Le roman de la chevalerie algérienne : Ahmed ben Mostapha goumier de Mohammed Ben Cherif. Interférences littéraires dans le premier roman algérien de langue française.

 

Par Ferenc HARDI

1.     Introduction, problématique

 

Permettez-moi de commencer avec quelques considérations d’ordre général sur les rapports entre littérature et identité nationale, pour introduire le sujet de ma communication et pour voir en quoi l’étude d’une œuvre oubliée et considérée par beaucoup comme une œuvre perdue pour le patrimoine littéraire national algérien peut-être intéressante.

 

Tout peuple, toute nation possède une littérature qui est plus ou moins bien connue et appréciée par les hommes et les femmes qui le composent, qui est enseignée dans les écoles du pays et étudiée dans ses universités. La littérature, qu’elle soit orale ou écrite, fait partie intrinsèquement du patrimoine culturel de chaque nation et la relation qu’entretient une nation avec l’ensemble de sa production littéraire laisse entrevoir l’état de santé de sa conscience collective. Ainsi, la littérature et le discours critique portée à son encontre sont des constituants essentiels de l’identité nationale.

 

A un moment donné de leur histoire, tous les peuples produisent des œuvres littéraires qui reprennent les exploits célèbres, les faits merveilleux et patriotiques des premiers combattants dont la mémoire a été sauvegardée de génération en génération. Constructions mi-légendaires, mi-historiques, ces épopées engendrent une mythologie et un folklore héroïques que chaque peuple élabore avec attention et conserve avec fierté. Même si dans les pays occidentaux pendant les dernières décennies on peut constater un affaiblissement de l’importance accordée à ces œuvres fondatrices, on ne peut oublier qu’en France, par exemple, tous les enfants entendent parler de la Chanson de Roland ou bien en Allemagne de la Chanson des Nibelungen.

 

Cette même tendance peut être observée dans la littérature arabe où les poètes de la période préislamique sont considérés comme les maîtres incontestés de la qasîda et font partie intégrante du patrimoine culturel[1]. Les exploits guerriers des premiers musulmans font également l’objet d’une littérature héroïque transmise de générations en générations, ainsi que les différents sîra qui sont des sortes de roman populaire de chevalerie et d’aventures, élaborés et transmis par des conteurs professionnels[2].

 

Force est de constater que dans le cas de la littérature algérienne de langue française ce schéma de valorisation des œuvres précurseurs, que je viens de présenter d’une manière très approximative, ne fonctionne pas du tout. Au contraire, on assiste à un phénomène inverse où les premiers balbutiements de cette littérature sont consciemment tenus à l’écart du corpus constituant le patrimoine littéraire national et on tire un voile pudique sur cette production qui dérange.

 

Pour s’en rendre compte, il suffit de voir le nombre d’études ou de thèses qui ont pour objet la littérature algérienne de langue française de la première moitié du XXe siècle, et de le comparer avec la somme impressionnante des travaux consacrés à la production littéraire des Algériens en français à partir de 1950. Recenser les multiples raisons de cet état de fait et en tirer les conclusions pour une meilleure connaissance de la conscience nationale algérienne n’est pas le but de cette communication. Mais au moment où nous nous interrogeons sur les déplacements multiples de personnes, de langues, de modèles littéraires et donc de paroles entre deux univers culturels distincts, il me semble tout à fait justifié et nécessaire d’étudier le cas des premiers romanciers algériens de langue française.

 

Ils sont les premiers a avoir entrepris le voyage de la fiction littéraire, ils sont les premiers a avoir opéré au déplacement, je suis tenté de dire à l’apprivoisement, d’une langue étrangère et d’un modèle littéraire étranger dans la sphère culturelle algérienne arabe et berbère. Toute œuvre artistique est naturellement en corrélation avec ses prédécesseurs et il est clair que le travail des premiers romanciers algériens constitue en un travail de synthèse plus ou moins cohérente et consciente de différentes traditions littéraires originaires des deux rives de la Méditerranée. Le but de ma communication est de s’interroger sur les modalités de cette rencontre à travers Ahmed ben Mostapha goumier, le premier roman algérien de langue française édité intégralement en 1920 chez Payot à Paris.

 

2. Un roman autobiographique

 

Il s’agit là d’un roman en grande partie autobiographique qui reprend les événements guerriers de la vie de l’auteur, Mohammed Ben Cherif caïd de la tribu des Ouled Si M’Hamed, dans la région des Hauts Plateaux du centre de l’Algérie. Seule la fin du récit est détachée de ce qu’à réellement vécu l’auteur.

 

Mohammed Ben Cherif fait ses études au Lycée d’Alger, puis entre à l’école militaire de Saint-Cyr d’où il sort en tant que sous-officier en 1899. Il gravit rapidement les échelons de l’Armée française accessibles à l’époque pour les Indigènes : officier d’ordonnance du Gouverneur Jonnart, lieutenant de spahis, puis caïd. En 1908 il participe avec son goum à la campagne du Maroc ; l’action du roman commence avec cet événement. Il repart à la bataille au début de la Première Guerre Mondiale sur le front français dès 1914. Il est vite fait prisonnier par les Allemands qui l’emmènent à Krefeld où il reste en captivité pendant 16 mois. A cause de raisons de santé il est interné en Suisse d’où il est rapatrié en Algérie en 1918.

 

Mais le parcours du héros du roman autobiographique s’arrête en Suisse où il meurt dans la solitude et le désespoir, sans jamais revoir ni sa terre natale, ni sa patrie d’adoption qu’est la France. A ce niveau la fiction littéraire se détache entièrement de la réalité de la vie de l’auteur et se différencie ainsi du récit purement autobiographique. Le narrateur du roman, contrairement au narrateur de l’autobiographie classique choisit une certaine distance avec son histoire dès les premières lignes : il s’agit d’un narrateur extradiégétique et hétérodiégétique qui raconte en récit premier une histoire d’où il est absent.

 

3. Sources d’inspiration possibles, repères

 

Mais avant d’entrer dans l’étude proprement dite de ce roman autobiographique, voyons un peu les sources d’inspiration, les repères littéraires qui pouvaient servir de base à Mohammed Ben Cherif au moment de l’écriture. Nous avons souvent l’habitude de considérer le roman comme un genre littéraire européen par excellence dont l’apparition à un moment donné de l’histoire, sous des conditions sociales définies est présentée et amplement expliquée par de nombreuses études. Ce n’est pas mon sujet. Pour ma part, je reste toujours étonné de voir avec quelle facilité, quelle rapidité et parfois avec quelle réussite, les auteurs algériens de langue française adoptent ce genre littéraire que nous aimons tellement à définir comme européen. Certes, à l’école française qu’ils fréquentaient, ils faisaient connaissance avec les grands romans française du XIXe siècle, et il est facile de relever l’influence du romantisme, du réalisme ou du naturalisme à travers les premiers romans algériens.

 

Pourtant, il me semble que le passage par l’école française et le contact à travers les études avec ce genre littéraire qu’on affirme leur être si étranger, est insuffisant pour expliquer cet apprivoisement et cette appropriation si rapides. A mes yeux il est évident que ces auteurs, comme leurs successeurs de la deuxième moitié du XXe siècle, puisent abondamment, et parfois de manière consciente dans les traditions littéraires populaires vivantes de l’Algérie.

 

Il est généralement accepté que les auteurs des premiers romans algériens de langue française ne possédaient aucune référence romanesque à laquelle ils auraient pu faire appel ou dans laquelle ils auraient pu puiser du côté de la littérature arabe ou berbère[3]. Cette constatation est à prendre avec quelques précautions et j’aimerais attirer l’attention sur deux modèles littéraires arabes qui ont pu servir de source d’inspiration aux premiers romanciers algériens : il s’agit d’une part de ces poèmes épiques qu’on appelle ghazâwât et qui narrent les exploits des expéditions militaires, et d’autre part du genre biographique appelé sîra qui désigne également de façon collective ces sortes de romans populaires de chevalerie et d’aventures, élaborés et transmis par des conteurs professionnels[4].

 

Dans son travail datant du début du XXe siècle, Sonneck[5] nous rapporte plusieurs poésies guerrières qui narrent les razzias et les batailles que se livraient entre elles des tribus de l’Afrique du Nord (par exemple le combat des Larba contre les Ouled Yagoub Zerara du Djebel Amour[6]). La forme et le fond de ces poèmes guerriers les situent directement dans la lignée des fameux ayyam el-‘arab (les jours des Arabes) de la période antéislamique, mais aussi dans la lignée des ghazâwât qui racontent les exploits guerriers des musulmans de l’époque du Prophète, puis des conquêtes de l’Islam dans les siècles qui suivent. Pendant les années d’enfance de Mohammed Ben Cherif, les poètes appelés meddah’  continuaient à arpenter le pays et à réciter ces histoires dans les lieux publics aux jours de fêtes traditionnelles, aux fêtes familiales ou pendant les nuits de ramadan[7].

 

Quant au sîra, il constitue avec les Mille et Une Nuits, dans la littérature arabe traditionnelle, le représentant par excellence du récit de fiction. Une douzaine de récits de base formaient le fond commun de ce genre littéraire, dans lequel les conteurs professionnels puisaient leurs histoires récitées ou lues à partir d’un manuscrit devant un public passionné. Chaque histoire est constituée d’un noyau central, mais les conteurs sont libres de développer des versions différentes où l’ordre des épisodes, la caractérisation des personnages ou même la connotation idéologique du roman peuvent changer. Sous une apparente pauvreté du genre à cause du nombre limité des titres, se cache donc une grande diversité des versions. Ces romans-fleuves, très peu connus du public occidental, atteignent des dimensions imposantes, et de l’avis unanime des arabisants, étonnent par leur richesse[8].

 

Les premières versions imprimées de cette tradition romanesque voient le jour à la fin du XIXe siècle, essentiellement en Egypte. Il nous est impossible de savoir si Mohammed Ben Cherif connaissait ces versions imprimées, mais il est certain que la tradition orale de ces récits était toujours vivante en Algérie pendant la période qui nous intéresse[9], c’est-à-dire la fin du XIXe, le début du XXe siècle. Par conséquent, selon toute probabilité il devait avoir connaissance aussi bien des ghazâwât que des sîra. Voyons donc maintenant, de quelle manière il puise consciemment au moment de l’écriture de son roman dans cette littérature populaire algérienne.

 

4. Un héros poète et guerrier

 

L’histoire du goumier qui quitte sa tribu pour aller combattre aux côtés des Français, d’abord au Maroc, puis en Europe pendant la Première Guerre mondiale, est à l’image du héros bédouin des romans-fleuves de la tradition orale dont je viens de parler. Ahmed ben Mostapha goumier est le guerrier invincible, poète au fond de son cœur, défenseur des faibles et des opprimés, toujours fidèle à sa parole, à son clan, à son honneur, et finalement à sa dame. Ce parallèle entre le goumier du XXe siècle et le héros des romans populaires arabes s’inscrit dans le texte du roman, d’une part à l’aide de nombreuses citations, d’autre part à travers le parcours d’Ahmed ben Mostapha, qui emprunte visiblement plusieurs éléments relatifs aux parcours des héros bédouins. Voyons les exemples concrets. Une citation de Bou-Awana est reprise comme un refrain tout au long du roman :

 

« Je dégainai mon épée ; on eut dit, par l’éclair qu’elle lança, que j’avais fendu les ténèbres pour faire apparaître l’aurore. »[10]

 

Il est le guerrier poète de l’Afrique du Nord des premières décennies du XXe siècle, digne descendant des grandes figures de la littérature arabe qui défilent devant les yeux du lecteur tout au long des premiers chapitres du roman. Le caractère épique de son parcours est mis en évidence dès la première page :

 

« Ahmed Ben Mostapha écoute chanter le rhapsode. Au travers des rimes pures chevauche son rêve. (…) Le guerrier – poète Imroulquaïs a dit  de son compagnon de combat : « Docile au frein, il attaque, évite, poursuit et fuit. » (…) Ahmed va caresser son coursier qui hennit, pénètre sous la tente et dit à sa femme : - L’oiseau de deuil a chanté. La mort rôde. Je ne veux pas qu’elle effleure vos têtes aimées : j’irai au-devant d’elle. Puis il ajoute : - La poudre parle au Maroc. Je partirai dès l’aube. Sois courageuse ; élève tes enfants et, si la chaîne de mes jours est longue, tu me reverras… »[11]

 

C’est le rhapsode, à l’origine chanteur de la Grèce antique, qui va de ville en ville en récitant des extraits de poèmes épiques, qui appelle Ben Mostapha à la guerre. De même que ‘Imru ‘l-Quays (Imroulquaïs dans le texte), fils du dernier roi des Kinda et maître incontesté de la poésie de la Djâhiliyya, le goumier part à la bataille pour protéger ses bien-aimés.

 

Et les références aux grandes figures de la littérature arabe continuent : Ben Mostapha est celui qui part à la bataille en « pensant aux vers fameux de Kolstoum »[12], et il est aussi celui qui a vu « comme Antar »[13] le sourire de son adversaire mort. Il possède toutes les caractéristiques du poète-guerrier de la période antéislamique : « son cerveau de poète lui fournit les anecdotes » (p. 21), il parle à son cheval en rimes (p. 36), il chante la beauté des femmes (p. 22), il connaît et enseigne autour de lui les règles de la chevalerie (p. 68), une fois de retour dans sa tribu il s’adonne aux plaisirs des seigneurs des déserts comme la chasse aux faucons (pp. 139-145), la danse des guerriers avec le feu (pp. 145-147), et la fête de la tribu autour du feu de camp. Même l’officier français qui vient à sa rencontre comprend qu’il s’agit d’un poète :

 

« - Mabrouk el Madaï ya, Bou Awana s’écrie enfin l’officier en dégustant la première gorgée. Le général venu ici pour féliciter ses enfants d’Algérie me charge de te donner la bonne nouvelle : tu es inscrit au tableau pour la médaille militaire… Ben Mostapha étonné de s’entendre appeler par un nom qui n’est pas le sien, réprime un mouvement de stupeur et ne sait que répondre aux félicitations adressés à un autre. (…) Ah ! réplique Ben Mostapha, la face réjouie, comprenant enfin la plaisanterie : Vous me comparez à Bou Awana des temps anciens ? »[14]

 

Le personnage du goumier est véritablement ancré dans les traditions littéraires arabes, mais il est également un héros moderne qui s’adapte à son époque, et qui symbolise la possibilité de l’assimilation positive des valeurs de la France. Comme le roman s’adresse essentiellement aux lecteurs grandis dans la tradition littéraire française, le narrateur prend soin d’équilibrer la description du personnage, et de fournir pour son identification des repères familiers au public francophone. Pour cela, il puise dans la littérature française :

 

« Ben Mostapha débarque à Casablanca, transi, mouillé, empêtré dans les ailes de son burnous qui l’empêchent de marcher. Il a beaucoup souffert dans la cale. »[15]

On reconnaît facilement l’image de l’albatros de Baudelaire échoué sur le navire :

« Exilé sur le sol au milieu des huées,
ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »[16]

 

Le goumier qui arrive au Maroc est étranger sur cette terre, comme l’albatros capturé par les hommes d’équipage, et comme le poète qui hante la tempête. Et pour assurer au lecteur qu’il ne s’agit pas d’un hasard, la comparaison est reprise dans le récit au moment où le goumier est fait prisonnier par les Allemands.

« Le lendemain, les goumiers, les burnous traînant comme des ailes brisées, cheminent le cœur lourd et las vers l’exil… »[17]

 

L’utilisation de ces vers de Baudelaire par le narrateur déclenche un procédé de double signification qui caractérise l’ensemble de l’œuvre : au niveau référentiel l’image utilisée pour présenter le héros est familier pour le lecteur francophone et aide à son intégration dans l’imaginaire du lecteur européen, mais au niveau du sens propre cette même image exprime la différence et l’étrangeté de cet héros dans le monde européen, mais aussi dans l’univers romanesque où il débarque.

 

A travers son parcours, Ahmed Ben Mostapha s’éloigne de plus en plus de sa terre natale et ses aventures se terminent dans l’exil et la solitude. Son parcours d’éloignement est la copie conforme de celle du héros du Roman de ‘Antar, qui est poussé toujours plus loin de sa patrie, l’Arabie, et par une destinée sombre et grandiose est entraîné de Byzance vers l’Espagne, puis au pays des Francs.

 

Avec Ahmed ben Mostapha goumier, nous assistons bien de la part de l’auteur à une tentative de création d’un héros national de l’Algérie musulmane alliée à la France. Le goumier est muni de la part de son créateur de tous les éléments nécessaires pour devenir le héros épique de la littérature algérienne. Sa légitimation se construit sur son appartenance à la grande lignée des poètes-guerriers, mais aussi à travers un rêve où défilent devant ses yeux l’aïeul de la tribu, puis les grands événements de l’histoire la plus illustre des Arabes.

« Ahmed ben Mostapha rentre dans sa tente, le cœur alourdi d’une immense tristesse. Epuisé, il s’endort. Son aïeul El Hadj ben Djalloub descend du grand Inconnu où il survit dans la félicité de la Lumière céleste, pour veiller, dans son sommeil, l’âme inquiète du fils de son sang. En rêve, Ben Mostapha le voit apparaître vêtu de blanc, le visage radieux. »[18]

 

Pour le lecteur d’aujourd’hui, ce passage n’est pas sans rappeler une autre apparition – bien plus illustre des lettres algériennes –, d’un aïeul lors d’un songe dans une prison de Constantine. Il serait intéressant de faire l’étude comparative des paroles de Ben Djalloub avec ceux du vieux Keblout, mais ceci nous éloignerait trop de notre sujet. Ben Djalloub réconforte son descendant, et l’encourage à continuer de « combattre dans les rangs de soldats magnifiques qui n’ont rien à envier à notre gloire passée »[19]. Et le rêve d’Ahmed ben Mostapha continue avec la vision de la première victoire militaire du prophète Mahomet, le combat de Bader, puis toute une série de batailles qui se suivent les unes après les autres. Dans son rêve, le goumier participe à tous ces moments illustres, et ainsi il devient digne du rôle qui lui incombe : devenir le héros épique des Musulmans de l’Algérie française. Ahmed Ben Mostapha est bien un chevalier arabe des temps modernes. Pour le narrateur ceci est une évidence, la chevalerie étant d’ailleurs originaire de la culture arabe :

« Nous avons été le premier peuple du monde qui ait enseigné les lois de la chevalerie par des règles précises : respect de la parole donnée, tolérance envers le faible, générosité pour le vaincu, sans compter les sept autres conditions, honneur du guerrier musulman. »[20]

 

5. Roman historique ou histoire romancée ?

 

Force est de reconnaître que Mohammed Ben Cherif puise abondamment dans les traditions littéraires arabes : le lexique utilisé, la structure de l’histoire, le parcours du héros, sa légitimation et sa qualification ; tous ces éléments soulignent l’exactitude de cette affirmation avancée au début de mon exposé. Pourtant, malgré cet ancrage de l’écriture dans la littérature arabe, l’œuvre de Ben Cherif est bien un roman autobiographique tel qu’on l’entend au Nord de la Méditerranée. Mais comme tout roman autobiographique, il reste partiel : l’auteur développe un aspect de « soi », un « regard » particulier sur sa personne, mais aussi sur sa culture, sur ses traditions, sur son identité.

 

Et c’est au niveau de ce regard porté sur soi-même à travers l’écriture que se produit la rencontre entre différentes paroles déplacées de leur contexte d’origine. Le regard lui-même est déplacé vers cette position de l’entre-deux si caractéristique des écrivains dont la langue maternelle diffère de la langue littéraire. Ecrire à partir d’un regard déplacé signifie nécessairement l’abandon d’une partie de soi-même et l’apprivoisement de nouvelles paroles, elles-mêmes déplacées. Au confluent des cultures, nous trouvons un genre littéraire qui se prête à merveille à cet exercice de recréation du monde qui nous entoure : il s’agit du roman.

 

Certains comme Grimal voient d’ailleurs le roman au confluent de tous les genres littéraires. Cette affirmation nous aide aussi à mieux accepter que parfois c’est avec l’histoire contemporaine qu’il s’acoquine, parfois avec l’histoire ancienne, et devient ainsi selon les cas, du roman historique ou de l’histoire romancée. Ahmed Ben Mostapha goumier est à l’image de cette ambivalence du genre romanesque qui offre à celui qui le choisit un espace où la rencontre entre différentes traditions littéraires reste toujours possible. Sur un plan purement littéraire le reproche que nous pouvons formuler à l’encontre de son auteur c’est de n’avoir pas réussi de véritable synthèse des paroles et des genres littéraires dont il s’inspire, mais une simple juxtaposition.

 

Evidemment, pour la vision nationaliste de l’Algérie libre, du fait du discours idéologique adopté par le goumier et son narrateur, il s’agit d’un « vendu », d’un assimilé qui n’a pas su apercevoir les voies d’une résistance rejet[21] dont la possibilité était inscrite dans l’histoire nationale déjà à l’époque. Mais ni la connotation idéologique, ni la détermination nationaliste du récit ne font partie des critères établis et fixes du roman de chevalerie traditionnel de la culture arabe. C’est l’appartenance et la fidélité à la tribu et à la umma muhammadija, la communauté des croyants de l’islam, qui sont des propriétés indissociables du héros romanesque des sîra. En ce sens, au moment où il s’engage à servir la France et les intérêts de la France lorsque ceux-ci correspondent à ceux de sa tribu, Ahmed ben Mostapha ne transgresse pas les valeurs nécessaires à sa fonction littéraire.

 

Nous devons reconnaître qu’Ahmed ben Mostapha goumier tente la création d’un héros romanesque symbolique des valeurs de l’honneur et de la chevalerie arabe de l’Afrique du Nord. Si cette tentative échoue et la réception de l’œuvre ne répond pas aux espoirs de l’auteur, les raisons de cet échec sont à chercher en premier lieu dans les choix idéologiques et, dans une moindre mesure, dans la médiocrité littéraire de l’œuvre. Malgré toutes ses lacunes et tous les reproches qu’on peut lui faire, ce premier roman algérien de langue française constitue une tentative originale de création à partir de traditions littéraires différentes et éloignées entre elles, aussi bien dans l’espace que dans le temps.



[1] A ce propos il suffit de consulter l’entrée Djâhiliyya dans le Dictionnaire de littérature de langue arabe et maghrébine francophone, Paris, Quadrige / PUF, 2000,  pp. 95-100.

[2] Idem, voir l’entrée sîra.

[3] Le premier roman (au sens européen du terme) en langue arabe est édité en Egypte : HAYKAL, Mohamed, Zaynab, Le Caire, 1914. En Algérie et en arabe : Reda HUHU, La belle de la Mecque, 1947.

[4] Voir BENCHEIKH, Jamel Eddine, Dictionnaire de littérature de langue arabe et maghrébine francophone, Paris, Quadrige / PUF, 2000, pp. 357-359.

[5] C. SONNECK, Chants arabes du Maghreb. Etude sur le dialecte et la poésie arabe de l’Afrique du Nord, Paris, 1902-1904, 2 tomes en 3 volumes.

[6] op. cité tome II, fascicule 1.

[7] Voir aussi : J. DESPARMET, La chanson de geste de 1830 à 1914 dans la Mitidja, in la Revue Africaine, tome 83, 1939,  2e trimestre, p. 225.

[8] Les plus connus sont : Roman de Baybars, Roman de ‘Antar, Roman des Banî Hilâl. Une version manuscrite du premier compte 72 000 pages, l’édition imprimée du second fait 5 000 pages.

[9] Jean Déjeux en parle à propos des sources d’inspiration de la poésie algérienne, voir, La Poésie algérienne de 1830 à nos jours, Approches socio-historiques, 3e édition corrigée, Paris, Publisud, 1996, pp. 20-24.

[10] On retrouve la même citation à plusieurs endroits : page de titre, page de garde, p. 38, etc.

[11] Ahmed ben Mostapha goumier, pp. 11-13.

[12] idem p. 14. ‘Amr Ibn Kulthûm, autre grande figure de la poèsie antéislamique.

[13] idem p. 27, mais aussi p. 20 et p. 38. ‘Antar : ‘Antara Ibn Chaddâd, mort ~ 615, guerrier-poète de l’époque antéislamique, héros du Roman de ‘Antar.

[14] idem pp. 37-38.

[15] Ahmed ben Mostapha goumier p. 15.

[16] BAUDELAIRE, Charles, L’Albatros,

[17] Ahmed ben Mostapha goumier, p. 178.

[18] idem p. 52.

[19] idem. p. 53.

[20] p. 68.

[21] voir Abdelkader Djeghloul, La formation des Intellectuels Algériens Modernes 1880-1930, in CARLIER, Omar, COLONNA, Fanny, DJEGHLOUL, Abdelkader, EL-KORSO, Mohamed, Lettrés, intellectuels, et militants en Algérie, 1880-1950, Alger, OPU, 1988, 175 p.