris. Lettres algériennes le rappellent pour un discours sur la publicité; La vie à l'endroit pour les successions de couleurs qui renvoient aux agressions coloriées subies dans le métro; Le désordre des choses pour la description de sécrétions qui rappellent la mort du voyageur; Le vainqueur de coupe pour la description labyrinthique de racines d'un arbre qui est aussi présent dans Topographie…Tous ces romans sont aussi parsemés tantôt par une expression, tantôt pour une façon de construire une phrase: il sont dans un certain sens contaminés par ce roman. Ce qui pourrait être l'objet d'une étude de Topographie idéale pour une agression caractérisée comme architexte. Mais on laisse terminer ce travail à Hafid Gafaïti qui a bien résumé dans ses paroles ce qui est l'indicible errance dans l'œuvre de Rachid Boudjedra:
"Boudjedra, probablement comme tout écrivain
moderne ou postmoderne, écrit toujours le même roman, qu'il écrit
jusqu'à n'en plus pouvoir et que de nouveau il reprend et recommence,
semant sur son chemin des livres qui ne sont que des moments d'un itinéraire
sans fin " (2)
.
Il n'a écrit et ne continue à écrire qu'un seul roman:
celui de sa vie. 1. 133 Hafid Gafaïti,
Boudjedra ou la passion de la modernité,
op. cit., p. 114.
2. 134
Hafid Gafaïti, a c. di, Rachid
Boudjedra. Une poétique de la subversion. I, Autobiographie et histoire,
Paris, L'Harmattan, 1999, p. 15.