TAHAR  DJAOUT

Tahar Djaout est né le 11 janvier 1954 à Azzeffoun, en Kabylie maritime. Il passe son enfance et son adolescence à la Casbah d'Alger. Il fait des études en mathématiques (Licence à l' Université d'Alger, 1977) et en sciences de l' information et de la communication (D.E.A. à l' Université de Paris II, 1985). Journaliste professionnel depuis janvier 1976, il est actuellement chroniqueur - éditorialiste à l' hebdomadaire Algérie-Actualité où il était en 1983 -1984 responsable de la rubrique culturelle. Depuis 1976, Tahar Djaout prend part d'une manière continue aux débats politiques, linguistiques et culturels de l' Algérie.

LA POÉSIE

C'est avec la poésie que Tahar Djaout entre dans la littérature. Dès 1975, un recueil de poèmes, Solstice barbelé est publié au Canada, puis c'est L' Arche à vau-l' eau à Paris en 1978, Insulaire & Cie (1980) et L' Oiseau minéral (1982) à Alger et enfin Pérennes à paraître prochainement.

Poète insoumis, adversaire de toutes les entraves Tahar Djaout utilise le langage avec bonheur pour fustiger tout pouvoir castrateur. Mais à ces textes ironiques, sarcastiques qui accusent l' ordre social devant lequel ni le poète ni son écriture ne plient, se mêlent des textes pleins de tendresse et de sensualité.

Certains poèmes disent la recherche de soi - volontiers tournée vers l' enfance, vers la terre - mais ils disent aussi le cri, l' errance solitaire du poète et ses espoirs.

Espoir      
embrayeurs des nuées       
Poètes     
et le Temple des Clartés     
bâti de vos vertèbres           
donnera-t-il enfin  
le Pain que nous cherchons ?           
     (L' Arche à vau-l' eau p.11).

Parfois, l' aventure poétique s' arrête sur le verbe, comme ce poème dédié à N. Farès

Verbe      
Réinventer à tout moment  
le sens d'une aura passagère           
(...)            
Et je bégaie           
MOI L' APHONE    
un semblant de protestation              
contre le cercueil prématuré              
gros de mes syllabes rétrogrades    
(...)            
Avec mes mots INCULTES
ma rage à ruiner la syntaxe               
et mes doigts nus face au Langage 
TERRORISER LE VERBE  
       (Solstice barbelé p.19).

Certains poèmes parlent l' amour et privilégient l' espace marin, comme ce petit texte tendre et flamboyant,

Viens       
Viens       
nous allumerons un feu à l' orée des vagues
pour attirer les goélands     
       (Solstice barbelép.38).

D'autres travaillent les contrastes pour dire ici encore l' amour et le désir.

L' ombre Traquée 
Soleil protubérant 
comme une ocelle de midi.               
(...)            
Le soleil frappe     
justesse des traits 
cri des arbres harponnés.  
Tu es cachée là, quelque part,          
devançant les raids de l' astre,          
devançant sa main silencieuse        
qui porte l' incendie dans les feuilles.              
ah, surprendre l' ombre bifurquée,  
surprendre ta peau dénudée,            
fusion de feux et de gels.

Ici, c'est en cinq verbes terribles que le travestissement de l' Histoire par l' Histoire officielle est dévoilé.

Histoire    
régler la parade des squelettes        
refaire les dates à sa guise.               
retoucher les biographies. 
effacer le précédent.            
le patriotisme est un métier.              
      (Pérennes).

*

Déjà très présente dans les poèmes et donc très condensée dans les fulgurances qu'exige la forme courte poétique, l' écriture rebelle et récalcitrante de Tahar Djaout développe ses stratégies dans des textes plus longs : nouvelles et romans révèlent une entreprise de déconstruction systématique des stéréotypes scripturaux et de tous les tabous sociaux que ces premiers induisent et reproduisent.

Bien évidemment cette déconstruction s' effectue à la faveur d'une forme éminemment poétique dans laquelle les figures analogiques (métaphores et comparaisons) nous font pénétrer - par les thèmes récurrents de l' enfance, de la mémoire et de l' amnésie, de la communication charnelle avec la terre - une nature frémissante d'odeurs et de volupté : territoires à reconquérir où la nature prend la place de Dieu, où l' écriture poétique de l' imaginaire prend le pas sur les discours politiques de la représentation et sur son vassal, le réalisme.

LES NOUVELLES: Les Rets de l' oiseleur (1984).

Le recueil de nouvelles - 13 en tout - offre des textes émouvants, drôles, fantastiques dans lesquels l' auteur, jouant sur une alternance subtile entre éléments poétiques et éléments dénotés tisse avec habileté ses rets d'écrivain rétif au sens avéré du signe.

Certaines de ces nouvelles sont en apparence toutes simples. Le guêpier par exemple conte l' errance joyeuse de l' enfance à la campagne. De très belles pages imprégnées d'une nature lourde de sensualité.

Nous revînmes vers la plaine. Durant notre marche, la tête me tournait de joie.La sève pesante des figuiers et des lauriers aux feuilles amères coula bientôt en moi.J'étais oppressé par un poids si lourd de beauté. Je m'assis à l' ombre opaque et clémente d'un figuier et me pris à écouter les mêmes bruits de la terre. Un bourdonnement confus (quel insecte l' engendrait ?) fait de musiques superposées m'empêchait de concentrer mon ouïe. Bientôt mon corps lui-même ne fut qu'un immense champ jonché de chaume et de fleurs fanées. Je laissais les couleurs m'envahir. (p.77).

Mais, Le guêpier est aussi l' histoire de cet oiseau captivé, enfermé "dans un silence obstiné" puis libéré par le narrateur. En parallèle à ce récit, se dessine celui de la rentrée scolaire. Berger pendant l' été, écolier dès la rentrée, le narrateur signale à travers l' image de l' oiseau, celle de l' air, matière de la liberté, et enfin celle de l' écriture: "Tayeb et moi suivîmes très haut le vol des guêpiers. Le ciel tout à coup vacillant et l' écriture stridente de leurs cris entrecroisés."(p.76). Dès lors cette percée de l' écriture traversant le paysage devient une piste à suivre car toutes les "images" vont converger vers une mise en abyme de l' écriture : l' écriture scolaire codée par une école qui, au nom du réalisme, contraint et estropie.

Le reporter est une nouvelle particulièrement intéressante : long tâtonnement de reportage sur une ville en T (africaine ?) le texte ne cesse de changer de facture, procède par énigmes, enchevêtrements, inachèvements, digressions... En fait il s' agit d'un "reportage" sur l' écriture au cours duquel tous les stéréotypes de l' écriture réaliste et de la vision exotique seront mis à mort. C'est seulement au terme de ce travail de déconstruction qu'un texte terrifiant surgit : la scène d'un repas en famille à la fin duquel le rituel familial se transforme en rituel cannibale, signalant la pulsion de dévoration qui anime les corps sociaux comme le geste d'écriture. "Celui qui termine son morceau de viande le premier pourra s' attaquer à celui du voisin (...) Le plus jeune des enfants - 5 ans - se démenait aux prises avec un morceau cartilagineux (...)" (p.40-41). C'est en fait le retardataire qui est à son tour dévoré. "Quand les huit personnes se retirèrent une à une du recoin de table devenu inutile un petit corps déchiqueté lardé de coups de couteau et dévoré à moitié formait un amas difforme..." Le reportage sur les anthropophages est-il enfin écrit ? "Mais qu'est-ce que la nécrophagie à côté des hécatombes de l' Anahnac, de Sétif, de Madagascar et de May Laï, pense-t-il, ce qui est horrible ce n'est pas de manger les hommes morts, c'est de tuer les vivants) (...)"

Toujours dans son questionnement sur l' écriture lié au questionnement sur les comportements sociaux et les grandes questions de l' humanité et toujours dans un élan particulièrement poétique Tahar Djaout joue aussi avec les textes littéraires préexistants qu'il imite, transforme, pervertit ou contredit : savoureux pastiches; par exemple celui de Canicule dans lequel on reconnaîtra sans difficulté l' écriture camusienne de L' Etranger concentrée ici dans ses thèmes. L' épisode du meurtre de l' Arabe, le procès qui s' ensuivit et la phrase de Meursault : "C'est à cause du soleil" :

Je fermai mes yeux irrités, mais il restait toujours cette image d'une boule de feu surnageant dans un brasero en mouvement. J'aurais dû apporter d'Alger mes lunettes de soleil....(p.144).

ou encore le début de L' Etranger :

Je me rappelle le lendemain du jour où mourut ma mère. Je n'étais pas triste. Je ne pensais à rien. Je mangeais des dattes. Je ne pensais pas. Juste une machine qui partageait chaque datte en deux et qui la fourrait dans une bouche. Je ne me demandais pas s' il existe une condition humaine. Pour moi, la condition humaine consistait à manger des dattes sans penser à rien. (p.149).

Dans "Le dormeur" et "Le train de l' espérance", La Métamorphose de Kafka se trouve métamorphosée par le personnage Blarass enroulé dans son rêve. "Il ne tarda pas à être pourvu en effet d'une belle carapace annelée de cloporte". Nous retrouvons entre autres poètes, Rimbaud, dans "Royaume""les bateaux" objets d'insomnie du narrateur "boivent à la source de leurs rêves (...) et reviennent ivres."

Ce n'est pas un hasard si, enfin, la dernière nouvelle donne son titre au recueil. "Les Rets de l' oiseleur, dès la première ligne font éclater le mot, pris au piège de l' espace de l' écriture: "...Ciel/  une césure emprisonne la mer tassée à l' horizon (...)"(p.167).

Le recueil prend fin pour mieux se continuer sur cette image métaphorique de l' enfant qui arrache les oiseaux traqués aux grilles de l' oiseleur; un oiseleur impuissant face aux bateaux des rêves, à la poésie:

L' enfant sans prendre son élan, enjamba les arbres qui bordaient la rivière et se mit à cueillir comme des marguerites, les barques de pêche qu'il dépouillait soigneusement de leurs voiles avant de les mettre dans sa poche.(p.173).

LES ROMANS

L' Exproprié (1981) [1] n'est ni un roman ni un poème. Ce serait plutôt un texte qui aurait décidé de jouer la contradiction entre l' un et l' autre. L' univers en est chaotique et son agencement apparaît comme un agglomérat de discours hétérogènes et de lieux glissant les uns sur les autres. Les premières pages nous informent par la voix du narrateur, qu'il s' agirait d'un voyage dans un "train-assises". Les inculpés seraient jugés durant le voyage et descendraient du train selon le lieu assigné par le verdict. Cependant, l' espace déployé par le voyage ne marque jamais les étapes d'un itinéraire. C'est d'ailleurs dans un espace intemporel que se déroule ce voyage dont on ne parle plus beaucoup au fil des pages. La flèche de Zénon reste suspendue au-dessus du train...

Comme toujours dans les écrits de Djaout, le déjà-dit se trouve subverti : le texte est émaillé "d'expressions figées" (maximes, proverbes, énoncés religieux) détournées. Parfois les figements se trouvent parasités dans "une pratique d'hygiène" de l' usage de la langue :

A deux... nous avions formé un drôle de trio  
Il prit son courage à trois mains        
Une paire de chaussettes à un âne trijambiste            
Je ne peux pas jouer triple jeu.

A d'autres moments les expressions figées soient travesties, accusant un comique tendancieux portant essentiellement sur la parole immémoriale de l' autorité religieuse. Par exemple :

Mon prophète - expert- comptable.  
Il s' en essuie les mains et les testicules.       
Sexedieu.               
Sacré nom de diable.          
Un verset bien placé.          
Que Dieu refuse son âme. 
Les dieux - trompent - la misère

Dans ces cas, la pratique critique semble bien dépasser le jeu salutaire de "nettoyage" de la langue pour entrer dans une entreprise contestataire. Il s' agit en fait pour le poète, l' écrivain, de construire des assertions opposées, négation de l' énoncé de l' autre, réagissant à des assertions présentées comme évidents ou objectivement vraies.

Ainsi, tous "les discours de la vérité", politiques, religieux, historiques sont-ils pris à partie par le narrateur. Ici, interrogé par "Le Missionnaire" le narrateur s' insurge contre le discours "unaire" qui a toujours raison.

Mais le Missionnaire musela tous les judas donnant sur le monde le Missionnaire relent outrecuidant de tous les opiums distillés à la lumière des encensoirs m'obligea à m'agenouiller et à orienter mes lunettes vers la lumière aveuglante de Sa Vérité (...) Monsieur le Missionnaire je suis de l' AUTRE RACE celle des hommes qui portent jusqu'au tréfonds de leurs neurones des millénaires de soleil (p.43).

Réagissant à tous les discours de la vérité, le narrateur s' interrogeant sur son histoire (de quoi est-il accusé ?) interpelle aussi l' Histoire. El Mokrani, l' Emir Abdelkader, la Kahena, se trouvent évoqués dans une écriture fortement questionneuse qui brise tout discours épique:

Ne reste de (et sur) Ali Amoqrane (= ?) Mohand Ath Moqrane - El Moqrani qu'un poème équivoque qu'une vieille femme(sa descendante ?) aux pieds gercés et aux cheveux cendrés portait parfois comme un brandon éteint de foyer en foyer. Une épopée passive qui jouxtait la réalité sans jamais réussir à s' y intégrer.(p.11).

La recherche des origines, la revendication d'une culture berbère, l' usurpation historique ne s' élaborent pas sur une gloire et une valeur passées :

Ici             
à l' ombre de la     
Kahena, seule iconoclaste de notre histoire  
je dis mon anti-manifeste   
et rends hommage à M.K. E. qui le premier   
décida de jeter son sang aux latrines              
et de faire peau neuve (p.71).

La reconnaissance de la Kahena n'est pas celle d'une héroïne mythique collective (référence à l' authenticité signalée par le "sang") mais celle d'un personnage à ne pas sacraliser. On reconnaît ici toute la démarche iconoclaste de Djaout qui nie irrémédiablement tout discours figé et déjoue la stratégie du discours monologique.

Outre cette recherche sur l' Histoire - l' amnésie du narrateur pervertissant le lieu du savoir constitué par la mémoire collective, y installe une réflexion neuve qui du même coup devient problématique. Des scènes tout à fait fantastiques animent cet ouvrage : dispute entre le BON DIEU et le MAUVAIS DIEU, ou encore "l'outrageant" comportement d'"une vieille folle qui déversait une bordée d'injures (...) et qui défaisait les discours de persuasion des notables (...)"(p.79).

Mais au-delà de tout ce travail de déconstruction s' élaborent des espaces-vertige, territoires de l' enfance qui peu à peu envahissent tout le texte. Passages souvent non ponctués dans lesquels le narrateur tisse des rapports privilégiés avec la mer, avec la nature - ses partenaires amoureuses - tous ces passages relèvent d'une écriture émotionnelle et érotique. Investissement pulsionnel, il y a dans tous ces passages une sorte de battement de vie, et le paysage comme l' écriture métaphorique qui le fait exister semble être soumis à la même onde du désir, dans une rythmique qui engage le corps et produit toute la sensualité de ces pages:

Et l' enfant enfoncé dans l' herbe jusqu'aux aisselles s' emparait de la prairie(...) et bientôt un tremblement se communiquait à toute la plaine l' enfant se sentait tout-à-coup secoué d'un long frisson et tremblait au rythme de la forêt (...) la prairie le culbutait (...) implacable dans son amour elle entourait l' enfant de ses herbes calines (...) elle inventait des danses en cimaise et des tremblements inédits dans toute la Contrée des Cîmes amour et goinfreries se mêlaient dans ces ébats de la prairie (...) quelques buissons pudiques refusaient avec force vélléités les attouchements de la nuit ( p.123).

La rêverie érotique s' achève éveillant la sexualité du jeune narrateur. Le corps de femme de la prairie se concrétise dans celui de la trayeuse :

Ce qui l' attirait vraiment dans l' enclos c'était la grande trayeuse corps fustigé de biais par le soleil matinal le corps comme un ruissellement de séguia se baissant puis se relevant dans un mouvement grâcieux et déchaîné de copulation (...) le corps pliait dans une cassure de mousseline (...) le regard de l' enfant s' y attardait rondeur en cimaise puis long frémissement comme croupe de pouliche pourfendue et saignante (...) (p.130).

Dans ce rythme sans entrave,s' insinue une sorte de violence - mise à nu des instincts sexuels - et de provocation du corps devenu onde et tourbillon. L' irruption du refoulé et du désir réprimé se déclare contre toute la tradition lyrique de bon ton. Les thèmes du plaisir et de la mort, de la folie et de la menace féminine, de l' amour et du dégoût, de l' érotisme et du sacrifice marquent une rupture fondamentale et une revendication de la subjectivité.

Le problème du refoulé n'est-il pas le même, qu'il s' agisse de l' écriture, de sexe, de l' histoire individuelle ou de l' Histoire ?

Les Chercheurs d'os (1984) est un roman d'allure linéaire qui s' appuie sur un fait historique : la quête des ossements des combattants de la guerre de libération tombés un peu partout sur le territoire national. Le lecteur suit les pérégrinations d'un adolescent - il s' agit de retrouver les "restes" de son frère - d'un vieux parent et d'un âne. Sur le plan de la structure romanesque, ce roman rompt donc absolument avec L' Exproprié. Cependant qu'on ne s' y trompe pas : même si le discours paraît "pacifique "et homogène, il est en fait dialogique et conflictuel. En effet la lecture "facile" de l' ouvrage est trompeuse car l' ironie et l' humour traversent une naïveté insistante qui devient très vite suspecte. En effet le choix du narrateur - un adolescent qui n'a jamais quitté son village - intègre un regard neuf, étonné, interrogateur et critique.

- Da Rabah, à quoi donc serviront tous ces papiers que les citoyens pourchassent avec âpreté ? 
- L' avenir, mon enfant est une immense papeterie où chaque calepin et chaque dossier vaudront cent fois leur pesant d'or. Malheur à qui ne figurera pas sur le bon registre ! (p.39).

Mais cette situation initiatique permet de mettre en place une sorte "d'orchestre de voix" sociales que le texte s' emploie à faire surgir dans les discours codés - religieux, politiques, de l' armée - et qu'il s' amuse à confronter les uns aux autres, à les faire se contredire. Ainsi par exemple, un paysan rencontré en cours de route déclare à Da Rabah et au jeune narrateur tous deux étrangers à ce village: "Comment des étrangers ! On peut encore être un étranger dans le pays revenu à la religion de Dieu et aux mains des croyants !" (p.123).

Discours politico-religieux tout à fait stéréotypé - sorte de matrice - dont l' écho déformé quelques pages plus loin contredit ce "produit fini" inapte à assumer les phénomènes sociaux. Le même personnage s' écrie :

Je me console d'avoir perdu un fils, mais je n'accepte pas de le perdre pour rien. Il faut que je prenne ma part des biens de ce monde pour que mon fils ne se morfonde pas dans cet au-delà auquel il ne croyait pas. Ils ne me font pas peur, ces messieurs croulant sous les galons qui veulent tout prendre pour eux...(p.128).

D'autres stratégies narratives sont mises en oeuvre pour dénoncer cette quête "sacrée" qui devient au fil des pages une sorte de course au trésor qui, si elle aboutit, permettra de percevoir une pension : ainsi le titre, "Les chercheurs d'os"-qui exhibe ostensiblement le paradigme " les chercheurs d'os"- prolifère-t-il et se transforme-t-il pour devenir au fil des pages "Les convois chercheurs de squelettes", "Les voleurs d'os". Jeu sur les mots, couplages syntaxiques et lexicaux, juxtaposition des contraires, l' expression "un amas d'os à conviction" renvoie à "pièce à conviction" pour devenir "un précieux butin", "les os de mon frère attendent comme un trésor", "les os s' entrechoquent comme des pièces de monnaie"...

De même, les métaphores liées au soleil mortifère qui poursuit les prospecteurs et ponctue la marche travaillent tout le texte et recouvrent la stratégie contaminante de l' écriture pour dire que finalement ce voyage est voué à la négation de la vie. Le roman se clôt sur cet amer constat:

Combien de morts, au fait, rentreront demain au village ? Je suis certain que le plus mort d'entre nous n'est pas le squelette de mon frère qui cliquette dans le sac avec une allégresse non feinte. L' âne, constant dans ses efforts et ses braiements, est peut-être le seul être que notre convoi ramène.(p.155).

Le voyage s' est effectué sur un parcours circulaire : départ du village, retour au village et ce voyage cyclique établit une statique du mouvement qui rejoint la statique des discours de l' Histoire, une histoire qui tourne en rond, ou mieux qui tourne à vide. C'est donc ici un mouvement tournoyant que le texte reproduit et qui est bien celui de la mort, celui des chercheurs d'os.

De façon fort heureuse, la deuxième partie, au centre du roman éclaire, dans des métaphores toujours chatoyantes et éblouissantes, tout l' ouvrage. Une fois encore les territoires de l' enfance alimentés par les rêves du grand frère et les escapades du narrateur enfant qui nous entraînent vers des glissades affectives faites de fraîcheur vers un temps où le monde se donne comme spectacle immédiat et possession sans réserve. De très belles pages :

C'est vrai que mon frère avait dix ans de plus que moi, mais jamais auparavant il n'avait fait montre de cette assurance protectrice et de cette maturité. Il parlait et les forêts, les oiseaux, les oliviers, la violence, le sang et le pardon prenaient à mes yeux d'autres contours et une autre densité. Je comprenais en l' écoutant, qu'on pouvait être tout à la fois nu et riche, adroit et humble, fort et généreux(...) (p.105).

L' Invention du désert (1987) est encore un ouvrage qui défie la catégorisation des genres - Roman, L' Invention du désert est aussi un long poème.

Au départ une commande éditoriale : le narrateur se trouve chargé d'écrire un épisode de l' Islam médiéval. Il choisira le prophète Ibn Toumert, théologien intransigeant, prêcheur rigide, féroce et exalté, combattant forcené de la foi dont nous suivrons les errances. Puis, de façon assez inattendue, Ibn Toumert se trouvera catapulté dans le Paris du XXème siècle...

En plein Champs-Elysées, parmi les touristes nordiques et japonais, Ibn Toumert promène sa hargne dévote que le soleil de juillet rallume chaque fois qu'elle s' assoupit. Il est ébloui et multiplié, il est des milliers à la fois. Il descend à foulées nerveuses l' avenue large comme une hamada et se retrouve tout-à-coup face à la Maison du Danemark. Femmes blondes dénudées, offertes au désir telles des proies. La morale du monde s' est liquéfiée. (...) Quelle rutilance de couleurs, d'horreurs et de tentations ! que de femmes lachées sur le monde comme des tigresses altérées de sang et de scandale ! Comment les peuples peuvent-ils vivre en paix avec une telle dynamite dans la rue ? Le bâton noueux d'olivier aura beau s' abattre et meurtrir, comme au temps de Bejaïa la Hammadite déliquescente, il n'arrivera jamais à redresser cette civilisation du péché.

Histoire impossible à écrire. Le narrateur finit par prendre congé des Almoravides et nous entraîne vers d'autres espaces : ceux de la mémoire, de l' espace fascinant des sables - souvenir de ses voyages en Orient - des rêves et enfin le récit s' enlise dans d'éblouissantes pages sur l' enfance, territoire de prédilection, lieu où le langage se donne le spectacle de sa propre fête:

Parfois l' aube m'écartèle, fait trembler mon coeur comme une proie. Je suis le peuplier assailli(...). Je suis l' oiseau tôt levé. Dans l' odeur énervante du café et des bruits vermifères des bêtes aux noms imprécis que la nuit seule autorise. Je suis comme une bête tapie, à la fois attirée par l' ombre et terrorisée par ses spectres. Quelques fantômes du songe me suivent encore. Quelques émerveillements aussi. Puis la lumière nomme les choses, efface leurs noirs contours effrayants, assure la franchise des ossatures. L' oiseau cesse d'être une voix, une insistance déchirante. Le jour lui redonne sa grâce, ses attributs d'acrobate. L' oiseau récupère le ciel, le signe d'un chant, victorieux. Il se sépare aussi de moi, efface mes désirs d'essor, me restitue à mes laideurs et mes infirmités. (p.128-129).

Les Vigiles (1991) est un roman qui s' organise autour d'un personnage - professeur et inventeur d'un métier à tisser d'un nouveau genre - pour dire de façon plus déclarée que précédemment la société algérienne d'aujourd'hui.

"A petits pas" Tahar Djaout - nous faisant suivre les nombreuses démarches et tracasseries subies par Mahfoud Lemdjad pour faire breveter son invention - exténue et mine, d'une écriture "tranquille" et corrosive l' appareil administratif bureaucratique :

Vous venez perturber notre paysage familier d'hommes qui quêtent des pensions de guerre, des fonds de commerce, des licences de taxi, des lots de terrain, des matériaux de construction; qui usent toute leur énergie à traquer des produits introuvables comme le beurre, les ananas, les légumes secs ou les pneus. Comment voulez-vous, je vous le demande, que je classe votre invention dans cet univers oesophagique ? (p.42).

Tout occupés à contenir une population qui déferle devant les nombreux guichets de la mairie, à régler des affaires louches de l' appareil politique, les agents sont aussi les vigiles qui suspectent l' inventeur "D'avoir libéré cette terre leur confère-t-il le droit de tant peser sur elle, de confisquer aussi bien ses richesses que son avenir ?"(p.111). Ces réflexions sont celles du bouc émissaire Menouar Ziad qui devra endosser l' erreur commise à l' égard de Mahfoud Lemdjad (finalement primé à l' étranger pour son invention). De beaux passages, dans cet ouvrage, qui renvoient à des épisodes passés de Menouar : flash-back pleins de poésie, aventures simples d'un paysan amoureux de la campagne et, de sa terre odorante, alternent avec les discours-fossiles officiels, tel cet article journalistique, reprise exemplaire des clichés éculés de la langue de bois:

A la suite des manifestations provoquées par des groupuscules d'étudiants, le Secrétariat national de l' Union générale des travailleurs a tenu une réunion mardi. Il a analysé la situation politique actuelle marquée par un climat de troubles dus à certains éléments tendancieux oeuvrant pour les intérêts de l' impérialisme, de la réaction et de leurs valets, et proclamant des slogans allant à l' encontre de la marche et la continuité de la Révolution. Après les cuisants échecs que lui ont fait subir les masses populaires fondamentales de la Révolution, la réaction n'a pas cessé de multiplier les manoeuvres et de lancer des défis à ces masses qui ont remporté tant de victoires et réalisé d'importants acquis dans les domaines industriel, agricole et culturel. En réapparaissant aujourd'hui sur la scène des événements par de nouvelles méthodes, la réaction a choisi cette fois-ci comme bouclier le patrimoine populaire national principe clairement énoncé dans la Charte nationale et pour la sauvegarde et la préservation duquel les masses populaires oeuvrent.

Tahar Djaout, écrivain de la nouvelle génération, propose des textes construits sur une collision de mots et de formes qui ont l' avantage d'orienter la lecture vers des modes de pensée en perpétuelle questionnement, agitatrice et rebelle. Cette élaboration critique repose sur une motivation purement esthétique et propose un monde en état de rupture pour dire que ce n'est que sur la discontinuité que les conflits peuvent se développer, marquant ainsi la poursuite insistante de la question de l' écrivain: celle de l' écriture entendue comme trajet conflictuel.

Janine FEVE-CARAGUEL


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(Extrait de « La littérature maghrébine de langue française », Ouvrage collectif, sous la direction de Charles BONN, Naget KHADDA & Abdallah MDARHRI-ALAOUI, Paris, EDICEF-AUPELF, 1996).

ãTous droits réservés : EDICEF/AUPELF

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[1] Une nouvelle version de L' exproprié vient de paraître aux Editions François Majault. Si les thèmes de l' ouvrage - recherche sur l' Histoire, expropriation d' une langue et d' une culture, enfance... sont restés les mêmes, la violence de l' écriture qui disait cette quête foncièrement subversive fait place dans cette nouvelle édition, à un trajet plus "modéré" et moins turbulent qui privilégie "les grandes coulées" poétiques au détriment des blocs heurtés, hétérogènes de l' édition de 1981.