Faculté des Lettres
Département de langue et de
littérature françaises
Le récit d’exil
dans
La rage aux tripes de Mustapha
Tlili
La mémoire tatouée de Abdel Kébir
Khatibi
(en français)
L’amour en exil de Bahaa Taher
J’ai vu Ramallah de Mourid El
Barghouti
(en arabe)
Etude comparée
Noha AHMED ABOU SEDERA
Sous la direction de
Mme le Professeur Amina RACHID
et la co-direction de
M. le Professeur Khairy DOUMA
Le Caire – 2005
En souvenir de
mon père.
Introduction
« La
littérature, aujourd'hui, est en elle – même un exil permanent. Nul n'écrit
parce qu'il se sent à sa place, mais plutôt, parce qu'il se sent
déplacé. »
Mario
GoloBoff.
L'exil est au cœur de la création littéraire
notamment contemporaine. Comme s'il fallait que l'écrivain soit, par nature, un
être déplacé, déchu du paradis originel, chassé de son pays, coupé de sa
langue natale.
L’exil et les récits d’exil sont un phénomène moderne qui ne cesse de
s’accroître et dont les formes se multiplient. Ce qui ne veut pas dire que le
phénomène n’ait pas existé auparavant. En fait, le « récit d’exil »
était présent et s’est manifesté au cours des siècles en tant que production
littéraire et création artistique, chez de nombreux auteurs. Parmi les auteurs
exilés nous citons : Chateaubriand, Mme de Staël, Victor Hugo, Edmond
Jabès, Constantin Cavafy, Naipaul, John Doss Passos, Ernest Hemingway, Théodore
Adorno, J. L. Borgès, Henry James, etc…..
Dans la tradition arabe, citons : Rifaa El Tahtawi, El Baroudi, Ahmed
Chawki, Mahmoud Darwish, Badr Chaker El Sayyab, Abdel Rahman Mounif, Saâdi
Youssef, etc….
Soulignons, toutefois, que ce genre de récits a évolué et s’est modifié
ainsi que son lecteur et son évaluation esthétique, au cours des siècles et
selon les différentes conjonctures (sociale – politique – culturelle, etc..).
Sans doute, l’écriture de l’exil a marqué le XXème siècle. Ce
siècle apparaît comme le siècle de l’exil, par excellence. Nombreux sont les
écrivains exilés qui veulent partager leur expérience douloureuse de l’exil
avec leurs lecteurs. Ils éprouvent un besoin impérieux d’écrire leur exil,
puisqu’il s’agit d’une expérience « universelle », vécue par chaque
écrivain à sa manière.
A ce propos, l’écrivain mexicain Carlos Fuentes écrit dans son œuvre Terra
Nostra :« Nous sommes tous des exilés dans un monde
sans centre » d’où l’intérêt et la pertinence du sujet de l’exil à
l’heure actuelle.
Nous nous proposons, à travers la présente recherche, d’étudier certaines
questions soulevées par la problématique de l’exil, telle qu’elle se
dégage de l’écriture littéraire. Mais avant de passer au statut littéraire
d’une poétique de l’exil, nous allons recenser les différents sens du terme
pour aboutir à une définition plus précise assurant une forme d’unité à la
diversité présentée par les textes de l’exil.
Edward Saïd, l’éminent écrivain et critique littéraire ayant lui-même vécu en exil, le
définit dans les termes suivants :
« L’exil est l’un des plus tristes destins. Dans le
temps prémoderne, le bannissement était un châtiment d’autant plus redoutable
qu’il ne signifiait pas seulement des années d’errance loin de la famille et
des lieux familiers, mais une sorte d’exclusion permanente qui condamnait
l’exilé, où qu’il aille, à se sentir étranger, toujours en porte à faux,
inconsolable sur le passé, amer sur le présent et l’avenir. Il a toujours eu un
rapport entre la menace de l’exil et la terreur d’être un lépreux, sorte de
statut social et moral de paria. De punition raffinée, et parfois exclusive,
d’individus hors du commun – comme le grand poète latin Ovide, expulsé de Rome
vers une lointaine cité de la Mer Noire – l’exil s’est transformé au XXème
siècle en une cruelle épreuve pour des communautés et des peuples entiers,
résultat souvent involontaire de situations telles que la guerre, la
famine… »[1]
Alors que Jacqueline Arnaud avance la définition suivante de l’exil :
« L’exil, au sens premier, est un état de fait,
l’expulsion de sa patrie par une violence politique, et par extension,
l’éloignement forcé, ou choisi comme pis aller, quand on ne se sent pas chez
soi dans son pays. Entre les deux acceptions, pour le migrant (au sens large du
terme), des différences de degré rendent compte du type de violence qui a provoqué
l’exil. Il existe un exil intérieur qui peut aller jusqu’à l’aliénation »[2]
Edward Saïd avance sa propre définition de l’exil dans son livre Reflexions
on exile :
« Although it is true that anyone prevented
from returning home is an exile, some distinctions can be made among exiles,
refugees, expatriates, and émigrés. Exile originated in the age-old practice of
banishment. Once banishe, the exile lives an anomalous and miserable life, with
the stigma of being an outsider. Refugees, on the other hand, are a creation of
the twentieth-century state. The world “refugee” has become a political one,
suggesting large herds of innocent and bewildered people requiring urgent
international assistance, whereas “exile” carries with it, I think, a touch of
solitude and spirituality”. Expatriates and émigrés, voluntarily live in an
alien country, usually for personal or social reasons”[3]
En ce qui concerne la tradition littéraire arabe, nous pouvons également
distinguer entre le terme « ghurba » "غربة" ou "منفى" qui signifie « exil » en quelque sorte, obligatoire
et forcé et qui est lié au thème de l’identité brisée et malheureuse, et le
terme « taghrib » "تغريب" qui signifie : le voyage à mi-chemin entre l’aventure ou
l’exploration comme c’est le cas d’Ibn Khaldoun "ابـن
خلدون" Le voyage d’Occident et d’Orient où il s’agit d’une expérience
d’exil voulu qui permet à l’identité de se structurer à travers les différences
et où le voyage n’est plus rupture d’identité mais élargissement de cette
identité.
Winifred
Woodhull, par contre, propose une distinction entre les différentes formes
d’exil, et les différentes catégories d’exilés. Nombreux sont les exilés. Il
faut donc distinguer entre les intellectuels, les écrivains et les artistes qui
ont été chassés et expulsés pour des raisons politiques, les ouvriers à la
recherche de meilleures conditions de travail, « les exilés » des
politiques de colonisation, ceux qui sont amenés à vivre dans le pays de
« l’autre », ou à parler la langue de « l’autre ».
Elle
souhaite également qu’on fasse la distinction, au sein même de cette catégorie
d’intellectuels exilés, entre ceux qui ont été déportés et expatriés pour des
raisons politiques, ceux, du tiers monde, qui étaient des anciens colonisés et
qui ne peuvent plus résider dans leur pays d’origine, et d’autres qui sont
partis pour des raisons socio-culturelles, etc… Elle précise alors que l’exil
est différent dans chacun de ces cas et qu’il est différemment interprété par
leur écriture.
“It is essential to draw distinctions within and between groups of
emigrates intellectuals who have come to France at different times and in
various circumstances: those from other Western-European countries, or from the
U.S. and Canada, who have come mainly for reasons of intellectual or cultural
affinity (such as Nancy Huston), and those for whom oppression in their native
land is a central factor (as for James Baldwin); those who have come from third
world countries, particularly former colonies, (Abdel Kebir Khatibi, Nabil
Fares) to take-up residence in France permanently or intermittently, for
political, cultural, and intellectual reasons. Exile means something different
in each case, and figures in the work of these individuals and groups in very
different ways”[4]
Avec la distinction proposée par Winifred
Woodhull une question s'impose :
qui est cet intellectuel-exilé ? ou plutôt, de quel intellectuel
s'agit-il?
Nous proposons d’abord de donner la définition de la notion d’« intellectuel » pour pouvoir ensuite analyser le statut
de l’intellectuel-exilé.
Dans notre recherche nous avons adopté la définition proposée par le brillant philosophe Gramsci d’intellectuel organique dans ses cahiers de prison[5].
« On peut dire que tous les hommes sont des
intellectuels, mais que tous les hommes n'ont pas dans la société la fonction
d'intellectuel »
Dans le cadre de la définition qu'il avance, Gramsci considère comme intellectuel organique
quelqu'un qui dans une société démocratique, s'efforce d'obtenir le consentement de clients potentiels.
Il estime que les intellectuels
organiques, à la différence des prêtres ou des enseignants, étaient activement
engagés dans la société, qu'ils luttaient en permanence pour changer les
esprits et étendre les marches et toujours en mouvement, cherchant à gagner par
tous les moyens.
Une deuxième définition, qui nous
a semblé pertinente, a été proposée par Julien
Benda. Il considère les intellectuels comme une petite bande de
philosophes-rois surdoués et moralement talentueux qui constitue la
conscience de l'humanité. Pour lui, les
intellectuels ne sont pas les penseurs totalement désengagés, détachés de ce
monde, enfermés dans leur tour d'ivoire et consacrés à l'étude de sujets obscurs,
au contraire, les vrais intellectuels, à ses yeux, ne sont jamais plus en
accord avec eux-mêmes que lorsque, mus par les principes désintéresses de
justice et de vérité, ils dénoncent la corruption, défendent les faibles, défient
l'autorité.
Définir le statut de
l’intellectuel est également un des objectifs de l’écriture d’Edward Saïd.
Quant à lui, il a insisté sur le fait que l’intellectuel a un rôle public et
spécifique à jouer dans la société et qu’on ne peut le réduire au statut
professionnel uniquement :
« Le point fondamental tient, à mes yeux, au fait
que l'intellectuel est précisément doté d'une faculté de représenter, d'incarner,
d'exprimer un message, une vision, une position, une philosophie ou une opinion
devant et pour un public. Or ce rôle a ses règles, il ne peut être exercé que
par celui qui se sait engagé à poser publiquement les questions qui dérangent, à
affronter l'orthodoxie et le dogme […]
L'intellectuel
se fonde pour se faire sur des principes universels : à savoir que tous
les êtres humains sont en droit d'attendre, à quelque nation qu'ils
appartiennent, l'application des mêmes normes de décence et de comportement en
matière de liberté et de justice, et que toute violation, délibérée ou pas, de
ces normes, doit être mise au jour et courageusement combattue », précise Edward Saïd[6].
Alors que, de nos jours, toute
personne travaillant dans un domaine lié à la production ou à la distribution
du savoir est un intellectuel au sens gramscien du terme ; explique Edward
Saïd.
C’est
récemment que le thème de l’exil a suscité l’intérêt des chercheurs et des
critiques, d’où l’importance de notre étude. Des groupes de chercheurs et des
colloques se préoccupent d’analyser les thèmes et les formes de l’exil en
littérature. C’est ainsi que « les membres de l’équipe de recherche sur le
voyage de l’Université de Grenoble » ont présenté les résultats de leurs
réflexions dans un ouvrage collectif : Exil et littérature (1986).
Par
ailleurs, en 1992, un colloque international a consacré ses séances au sujet de
l’exil et a donné l’occasion à la publication des actes de ce colloque : Exilés,
marginaux et parias dans les littératures francophones : acte du colloque
international de l’Université de Brack (1994).
Mais
chacune de ces différentes études a rapidement effleuré le thème de l’exil,
concernant un de ses aspects, ou chez un seul écrivain sans atteindre à une
vision plus complète et/ou plus globale de la question. Les thèses de doctorat
(en langue française) que nous avons consultées, tendent à aborder l’aspect
psycho-social ou philosophique du thème de l’exil. Un colloque international
vient d’avoir lieu en Roumanie, Université Tefan Cel Mare, Suceava, (le 9-10
septembre 2005) : Mythe et mondialisation : l’exil dans les
littératures francophones.
Dans le
domaine arabe, où l’on trouve pourtant aujourd’hui une riche littérature de
l’exil, il n’existe que quelques réflexions personnelles sur le sujet de
l’exil, telles que :
- عبد
الرحمن منيف: الكاتب
والمنفى،
هموم وآفاق
الرواية
العربية، (1992)
- أحمد
النعمان: غائب
طعمة فرمان،
أدب المنفى
والحنين إلى
الوطن (1996)
- حيدر
حيدر: أوراق
المنفى:
شهادات عن أحوال
زماننا (1993)
- مراد
كاسوحة: المنفى
السياسي في
الرواية
العربية
(حيدر حيدر –
حنا مينه)
(2000)
- رسول
محمد رسول: بين
التاريخ
والسياسة
والهوية:
المثقف والمنفى،
فصول
العدد 64، صيف 2004.
Et une seule thèse de doctorat
récemment soutenue :
-
شحات
محمد عبد المجيد:
السرد في
روايات
المنفى
العربية من
عام 1967 إلى عام 2000 .
رسالة
دكتوراه،
إشراف أ.د.
جابر عصفور،
كلية الآداب،
جامعة
القاهرة، 2004.
Il s’est avéré donc que ce sujet méritait d’être repris et approfondi
selon une nouvelle perspective[7].
Les définitions de « l'intellectuel
organique » avancée au cours de l'analyse sociale de Gramsci, de Benda et
notamment celle d'Edward Saïd nous ont particulièrement intéressée pour notre
recherche. Ces définitions pertinentes sont complémentaires de celle avancée par Winifred Woodhull. En plus, elles justifient et
expliquent le choix de notre corpus.
La Rage aux
tripes de Mustapha Tlili, La mémoire tatouée de Abdel Kébir Khatibi, L’amour
en exil de Bahaa Taher et J’ai vu Ramallah de Mourid El Barghouti,
le choix de ces textes s’explique par le fait que ces récits illustrent au
mieux ce que nous entendons par le « Récit d’exil ». Chacun de ces
textes, dont les deux premiers s’inscrivent dans le cadre de la littérature
maghrébine de langue française[8],
et les deux derniers font partie de la littérature arabe, représentent une des
formes de l’exil : Mustapha Tlili et Abdel Kébir Khatibi ont été amenés à
vivre hors de leur pays natal par suite des politiques de colonisation
française. Bahaa Taher et Mourid El Barghouti ont dû quitter le leur pour des raisons politiques, de
répression ou d’exclusion.
Selon ces différentes définitions
nous pouvons donc considérer les héros exilés de nos quatre
œuvres comme des « intellectuels
organiques » pour reprendre les termes de Gramsci., qui respectent
la mission de l'intellectuel dans leurs sociétés et dans leurs pays respectifs.
Le héros anonyme[9] de
L'amour en exil et Jalal, le
héros de La rage aux tripes sont, tous les deux, journalistes et correspondants qui croient profondément en leur
rôle d'intellectuel et en leur mission sacrée
vis-à-vis de leur patrie.
Le héros de La mémoire tatouée,
est d'abord étudiant, nous apprenons ensuite, qu'il sera professeur
universitaire, chargé donc de diffuser le Savoir dans le cadre de l'université.
Alors que le protagoniste-exilé palestinien est poète et écrivain engagé, chargé
de défendre sa patrie : La Palestine occupée. Lui aussi, est un « intellectuel organique ».
Nos protagonistes aussi bien que
nos auteurs, égyptien, palestinien, tunisien et marocain, sont, tous, des
intellectuels qui partagent la damnation de l'exil aux différents moments de
leur vie. Nos auteurs représentent un danger qui menace le Pouvoir politique
dans leurs pays.
Le but de notre travail est donc de définir le récit d’exil. Nous avons
essayé, dans la présente étude d’aborder les différentes formes d’exil, entre
autres, atteindre la question suivante : Quelles sont les frontières
génériques de ce récit ? Est-il possible de délimiter une poétique du
récit d’exil ?
Nous avons donc choisi pour domaine d’étude la littérature comparée.
Nous croyons en effet que la comparaison de ces récits d’exil, de langues et de
cultures différentes – en ayant recours aux théories de la poétique et la
narratologie - a permis de parvenir à la définition de ce récit, et à sa
poétique. Ceci en travaillant particulièrement sur la notion d’« invariant »
et de « variations » des textes.
L’exil posant, en premier lieu, la question de l’absence, nous avons
réparti les étapes principales de notre recherche sur les différents lieux et
figures de l’absence. Récit d’exil plutôt récit de mémoire : les récits de
notre corpus, ont tous mis en valeur le rôle de la mémoire. C’est ainsi que
dans le premier chapitre, nous examinerons l’interaction entre la
mémoire de l’exilé et le récit d’exil. Nous nous attarderons sur le
fonctionnement compliqué et complexe de la mémoire dans son rapport avec le
récit d’exil. Nous essaierons d’étudier comment la mémoire traumatisée de
l’exilé a pu donner naissance au récit d’exil ! Quelles sont les
différentes techniques et stratégies exploitées dans chaque texte, pour
exprimer le retour au passé, le rapport perturbé entre le présent et le passé
des personnages. Nous essayerons de montrer comment l’exilé, selon les textes de
notre corpus, comptait fondamentalement sur sa mémoire pour restituer le passé
aussi bien que pour remédier à sa crise d’identité : cette identité
souvent menacée en exil. Les récits d’exil respecteront-ils le cheminement de
la mémoire, c’est-à-dire l’atemporalité ?
L’importance de ce chapitre
réside dans le fait qu’il sert d’introduction aux chapitres suivants :
l’espace, le temps et les personnages sont dépeints et présentés à travers le
filtre de la mémoire.
Nous serons amenée, par la suite, à analyser le chronotope[10]
de l’exil au cours du deuxième et du troisième chapitres :
Le deuxième chapitre est consacré au temps
historique : la question de l’Histoire, son rôle, ses différentes
représentations à travers le récit d’exil. Nous examinerons le contexte historique
et les conditions politiques qui ont provoqué l’exil de nos héros-narrateurs.
Des faits historiques cruciaux ont marqué les récits d’exil qui constituent
notre corpus. Le conflit arabo-israélien, et la défaite de 1967 marquent
les deux récits d’exil de langue arabe. Alors que la Colonisation française
avec toutes ses répercussions, imprègne les deux œuvres de langue
française : il suffit de mettre en relief les problèmes d’acculturation et
d’aliénation traités dans ces deux œuvres maghrébines. Nous verrons également
comment l’Histoire (nationale et internationale) a laissé son impact sur le
style et l’écriture de chacun de nos écrivains. Nous allons voir que même le
chronotope de l’exil est filtré – lui aussi – par la mémoire.
Le troisième chapitre s’intéressera à analyser les
deux catégories d’espace : l’espace de l’exil / vs / l’espace de la
patrie. Nous y analyserons les divers aspects de l’espace de l’exil et de la
patrie. A travers une sélection, à notre sens, significative, nous analyserons
en détail chacun de ces espaces en vue de montrer comment chaque écrivain, par
le truchement de son héros-narrateur, a représenté l’espace. Comment se dessine
l’espace de la patrie / espace de l’exil dans l’imaginaire de chaque
héros-narrateur, en soulignant les traits spécifiques et les valeurs attachées
à celui-ci, voire l’idéologie qui le détermine.
Nous passerons ensuite au quatrième chapitre, qui est centré sur
l’étude du personnage de l’exilé, de son autoportrait.
Dans un premier temps, nous allons aborder le portrait de l’exilé à
travers le réseau de relations qu’il entretient avec d’autres personnages.
Ensuite, dans un deuxième temps, nous allons voir comment l’exilé, coupé de sa
patrie et de son passé, est tiraillé entre le permanent et le provisoire,
entre le dialogue et le silence, entre l’échec et l’action.
Nous essaierons de répondre à la question suivante : Comment
l’exilé pourrait-il vaincre l’anéantissement de l’exil ? Comment
arriverait-il à résister à cette situation ?
Arrivant à la conclusion, nous allons essayer de synthétiser les
remarques et les déductions qui, à notre sens, nous ont paru les plus
pertinentes de notre étude.
¨ ¨ ¨
Chapitre
I
L’exil et la mémoire
La mémoire et le temps éclaté.
« Il n’y a
de plus atroce que la déchirure de la mémoire »
Abdel Kébir
Khatibi
" تمنيت
لو أن للذاكرة
اكسيرا يعيد
إليها كل ما
حدث في تسلسله
الزمني،
واقعة واقعة،
ويجسدها
ألفاظًا
تنهال على
الورق. [...] نحــن
ألعوبة ذكرياتنا،
مهما قاومنا.
خلاصتها
وضحاياها معا.
[...] كيف نمسك
بهذه الأحلام
المعكوسة،
هذه الأحلام
التي تجمد
الماضي
وتطلقه معا،
هذه الصور
المتناثرة
أحيانا
كالغيوم فوق
سهوب الذهن،
المضغوطة
أحيانا
كالماسات
الثمينة بين
تلافيف
النفس؟"
جبرا
إبراهيم جبرا
البحث
عن وليد مسعود
" أوقات
من الصور
المتحركة
تظهر وتختفي
بلا نسق مفهوم.
لقطات لحياة
شعثاء. ذاكرة
ترتطم
بجهاتها كالمكوك.
صور تتكون
وأخرى تستعاد.
تستعصي على
المونتاج
الذي يمنحها
شكلها
النهائي.
شكلها
هو فوضاها.
إنها
نسياناتك
التي تباغتك
بحضورها
وذكرياتك
التى تخشى
التحديق
فيها، لكنك
تحدق فيها رغم
ذلك"
مريد
البرغوثي
رأيت
رام الله
Nous essayerons, en guise d’introduction à notre étude, d’examiner le
rapport entre la mémoire et le récit
d’exil, c’est-à-dire l’opération très compliquée de la remémoration effectuée
par le personnage romanesque de l’exilé.
Cette opération sera donc analysée – en mettant en lumière ses répercussions
sur l’écriture de l’exil. Nous proposons d’étudier nos quatre œuvres comme des
récits d’exil qui reposent essentiellement sur la mémoire, première source du
récit. Cette mémoire joue le rôle de « générateur » et
producteur du récit.
Dans les écrits autobiographiques en général et les récits d’exil en
particulier, la mémoire constitue une figure essentielle où se cristallise une
riche infinité d’images. Lieu de souvenirs encombrés par les scènes tragiques
du passé, espace marqué par la mort et le deuil, la mémoire est en l’occurrence
donnée comme le symptôme d’une crise de conscience que l’écrivain-narrateur,
exilé, éprouve le plus souvent dans un triple sentiment de souffrance, de perte
et de discordance. La mémoire devient ainsi métaphore d’une expérience
malheureuse, affligeante, entrecoupée assurément d’éclats de violence où
s’affirme un dur désir de subversion. Subversion portée non seulement contre
les avatars de l’Histoire tumultueuse des sociétés post-coloniales, surtout
dans le tiers monde, mais également contre les aberrations de l’ordre
sociopolitique qui, dans l’ordinaire des jours, étouffe les mémoires collective
et individuelle sous le voile sombre des préjugés, des stéréotypes, des dogmes…
Le lieu de la mémoire est donc considéré comme une zone de conflit et de
tension où l’écrivain s’évertue à transcender les malédictions existentielles.
* * * * *
L’individu est mémoire : amnésique, il perdrait toute personnalité.
Cette mémoire se manifeste dans un texte littéraire à l’aide et à travers la
faculté du Verbe… Comme l’affirme Bruno Vercier,
« C’est dans l’écriture que tout se passe : si
l’individu est mémoire, la mémoire, elle, est langage »[11].
Examiner la mémoire de l’exilé dans les œuvres de notre corpus semble
pertinent et nécessaire puisqu’il s’agit d’une rétrospection - introspection aussi bien qu’auto-analyse.
L’analyse de la mémoire s’impose donc puisque les quatre romans abondent en
souvenirs et en expériences du passé, et le héros-narrateur de chaque texte ne
manque pas d’attirer l’attention des lecteurs sur ses souvenirs en essayant de
le prendre pour témoin. De là l’emploi abondant et répétitif des verbes « se
rappeler », « se souvenir » aussi bien que du terme « souvenir ».
Ce qui souligne l’intérêt accordé par l’auteur-narrateur à la mémoire et à
l’opération de la remémoration, à quoi il faut ajouter le titre choisi par
Khatibi pour son œuvre : La mémoire tatouée.
L’exilé, déraciné et arraché à sa patrie, dépend entièrement de sa mémoire
pour remédier à un état de nostalgie brûlante : les réminiscences ardentes
du passé deviennent beaucoup plus riches que les faits du présent. Deux
attitudes différentes s’offrent donc à l’exilé selon son rapport avec le
passé : ou bien il cherche et retrouve le refuge sécurisant dans les souvenirs ou bien alors
il essaie de fuir le passé qui le hante et qui lui rappelle les moments
douloureux et cauchemardesques de sa vie.
Mettant en lumière le rôle de la mémoire dans la vie – notamment la vie
psychique – de l’exilé, Nancy Berg avance un certain nombre de remarques à
propos de l’importance des souvenirs et de la rétrospection pour le personnage
de l’exilé :
« Distance in space reinforces the effect of
distance in time. The exile is deprived of the homeland, the setting times past.
This leads to the development of certain mental structures, ways of attempting
to bridge the distance. The exile is subject to bouts of nostalgia, in which
memories of the past are richer than the actual present. The loss of home
creates the desire to regain it whether through return or recollection. Home
becomes more precious for having been lost, and most precious by having been
lost forever »[12].
La mémoire représente donc l’« invariant » du récit d’exil et
fait sa spécificité notamment dans ce contexte d’exil et de migration
généralisée sous les signes de l’errance et de la fragmentation.
Les souvenirs, ce matériel mnésique qui varie d’un texte à l’autre, est
constitué à partir d’un grand nombre de souvenirs accumulés. Ils sont
désordonnés, incohérents et se présentent en chaos dans la mémoire, parfois ils
ne sont même pas liés. Les souvenirs se présentent dispersés, détachés et
incohérents. Ce qui pose un problème à tout écrivain voulant retracer le passé
dans un récit. En principe, l’auteur, pour faire face à ce désordre, fait appel
à son talent, à son intelligence pour remettre en ordre, créer des relations,
rendre cohérents et intelligibles ces souvenirs, en vue de donner un texte
compréhensible et harmonieux même dans sa fragmentation.
Aussi faut-il préciser que la mémoire est sélective, différente d’un
individu à l’autre selon les moments de la vie.
A ce propos Amina Rachid écrit :
« Des moments importants disparaissent, d’autres s’imposent confondant le passé et le présent. […] Le passé s’impose comme une donnée essentielle de la constitution du Moi. […] Le passé imprègne le présent, le présent interpelle le passé »