Alec G. HARGREAVES
Université de Loughborough, Angleterre

La littérature issue de l’immigration
maghrébine en France :
une littérature ‘mineure’
 ?

La littérature issue de l’immigration maghrébine en France est une littérature qui gêne. Les documentalistes ne savent pas où la classer, les enseignants hésitent à l’incorporer dans leurs cours et les critiques sont généralement sceptiques quant à ses mérites esthétiques. Le simple fait de nommer ce corpus est semé d’embûches. On l’appelle souvent la littérature “beur” – j’avais moi-même utilisé cette appellation dans des études antérieures [1] – mais comme ce terme est de plus en plus récusé par les auteurs auxquels on l’appose, son emploi me paraît de moins en moins opportun. S’agit-il d’une littérature fondamentalement distincte, au même titre que la littérature française ou maghrébine, ou faut-il y voir plutôt une enclave à l’intérieur de l’une ou l’autre de ces dernières – une littérature “mineure” selon la formule de Deleuze et Guattari [2] ? Serait-elle en outre mineure, sinon carrément infra-littéraire, sur le plan qualitatif ? Comme l’a fait remarquer Regina Keil, dans le discours critique “tout se passe très fréquemment comme si ‘littérarité’ et ‘appartenance Beur’ s’excluaient mutuellement” [3]. En essayant de situer la littérature issue de l’immigration maghrébine par rapport à cette notion d’une littérature mineure, nous focaliserons d’abord sur les qualités littéraires du corpus avant de nous tourner vers son (ou ses) lieu(x) d’appartenance dans le découpage de l’espace littéraire de langue française.

Cette littérature est marquée très visiblement dans ses fondements ontologiques par le sceau de la jeunesse. C’est un corpus créé par des auteurs peu âgés dans lequel de jeunes personnages ont très souvent une place de choix et qui semble particulièrement apte à éveiller l’intérêt de lecteurs qui, au sens juridique du terme, sont encore mineurs. Cet attrait se reflète dans les prix remportés par certains récits, tels Le Gone du Chaâba [4], qui a valu à Azouz Begag le Prix Sorcières (décerné dans le cadre du Salon du Livre par l’association de libraires spécialisés dans la jeunesse) et le Prix de la Ville de Bobigny (dont le jury est composé d’adolescents). Le même texte a été vivement recommandé aux enfants de plus de dix ans par la revue Je bouquine, du groupe catholique Bayard Presse. Son adoption dans le programme d’études de certains collèges n’a donc rien de surprenant. On comprend également que, tout en restant marginalisés par l’université française (phénomène sur lequel nous reviendrons plus loin) les récits de Begag et d’autres romanciers d’origine immigrée trouvent de plus en plus leur place dans les cours dispensés par des départements de français dans des universités étrangères, notamment dans le monde anglophone. Les récits issus de l’immigration ont typiquement la forme d’un roman d’apprentissage. A mesure qu’il grandit, le protagoniste découvre et apprend à manier les codes de la société dans laquelle il vit. Ce processus d’apprentissage est doublement complexe pour les enfants d’immigrés, car il s’agit à bien des égards de désapprendre la langue et la culture qui leur ont été inculquées dans le foyer familial afin de maîtriser celles de la société dite d’accueil. Ce faisant, le protagoniste trace un itinéraire qui ressemble étroitement à celui d’un étudiant étranger face à une langue et à une civilisation dont il cherche à comprendre les clefs. Les erreurs et les triomphes du protagoniste peuvent permettre à un lecteur néophyte d’éviter certains malentendus et d’encaisser certaines leçons sans avoir à passer par la dure épreuve de l’expérience personnelle.

Ecartons pourtant la notion selon laquelle la lisibilité de ce corpus par des adolescents et enfants constituerait en soi le signe d’un manque d’intérêt pour un lectorat adulte. Si le simple fait d’être apprécié par les jeunes suffisait pour faire condamner des oeuvres littéraires, on rayerait d’un trait de nombreux chefs-d’oeuvres de la littérature française, à commencer par Germinal en passant par L’Etranger et La Modification. Si beaucoup des écrits issus de l’immigration peuvent être lus avec intérêt par les jeunes [5], et si un petit nombre de ceux-là visent spécifiquement ceux-ci [6], il est néanmoins clair que pris dans son ensemble ce corpus vise en premier lieu les adultes. Des parents influencés par des sympathisants du Front National ont d’ailleurs fait valoir le caractère soi-disant trop adulte du Gone du Chaâba pour s’opposer à l’incorporation de ce texte dans le programme scolaire de leurs enfants, et il a été retiré du curriculum par la suite [7].

L’action de ces parents illustre parfaitement l’arrière-fond politique qui sous-tend parfois les jugements portant sur des oeuvres littéraires, et a fortiori celles qui sont issues de l’immigration maghrébine. La condamnation du récit de Begag repose non pas sur ses mérites littéraires, mais sur une lecture moralisante de certains passages dont la censure ne paraît être justifiée qu’en raison d’un parti pris qui est totalement externe au texte. Les protestations lancées contre l’étude du Gone du Chaâba dans certains collèges ne sont en fait que le sous-produit d’une campagne raciste beaucoup plus large menée contre Begag, dont le vrai tort est de se trouver chez lui en France tout en étant d’origine maghrébine [8].

Les universitaires sont censés être moins perméables à ce genre de parti pris. Loin de nous de suggérer qu’il existe dans les facultés de lettres de l’université française un refus conscient et organisé de la littérature issue de l’immigration. Force nous est de constater, pourtant, que les rares programmes d’enseignement dans lesquels des oeuvres de ce corpus aient trouvé place sont presque toujours dans des UFR de littératures maghrébines ou francophones alors que, comme nous le démontrerons plus loin, ce corpus appartient tout autant sinon plus à la littérature française. Ce refus d’accepter comme légitime dans l’enceinte des lettres françaises la présence d’éléments venus d’outre-Méditerranée ne peut s’expliquer par de seuls critères esthétiques.

La production littéraire des écrivains d’origine immigrée est certes d’une qualité inégale. Mais il en va de même de toutes les littératures, y compris celle des “Français de souche”. Les textes inclus dans les programmes d’études universitaires ne représentent qu’une infime partie de l’ensemble de la production littéraire, dont une large part est sans doute médiocre ou pire. La médiocrité de certains textes issus de l’immigration ne justifie donc pas la condamnation ou l’exclusion de l’ensemble du corpus. Chose remarquable, lorsqu’ils tombent sur des talents indéniables appartenant à ce corpus, les critiques préfèrent souvent les détacher de celui-ci, plutôt que de lui reconnaître la moindre qualité. C’est ainsi que de nombreux critiques feront l’éloge d’Une fille sans histoire sans qu’un seul d’entre eux n’évoque la littérature “beur”, si ce n’est justement pour souligner l’écart qui sépare celle-ci de l’écriture de Tassadit Imache, malgré les origines franco-maghrébines de l’auteur et leur centralité dans la génèse du roman [9].

Les défauts que l’on reproche le plus souvent aux auteurs issus de l’immigration peuvent se résumer de la manière suivante : trop d’autobiographie et un manque de travail proprement textuel. Cette analyse est internalisée par bien des auteurs eux-mêmes. “La littérature en question est globalement nulle, ” affirme notamment Farida Belghoul. “[Cette écriture] croit que la vie est un roman. En conséquence, elle ignore tout du style, méprise la langue, n’a pas de souci esthétique, et adopte des constructions banales.” [10].

Il convient à notre sens de traiter avec une très grande prudence l’idée selon laquelle une impulsion autobiographique serait incompatible avec un travail authentiquement littéraire. Sans vouloir prétendre qu’A la recherche du temps perdu soit un récit purement autobiographique ou qu’il existe dans la production issue de l’immigration une oeuvre de la même qualité que celle de Proust, il est néanmoins pertinent de constater que dans le roman de celui-ci le narrateur-protagoniste ressemble à de nombreux égards à l’auteur. Comme il serait manifestement absurde d’en conclure que cela disqualifie l’oeuvre de Proust du statut littéraire qui lui est unanimement reconnu, il s’ensuit que la prétendue disjonction entre littérarité et autobiographie est beaucoup moins nette qu’on ne la dise parfois.

N’oublions pas non plus qu’une part d’invention a toujours été présente dans la littérature issue de l’immigration, et qu’elle a même été dominante chez certains auteurs. C’est le cas, par exemple, d’Arriz Tamza [11] ainsi que d’Ahmed Kalouaz [12] et de Ramdane Issaad [13]. Et si l’on peut regretter que certains écrivains aient peu réussi dans leurs tentatives d’échafauder une trame romanesque au-delà de l’autobiographie – c’est le cas, par exemple d’Azouz Begag dans L’Ilet-aux-vents [14] et de Jean-Luc Yacine dans La mauvaise foi [15] – cela ne démontre nullement qu’ils sont incapables d’effectuer un important travail littéraire au niveau de la langue. Le Directeur d’un des collèges où la lecture du Gone du Chaâba a été contestée par certains parents s’est justement défendu en attirant l’attention de ceux-ci sur la complexité du jeu langagier de Begag, qu’il n’a pas hésité à comparer à celui de Raymond Queneau dans Zazie dans le métro [16]. C’est un mélange savamment dosé de français familier, argot lyonnais, emprunts arabes et accents bigarrés. Un travail tout aussi riche est accompli dans les récits de Moussa Lebkiri [17], Akli Tadjer [18] et surtout Farida Belghoul [19].

Malgré les propos acerbes de Belghoul, cités plus haut, l’écriture de celle-ci témoigne en effet d’un rare talent. Un simple résumé de son roman Georgette ! peut sembler confirmer tous les préjugés concernant le statut “mineur” de la littérature issue de l’immigration. Le roman met en scène la plus jeune de tous les protagonistes de notre corpus, une fillette de sept ans, et il ne se passe presque rien qui ne soit modelé de plus ou moins près sur l’enfance de l’auteur. Le coup de génie réside non pas dans la trame mais dans la voix de la fillette, qui narre le texte sous la forme d’un monologue intérieur. C’est une voix délicieusement drôle, apparemment naïve mais subtilement précoce, qui mêle des emprunts aux deux mondes socio-culturels entre lesquels elle est tiraillée (celui de ses parents algériens et celui de l’école française) à des inventions personnelles qui sont tantôt malines, tantôt merveilleusement ludiques.

S’il serait manifestement injuste de réléguer l’ensemble des écrits issus de l’immigration au statut d’un corpus infra-littéraire, on reste néanmoins confronté à de difficiles problèmes de classement lorsqu’il s’agit de situer ces écrits dans le découpage “spatial” de la production littéraire. Où faut-il classer ce corpus : dans la littérature maghrébine d’expression française, dans la littérature française tout court, ou dans une zone à part – celle d’une littérature mineure – où les auteurs d’origine immigrée seraient les maîtres chez eux ?

Traditionnellement, le concept d’une littérature mineure sert à désigner l’ensemble des écrits produits dans une langue partagée par un nombre de locuteurs relativement faible. Mesurées par ce critère, les littératures d’expression suédoise ou gauloise sont mineures, alors que celles d’expression française ou arabe sont majeures. Selon l’approche alternative proposée par Deleuze et Guattari [20], une littérature mineure se caractérise plutôt par le fait d’être produite par un groupe minoritaire à l’intérieur d’une langue dominée par des locuteurs plus puissants. Entendue ainsi, une littérature mineure se définit surtout par un projet politico-culturel : celui d’une population dominée qui cherche à affirmer son autonomie d’une manière qualifiée par Deleuze et Guattari de révolutionnaire. Pour que ce projet se réalise, trois conditions doivent à notre sens être réunies : une instance de narration distincte de celle de la majorité des locuteurs de la langue dans laquelle les auteurs minoritaires s’expriment, un projet d’autonomie culturelle commun à ceux-ci et un circuit d’édition qui leur permet de s’adresser à un public partageant le même projet. Où faut-il situer les auteurs issus de l’immigration maghrébine par rapport à ces notions d’une littérature mineure ?

Remarquons tout de suite que si les écrits de ces auteurs peuvent être classés comme une littérature mineure, ce n’est manifestement pas dans le sens traditionnel d’un corpus produit dans une langue partagée par relativement peu de locuteurs. Si les enfants d’immigrés berbères s’exprimaient dans la langue de leurs parents, ce critère pourrait s’appliquer à leurs écrits. Il n’en est rien, pourtant, car ils sont incapables d’écrire dans cette langue. Il en va de même de ceux qui sont nés de parents arabes, dont la langue maternelle est de toute façon une langue majeure. La seule langue que les auteurs d’origine immigrée maîtrisent suffisamment bien pour pouvoir s’y exprimer par écrit est le français, qui est lui aussi une langue majeure. Si leurs écrits devaient être considérés comme une littérature mineure dans le sens deleuzien, ce serait donc en raison de leur position à l’intérieur de l’ensemble de l’espace littéraire d’expression française. Vus sous cet angle, les écrits issus de l’immigration ne semblent guère réunir les conditions nécessaires pour constituer une littérature mineure.

Il est vrai que ce corpus nous fait souvent entendre à l’intérieur de la langue française des voix minoritaires inscrites dans une instance de narration que l’on peut qualifier d’ethnographique. Celle-ci se caractérise par les relations d’altérité qui séparent les lecteurs visés par le narrateur de la communauté qu’il décrit. Dans les ouvrages d’ethnologie proprement dite, le narrateur est normalement situé dans la même culture que le lecteur ; il traduit le vécu d’une communauté qui lui est étrangère, en s’appuyant sur des renseignements fournis par un ou plusieurs informateurs situés à l’intérieur de la population étudiée. Chez les écrivains maghrébins d’expression française, on voit souvent cumuler les fonctions d’informateur et de narrateur, car ce dernier est situé à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté qu’il décrit. Nés de parents maghrébins pendant l’ère coloniale, les fondateurs de la littérature maghrébine participent à la culture française grâce au système éductif mis en place par le peuple dominant. En s’exprimant dans la langue de celui-ci, ils essayent de lui communiquer le vécu de l’autre. Cela est vrai autant pour la première génération de romanciers maghrébins nés et élevés outre-MÈditerranée – on pense, par exemple, à Mouloud Feraoun – que pour la nouvelle génération issue de l’émigration. Elevés par des parents immigrés, ces jeunes auteurs ont connu directement le sort des Maghrébins vivant sous le regard parfois hostile des Français ; scolarisés dans l’école publique française, ils ont assimilé dans une très grande mesure la culture française, ce qui leur permet de servir comme interprètes entre les deux communautés. Leurs attaches à la culture qui leur a été transmise par leurs parents sont pourtant beaucoup moins fortes que celles de leurs compatriotes outre-Méditerranée.

Comme l’a souligné Tahar Djaout, chez les auteurs nés là-bas, y compris ceux qui ont élu domicile en France après avoir atteint l’âge adulte, on trouve toujours “le souci d’écrire ‘à partir du Maghreb’, de s’insérer, avec toutes les distanciations esthétiques ou paraboliques, dans une problématique liée à l’évolution socio-culturelle du Maghreb”, alors que les auteurs nés de parents immigrés “ont pris le parti de parler ‘à partir de la France’, [étant] plus intéressés par les débats politiques, l’évolution et les conflits sociaux de ce dernier pays que par leur terre d’origine” [21]. La culture maghrébine a ainsi tendance à s’effacer chez les auteurs d’origine immigrée, ce qui réduit sensiblement la particularité de l’instance de narration dans leurs écrits.

Pour que l’on puisse parler d’un espace littéraire autonome il faut que la production et la consommation livresques aient la possibilité de se réaliser indépendamment des autres aires culturelles. La base démographique des auteurs issus de l’immigration ne se prête guère à une activité de ce type. La population d’origine maghrébine résidant en France est insuffisamment grande et trop peu lettrée pour rentabiliser un circuit d’édition propre à elle. Les auteurs d’origine immigrée sont donc obligés de passer par un des circuits existants.

En principe, rien ne s’oppose à ce que ces auteurs s’adressent à l’important lectorat de langue française situé dans le Maghreb. Dans la pratique, c’est un public qu’ils connaissent à peine et qu’ils sont très peu sûrs de toucher. Se faire éditer au Maghreb est loin d’être une tâche facile même pour les écrivains qui sont sur place. En témoigne le long retard qui a précédé la parution du Jardin de l’intrus [22], malgré le fait que l’auteur, Kamal Zemouri, résidait depuis longtemps en Algérie, après avoir vécu jusqu’à l’âge de vingt ans en France, où son père avait été travailleur immigré. Une telle démarche est encore moins évidente lorsqu’on vit encore sur la rive nord de la Méditerranée. Ahmed Kalouaz a fait exception à cette règle en publiant à Alger un petit recueil de nouvelles [23]. Pratiquement tous les autres écrivains d’origine immigrée se font éditer exclusivement en Europe, parfois en Suisse ou en Belgique, mais essentiellement en France.

Pour qu’un éditeur français prenne le risque de publier un auteur inconnu, il faudra que son texte soit accessible sans difficulté à un large public français. C’est ainsi qu’Azouz Begag sera prié par Seuil d’insérer dans son premier roman un lexique de termes argotiques et étrangers destiné à mieux orienter le lecteur français moyen [24]. Peine perdue, en fait, puisque l’ensemble du texte visait déjà ce lecteur. Begag nous a avoué qu’il n’aurait jamais pu écrire ses récits autobiographiques si son père avait su lire, car il aurait craint de trahir celui-ci en livrant à des étrangers des secrets de famille [25]. Les textes des auteurs issus de l’immigration sont semés d’explications à l’intention d’un lecteur français censé ignorer tout du Maghreb ; par contre, avec la seule exception du récit publié par Zemouri à Alger [26], ils ne fournissent jamais la moindre explication pour aider un éventuel lecteur étranger, maghrébin ou autre, à maîtriser les nombreuses allusions que seul un habitant de la France contemporaine est capable de comprendre pleinement.

On peut néanmoins supposer que le caractère ethnographique de la littérature issue de l’immigration soit destiné à s’effacer. La présence des auteurs issus de l’immigration au sein même de la société française, dont ils assimilent sans arrêt les réflexes culturels, les rapproche de plus en plus de leur public et ronge constamment l’écart culturel qui les en séparait lorqu’ils étaient encore enfants. A l’encontre des textes ethnographiques proprement dits, un des principaux objectifs de la littérature issue de l’immigration est précisément de faire reconnaître au lecteur autochtone la légitimité de la présence allogène au sein de la société française [27].

Un des derniers textes par un auteur issu de l’immigration – Vivre au paradis de Brahim Benaïcha – illustre parfaitement cette dynamique :

Oh ! Français [écrit Benaïcha, en rappelant son enfance passée dans un bidonville de Nanterre], nous sommes bel et bien ici, juste à côté de vous. Beaucoup d’entre vous ignorent que nous sommes enterrés là dans ce trou, au pied de votre Palais des Expositions. Et pourtant, il faudra bien qu’un jour nous vivions tous ensemble dans un monde moderne [28].

Un souci semblable se retrouve chez Mehdi Charef, l’auteur du Thé au harem d’Archi Ahmed [29]. “J’ai voulu que le lecteur soit impliqué, ” nous a confié Charef. “J’avais toujours l’impression qu’ils nous regardaient de loin. C’est comme si je disais aux gars de l’extérieur, aux Français : ‘On n’est pas des bêtes, nous aussi on cherche quelque chose, on veut vivre.’” [30]. Ce n’est pas par hasard que Charef fait de Madjid, le fils d’un immigré algérien, et de son copain Pat, un loubard de souche française, les co-protagonistes du Thé au harem d’Archi Ahmed. “Je voulais tout simplement montrer”, fait remarquer Charef, “que dans une famille française et une famille immigrée, on vit toujours la même chose.” [31].

Conformément à cette logique, on ne s’étonnera pas si des auteurs tels que Ramdane Issaad et Jean-Luc Yacine s’éloignent de plus en plus d’une thématique maghrébine, mettant en scène des protagonistes franco-français [32]. Il est significatif que le premier roman de Yacine, L’Escargot [33], avait été publié par L’Harmattan dans la collection “Ecritures arabes”, alors que son dernier roman, La Mauvaise Foi, paru chez le même éditeur, figure dans la collection “Voix d’Europe”. Un lecteur souhaitant acheter à la FNAC les romans d’Issaad les cherchera d’ailleurs en vain sur les rayons marqués “Littérature turque-arabe-Moyen Orient” (où se trouvent Kalouaz, Tamza et bien des autres écrivains issus de l’immigration). Ils ne sont pas classés non plus dans le champ “Immigration/Racisme” (où l’on trouvera Benaïcha, par exemple), mais dans la séquence étiquetée “Littérature française”.

Il est certes concevable qu’une volonté de résistance, comme celle qui est prônée par Farida Belghoul [34], vienne briser cette dynamique de l’intégration, en y substituant un projet plus révolutionnaire. On n’en trouve guère de signes annonciateurs dans le corpus qui a été publié jusqu’à présent. Les éditeurs français seraient sans doute peu enclins à publier des écrits plus autonomistes. Il n’est donc pas exclu que la partie visible de l’iceberg cache une activité submergée d’une toute autre nature. Quoi qu’il en soit, les préoccupations commerciales des maisons d’édition ne sont sûrement pas étrangères au fait que les contours du corpus publié jusqu’à présent privilégient nettement les témoignages ethnographiques au détriment de textes plus expérimentaux. En 1987, six ans après la parution du premier roman par un auteur issu de l’immigration [35], dans la première enquête consacrée à cette jeune littérature Ahmed Kalouaz pose la question suivante : “Les appareils commerciaux de l’édition feront-ils encore confiance dans quelques années à ces ‘beurs’, pour des oeuvres de fiction débarrassées du discours de la banlieue et de son mal de vivre ?” [36]. Aujourd’hui, sept ans plus tard, les signes ne sont guère encourageants. On est frappé, en effet, par l’étroite ressemblance entre les derniers nés (ou plutôt derniers publiés) de ces textes et les tout premiers. Le bidonville que nous fait visiter Brahim Benaïcha en 1992 ne diffère pas fondamentalement de celui décrit par Azouz Begag en 1986 ; les cités de HLM mises en scène par Soraya Nini en 1993 [37] font écho à celles qu’avait évoquées Mehdi Charef en 1983. Sans exclure l’hypothèse d’un manque de créativité parmi les Maghrébins de France, il n’est pas invraisemblable de penser qu’au lieu de prospecter parmi ceux-ci de nouveaux talents littéraires, la plupart des éditeurs préfèrent minimser leurs risques commerciaux en publiant des textes documentaires donnant toutes les garanties d’intéresser un public français qui depuis une dizaine d’années ne cesse de voir les populations d’origine immigrée portées sous les feux de l’actualité [38].

Les auteurs issus de l’immigration sont ainsi très mal placés pour s’affranchir de la culture dominante du pays où leurs parents ont élu domicile. Incapables d’écrire en arabe ou en berbère, ces auteurs s’expriment dans la langue française. Avec de rares exceptions, ils font éditer leurs livres à Paris, et ils visent surtout un public français. Tout tend ainsi à les rapprocher beaucoup plus de l’espace culturel de la France que de celui du Maghreb. S’il leur reste théoriquement possible de construire une enclave autonome à l’instar d’une de ces littératures mineures dont parlent Deleuze et Guattari, l’orientation des écrits qu’ils ont publiés jusqu’à présent laisse supposer que la majeure partie du corpus “beur” est destinée à se greffer plutôt sur la carcasse culturelle de la France.

 



[1] Alec G. Hargreaves, Voices from the North African Immigrant Community in France : Immigration and Identity in Beur Fiction (Oxford/New York : Berg, 1991) ; Alec G. Hargreaves, La littérature beur : un guide bio-bibliographique (La Nouvelle Orléans : CELFAN Edition Mongographs, 1992).

[2] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Kafka : pour une littérature mineure (Paris : Minuit, 1975). Sur la même problématique, voir The Nature and Context of Minority Discourse, sous la direction d’Abdul R. JanMohamed et David Lloyd (New York/Oxford : Oxford University Press, 1990).

[3] Regina Keil, “Entre le politique et l’esthétique : littérature ‘beur’ ou littérature ‘franco-maghrébine’ ?”, Itinéraires et contacts de cultures, vol. 14, 2e semestre 1991, p. 159.

[4] Azouz Begag, Le Gone du Chaâba (Paris : Seuil, 1986).

[5] Voir à ce sujet Alec G. Hargreaves, “A la rencontre de deux cultures : les romanciers beurs”, La Revue des livres pour enfants, numéros 134-135 (automne 1990), pp. 63-67.

[6] Citons, par exemple, Tassadit Imache, Le rouge à lèvres (Paris : Syros, 1988) ; Azouz Begag, Les voleurs d’écriture (Paris : Seuil, 1990) ; Begag, La Force du berger (Genève : La joie de lire, 1991) ; Begag, Les tireurs d’étoiles (Paris : Seuil, 1992).

[7] “Les parents d’élèves chassent la prof à cause d’un roman beur”, Libération, 9 mars 1988 ; “La prof enseignait le porno”, Minute, 16 mars 1988.

[8] “Azouz contre Racine”, Le Monde, 25 février 1988 ; “Un tract raciste à l’adresse d’Azouz Begag”, Lyon Libération, 13 juillet 1988.

[9] Voir à ce sujet Keil, “Entre le politique et l’esthétique”, pp. 166-8.

[10] Farida Belghoul, “Témoigner d’une condition”, Actualité de l’émigration, 11 mars 1987.

[11] Maya Arriz Tamza, Lune et Orian : conte oriental (Paris : Publisud, 1987) ; idem, Zaïd le mendiant (Paris : Publisud, 1989).

[12] Ahmed Kalouaz, L’Encre d’un fait divers (Paris : Arcantère, 1984) ; Kalouaz, Point kilométrique 190 (Paris : L’Harmattan, 1986) ; Kalouaz, Celui qui regarde le soleil en face... (Alger : Laphomic, 1988).

[13] Ramdane Issaad, Le Vertige des Abbesses (Paris : Denoël, 1990) ; Issaad, Pégase (Paris : Denoël, 1991) ; Issaad, Laisse-moi le temps (Paris : Denoël, 1992).

[14] Azouz Begag, L’Ilet-aux-vents (Paris : Seuil, 1992).

[15] Jean-Luc Istace-Yacine, La mauvaise foi (Paris : L’Harmattan, 1993).

[16] Lettre du 8 janvier 1987 diffusée auprès des parents de l’Externat St Charles de Serin à Lyon.

[17] Moussa Lebkiri, Une étoile dans l’oeil de mon frère (Paris : L’Harmattan, 1989) ; idem, Bouz’louf !.. tête de mouton (Paris : Lierre et Coudrier, 1991).

[18] Akli Tadjer, Les ANI du “Tassili” (Paris : Seuil, 1984).

[19] Farida Belghoul, Georgette ! (Paris : Seuil, 1986).

[20] Deleuze et Guattari, Kafka : pour une littérature mineure. Op. cit.

[21] Tahar Djaout, “L’expression ‘beur’ : esquisse d’une littérature”, Actualité de l’émigration, 11 mars 1987.

[22] Kamal Zemouri, Le Jardin de l’intrus (Alger : Entreprise Nationale du Livre, 1986).

[23] Kalouaz, Celui qui regarde le soleil en face...

[24] Interview inédite avec Alec G. Hargreaves.

[25] Ibid.

[26] Zemouri, Le Jardin de l’intrus.

[27] Cf Samia Mehrez, “Azouz Begag : Un di Zafas di Bidoufile (Azouz Begag : Un des enfants du bidonville) or The Beur Writer : A Question of Territory”, Yale French Studies, no. 82 (1993), pp. 25-42.

[28] Brahim Benaïcha, Vivre au paradis : d’une oasis à un bidonville (Paris : Desclée de Brouwer, 1992), p. 58.

[29] Mehdi Charef, Le Thé au harem d’Archi Ahmed (Paris : Mercure de France, 1983).

[30] Interview de Mehdi Charef avec Alec G. Hargreaves, le 17 septembre 1987.

[31] Ibid.

[32] Ramdane Issaad, Laisse-moi le temps (Paris : Denoël, 1992) ; Jean-Luc Yacine, La mauvaise foi.

[33] Jean-Luc Yacine, L’Escargot (Paris : L’Harmattan, 1986).

[34] Voir les propos de Farida Belghoul recueillis par Gilles Horvilleur dans Cinématographe, n° 112, juillet 1985.

[35] Hocine Touabti, L’Amour quand même (Paris : Belfond, 1981).

[36] Ahmed Kalouaz, “Des écrivains à part”, Actualité de l’émigration, 11 mars 1987.

[37] Soraya Nini, Ils disent que je suis une beurette... (Paris : Fixot, 1993).

[38] Cf Charles Bonn, “Lectures croisées d’une littérature en habits de médiation”, Hommes et migrations, n° 1164, avril 1993.