Nous espérons avoir réussi à démontrer, à travers notre étude, comment l’écrivain beur a pu créer une langue qui lui est propre, une langue qui reflète sa personnalité prise entre deux identités, l’une arabe et l’autre française, une langue qui transmet sa culture, les convictions auxquelles il tient et qui nous fait connaître la classe sociale dont il est issu.

 

La langue est donc l’outil investi par les beurs pour se distinguer des autres écrivains, elle permet de communiquer aux lecteurs le flottement culturel et identitaire entre la France et le Maghreb.

 

Ainsi, l’impact de la langue arabe, lexical et phonique, et les traces du langage parlé, lexicales et phonosyntaxiques, mettent-ils en évidence, dans Le Gone du Chaâba, comment la langue est un facteur à même de révéler l’origine ethnique et le statut social du locuteur.

 

Pris entre deux cultures complètement différentes, l’écrivain beur a exploité la langue pour traduire et transmettre cette dualité. S’il écrit en langue française, il ne fait pas allégeance à la France. Il écrit en tant qu’Algérien, il devient le porte-parole de la communauté maghrébine immigrée. Même si Le Gone du Chaâba est une œuvre autobiographique, il raconte non seulement l’histoire personnelle de l’auteur et de sa famille, mais plutôt celle de tout un groupe. C’est un témoignage authentique de la condition des immigrés et de leurs enfants, les beurs. L’auteur évoque les problèmes du racisme, de la pauvreté, du chômage et de la déception auxquels font face ses concitoyens. Les écrivains beurs se trouvent au carrefour et au creuset des cultures et des identités différentes. Ils font partie de la France et de sa culture tout en étant conscients que leurs racines se trouvent ailleurs, dans le territoire maghrébin. Leurs ouvrages traduisent ce malaise identitaire.

 

Les racines culturelles des parents parsèment le roman. Elles sont présentes et remarquables. Les noms propres des personnages et les termes arabes rappellent au lecteur le patrimoine culturel du pays d’origine. L’arabe paraît soit par incompétence soit par loyauté à la langue du Coran. Les traditions des parents, leur mode vestimentaire aussi bien que leur mode culinaire se révèlent à travers les mots arabes. L’islam a imposé, à son tour, d’autres termes. Tous ces mots ont été dictés par la culture arabe au sens général du terme et mettent en exergue la différence identitaire entre les immigrés et la société d’accueil, leur distanciation des Français et leur exclusion de la société européenne.

 

Néanmoins, l’impact de la langue arabe n’est pas seulement observable sur le plan lexical, son impact phonique est également décelable. L’arabe a une influence néfaste sur la prononciation de la langue indo-européenne.

Quand le mot français contient une consonne qui n’existe pas dans la langue arabe, les arabophones lui cherchent un équivalent, un phonème situé au même point d’articulation.

 

Outre les consonnes, les voyelles sont déformées par les immigrés. En effet, la langue française possède plus de voyelles que la langue arabe. Le décalage entre les deux langues force les Algériens à plier la prononciation des voyelles françaises aux lois phonétiques arabes. En ce qui concerne les voyelles nasales, elles sont complètement dénasalisées par les Arabes étant donné que leur système vocalique n’y est pas habitué.

 

Ce faisant, les bilingues tardifs tentent de concilier les structures phonétiques de la langue de la société d’accueil (le français) avec celle de leur langue maternelle (l’arabe). L’insuffisante compétence des immigrés à prononcer correctement la langue française est manifeste.

 

Si la langue reflète dans la première partie de la thèse l’origine ethnique des locuteurs, elle dévoile dans la deuxième partie leur statut social.

 

Toute langue est constituée de plusieurs niveaux de langue répartis conformément à la norme. La norme est reconnue comme étant la langue standard. Au-dessus de la norme, nous pouvons distinguer la langue cultivée, soutenue, littéraire et au-dessous, la langue courante qui englobe les répertoires familier, vulgaire, populaire, etc. Si autrefois, les auteurs tenaient au niveau soutenu, aujourd’hui, les œuvres représentent la réalité telle qu’elle est. La place accordée, par la suite, à l’esthétique se trouve réduite. Le Gone du Chaâba renferme plusieurs empreintes du style parlé, style qui marque le lexique, la phonétique et la syntaxe.

 

En ce qui concerne le lexique, il est jalonné par la présence de plusieurs niveaux de langue. Le français familier étant le niveau le plus proche de la norme, c’est le registre de la conversation quotidienne. Dans les discours, l’emploi du français familier a paru dans deux situations : la communication intime entre copains et la colère.

Toute situation non officielle reflétant un état spontané dicte l’emploi du français familier. De même, la situation de colère exige le recours à des termes familiers capables d’exprimer la rage et la frustration. Le niveau familier a, par la suite, réussi à donner au lecteur une image fidèle et crédible du langage des personnages.

Dans le récit, la présence remarquable du niveau familier est due à la volonté de l’auteur de se rapprocher du lecteur moyen et de garantir une communication étroite avec lui.

 

          L’usage des termes vulgaires, grossiers, contraires aux bienséances est imposé par le statut social des locuteurs issus des classes défavorisées.

 

Des termes relevant de l’argot sont relevés. En effet, l’argot qui désignait dans le passé le langage des malfaiteurs, s’est intégré au langage populaire. Son usage dans le roman répond à un désir des beurs de se solidariser et de se défendre contre la société qui les rejette. L’argot est le langage préféré par les jeunes notamment dans les écoles.

 

Quant au français régional, il est présent dans des termes lyonnais et ce pour souligner le bas niveau social des protagonistes aussi bien que la compétence de l’auteur qui maîtrise et possède la langue française.

 

Par ailleurs, la prononciation du français parlé est imprégnée par le relâchement de l’articulation. Cette prononciation se manifeste par la chute du (e) muet, la troncation des voyelles inaccentuées, la simplification des groupes consonantiques, l’assimilation des points d’articulation et de sonorité et l’élision de certains phonèmes. Les phonèmes supprimés sont, le plus souvent, marqués par des apostrophes. Ces dernières sont indispensables pour une transcription pseudo-phonétique du langage spontané.

 

La syntaxe est également sillonnée par la touche de familiarité et de spontanéité. Les empreintes du code oral se révèlent à travers la chute de la particule de négation (ne), la redondance syntaxique, l’interrogation par intonation et la récurrence de certains pronoms et temps verbaux.

 

Nous avons souligné dans la deuxième partie de notre étude que tout niveau de langue est marqué, non seulement, par un lexique particulier, mais aussi par une prononciation spécifique et des tournures syntaxiques elles aussi spécifiques.

 

          Sans nul doute, la langue est un important élément d’intégration ou d’exclusion. Néanmoins, dans le roman, la langue est le plus important facteur d’exclusion. S’il parle arabe, le locuteur est en proie à la ségrégation raciale, et s’il parle français, son répertoire dévoile sa classe démunie. La langue a véhiculé, pour ainsi dire, le parler des immigrés aussi bien que le français des banlieues.

Le renouvellement de la forme d’écriture reflète le besoin de reconnaissance. L’écrivain beur veut être accepté tel qu’il est.

 

En guise de conclusion, nous assurons que la littérature beur pourra, également, être un domaine fécond pour de nombreuses études linguistiques notamment la psycholinguistique.

Les beurs sont, au vrai sens du terme, victimes du racisme et de la société qui les traite comme des citoyens de deuxième degré. Il s’ensuit que toute la littérature beur qui se veut porte-parole de cette génération évoque la crise d’identité, le déracinement et l’exclusion. Une étude psycholinguistique des romans beurs sera passionnante et démontrera comment la langue est révélatrice de la psychologie du locuteur.