|
«[…] la société et la culture ne sont pas
présentes avec la langue et à côté de la langue, mais présentes dans la
langue »[1] |
Les
années soixante représentent une période très importante pour la linguistique.
En effet, c’est au cours de cette décennie qu’un nouveau courant linguistique a
connu une vogue croissante, vogue qui a donné naissance à une discipline dite
«sociolinguistique ». Comme son nom l’indique, la langue et la société
sont les composantes fondamentales de cette science, en ce sens qu’elle s’intéresse
à étudier le rapport ou la corrélation entre les variables linguistiques et les
paramètres sociaux.
«D’une façon générale, la
sociolinguistique étudie l’influence des facteurs sociaux sur le comportement
linguistique. D’une part, un même individu parle différemment dans des
contextes sociaux différents, d’autre part, sa façon de parler et son
répertoire linguistique révèlent son origine sociale, nationale, régionale,
religieuse, etc ».[2]
La sociolinguistique accorde, par la suite, un
intérêt particulier et une attention considérable au sujet parlant dont le
langage porte l’indice de son origine, de son niveau social et même de ses
croyances. Elle s’attache à décrire les différentes variétés qui coexistent au
sein d’une communauté linguistique et à les mettre en rapport avec les
structures sociales. Elle comprend pratiquement tout ce qui est étude du
langage dans son contexte socioculturel.
En
effet, si cette science s’est affirmée dans la seconde moitié du XXème siècle,
rien n’empêche que ses origines remontent à une période antérieure. Plusieurs
linguistes ont contribué par leurs travaux à frayer la voie à cette science.
Déjà, le linguiste français Antoine MEILLET (1886-1936) dans Linguistique
historique et linguistique générale avait mis l’accent sur le rapport entre
une langue et une société. Il a considéré le langage comme un fait social et a
assigné à la linguistique générale de préciser la structure linguistique qui
est relative à une structure sociale particulière.[3]
La communication sociale a ensuite reçu une
impulsion grâce aux travaux des deux linguistes américains John GUMPERZ et Dell
HYMES[4].
Pour le premier, la communication est un processus social complexe, qui englobe
bien d’autres composantes qu’un émetteur et un récepteur. Gumperz s’intéresse,
en particulier, à la conversation et aux interactions. Pour ce linguiste,
chaque individu ou groupe dispose d’un répertoire verbal composé des variétés
linguistiques, régionales ou sociales. Dans les situations d’interaction
verbale, les interlocuteurs choisissent des stratégies communicationnelles
selon leurs présupposés respectifs et leur connaissance inégale de certains
indices dans la conversation.
Gumperz
établit une distinction entre les interactions personnelles et les réseaux
fermés d’une part et les interactions transactionnelles et les réseaux ouverts
de l’autre. Le premier type regroupe des individus qui se connaissent et qui
entretiennent des relations étroites, alors que le second se caractérise par la
co-présence des gens liés par des relations professionnelles ou qui n’ont pas
en commun un système de valeurs et de connaissances. Il souligne, dans ses
travaux, que c’est en fonction des réactions du récepteur que le locuteur
décide d’adopter une certaine forme langagière pour être compris et pour faire
comprendre son message.
«En tant qu’ethnographe de
la communication, il entend souligner le caractère de spécificité culturelle
[…] : les mêmes éléments de communication ne seront pas interprétés de la
même manière par des participants ayant des présupposés socioculturels non
identiques »[5].
Les malentendus
dans la communication proviennent, pour lui, de la différence des présupposés
culturels individuels.
Parallèlement
aux travaux de Gumperz, Hymes a développé le concept de «compétence de
communication », selon laquelle, «il ne suffit pas de connaître la
langue, le système linguistique ; il faut également savoir comment s’en
servir en fonction du contexte social »[6].
Il
souligne que dans le cadre d’une ethnographie de la parole, l’étude de la
parole, processus cognitif, doit se faire en se basant sur la linguistique
aussi bien que sur la psychologie. Il accorde une importance à la situation ou
au contexte social et estime que tout jeu de langage est en relation avec les
circonstances extérieures.
Hymes
propose un modèle intitulé SPEAKING pour étudier la communication comme il la
conçoit. Ce modèle se compose d’un cadre spatio-temporel ou psychologique, des
participants, d’une finalité (le but ou le résultat de l’activité de
communication), des actes (soit le thème du message, soit sa forme le plus
souvent expressive), d’une tonalité (proche de la composante précédente mais
s’intéresse aux plans linguistiques et paralinguistiques de l’activité
langagière), des instruments (canaux de communication), des normes
(d’interaction et d’interprétation) et finalement du genre (ou type d’activité
du langage comme un conte, un chant, ou une lettre).[7]
Au moment où Gumperz et Hymes paraissaient comme des figures de proue de la communication sociale ou de l’ethnographie de la communication, Basil BERNSTEIN menait en Grande Bretagne des études sur le rapport entre la structure sociale et l’usage du langage (les formes linguistiques). Pour ce linguiste anglais, nous pouvons distinguer deux codes : le code restreint, celui des classes défavorisées et le code élaboré des classes supérieures. Parmi les caractéristiques de la langue des classes défavorisées les suivantes :
«1- Phrases courtes, grammaticalement simples
souvent non terminées, à syntaxe pauvre.
2-
Usage simple et répétitif des conjonctions ou des locutions conjonctives […].
3-
Usage rare des propositions subordonnées […].
4-
Incapacité à s’en tenir à un sujet défini pendant un énoncé, ce qui facilite la
désorganisation du contenu de l’information.
5-
Usage rigide et limité des adjectifs et des adverbes. »[8].
Par
contre, le code élaboré se caractérise par la fréquence des phrases
subordonnées, le choix pertinent des adjectifs et la signification explicite
des propositions.
Bernstein
estime que «les capacités
linguistiques d’un individu dépendent directement de son expérience
psychologique et sociale. Comme les individus occupent des positions sociales
inégales, ils acquièrent des expériences différentes de même qu’ils maîtrisent
des codes sociolinguistiques divers. »[9].
Ceci dit, il attribue les échecs scolaires des enfants des classes populaires au fait qu’ils n’ont accès qu’à un seul code linguistique restreint. Pour remédier à ce problème, il suggère que ces enfants doivent apprendre des modes de comportement langagiers autres que ceux qui véhiculent dans leur entourage familial.
Tous ces chercheurs ont frayé, sans nul doute, la voie à la sociolinguistique et ont contribué à lui donner le statut de science. Toutefois, cette discipline doit beaucoup au linguiste américain William LABOV, fondateur de l’école variationniste.
«La sociolinguistique
variationniste a décrit toutes les formes de variations constatées qui ne sont
pas d’ordre strictement individuel. Elle a montré qu’il existe une variation
sociale, qui s’exprime par la stratification sociale d’une variable
linguistique, et une variation stylistique, qui apparaît lors des changements
de registres de discours (du formel au familier) par un même locuteur »[10].
Pour
Labov, la langue est un système caractérisé par la variabilité, et la première
donnée dans le fonctionnement de la langue est son hétérogénéité. Labov accorde
un intérêt particulier aux échanges verbaux et s’attache à étudier le parler
des Noirs américains aussi bien que la relation entre la phonétique et les
classes sociales, notamment la prononciation du [r] à New York. Il met en
relief la relation qui lie un groupe social à un langage particulier et il
étudie le parler des habitants de l’île de Martha’s Vineyard. Il déduit qu’une
certaine prononciation révèle l’origine du locuteur aussi bien que son niveau
social. Il met en valeur également la notion d’«insécurité linguistique »
qui pousse les membres de la petite bourgeoisie à adopter des formes de
prestige même s’ils ne les maîtrisent pas parfaitement. Pour Labov,
l’insécurité linguistique donne lieu à l’hypercorrection, phénomène qui désigne
une volonté d’application excessive d’une règle imparfaitement maîtrisée.
Il a ainsi mis en exergue la nécessité d’étudier le langage au sein des relations
sociales.
Labov
estime que pour comprendre l’évolution d’un changement dans la langue, il est
indispensable d’étudier la vie sociale de la communauté où il se produit. Et ce
étant donné que la société représente une pression immanente et active qui s’exerce
constamment sur la langue.
Ce linguiste américain met l’accent sur la définition de la communauté linguistique qui représente :
«Un groupe de locuteurs
qui partagent un ensemble d’attitudes sociales envers la langue : non pas
des individus qui parlent de la même façon, qui pratiquent les mêmes variantes,
mais des gens qui ont les mêmes sentiments ou les mêmes attitudes
linguistiques, qui jugent ces variantes de la même façon »[11].
Bref,
le mérite revient à Labov dans l’établissement d’un rapport entre le travail de
terrain et la langue.
Outre
Labov, J.A Fishman a joué un rôle à ne pas négliger dans la promotion de la
sociolinguistique. Pour lui, la microsociolinguistique concerne la situation et
les interlocuteurs, alors que la macrosociolinguistique englobe des éléments
plus généraux tels que la réalité sociale.
Il
groupe les situations en domaines ou contextes institutionnels qui dictent les
relations linguistiques. Ces domaines sont au nombre de cinq : la famille,
les amis, la religion, l’école et le travail. Dans chaque domaine, il existe
trois facteurs majeurs : le rôle des interlocuteurs, l’espace ou le lieu
et le temps de l’interaction. Fishman reprend l’idée déjà formulée par Gumperz
de «réseaux de relations ». Il y a ceux qui sont fermés où existe
une seule variété et ceux qui sont ouverts et admettent la présence de
plusieurs variétés. Les types d’interaction sont soit d’ordre personnel soit
d’ordre transactionnel.
De
par ce qui précède, nous remarquons qu’abstraction faite de la voie choisie,
tous les linguistes s’unissent sur le fait que le domaine principal de la
sociolinguistique est la langue considérée comme une activité socialement
localisée et dont l’étude se mène sur le terrain. La sociolinguistique
s’intéresse aux différences sociales qui se reflètent dans les divers niveaux
de langue : niveau soutenu ou de prestige vs niveau familier stigmatisé.
Le
champ d’étude de la sociolinguistique est vaste : il englobe le
bilinguisme, les langues vernaculaires, véhiculaires, le pidgin, le créole, les
niveaux de langue, les variations régionales, etc.
Ceci
dit, la sociolinguistique française se polarise sur un sujet de choix : la
littérature issue de l’immigration ou la littérature «beur » qui a vu le
jour dans les années 80. Cette littérature, qui se caractérise par sa jeunesse,
regroupe les auteurs dont les parents, des Arabes, avaient immigré en France.
Le mot «beur » lui-même signifie «arabe » en verlan, processus
linguistique qui consiste à inverser les syllabes d’un mot. Le terme
«beur » intègre «la notion d’arabité, de francité (argot français) et
de marginalité (cultures de banlieues). »[12]
En effet, dans les deux dernières décennies du XXème
siècle, les beurs ont commencé à prendre la parole pour se raconter, pour se
dire, pour évoquer, non seulement, leurs problèmes, mais aussi ceux de leurs
parents. D’objets de discours, ils se font sujets de discours.
A
la différence de leurs parents qui n’ont pas décrit leur vécu, les jeunes beurs
veulent mettre à leur usage
«le je propre au genre romanesque et plus particulièrement à l’autobiographie, ne serait-ce que pour envoyer des signaux de détresse, dire leur différence radicale. Ni arabe, ni français, ni comme leurs parents, ni comme leurs copains d’école »[13].
Les
auteurs, ainsi inventoriés, sont caractérisés par leur mixité culturelle. Les
écrits de Farida Belghoul, Mehdi Charef, Tassadit Imache témoignent de cette
littérature jeune qui constitue un nouvel apport à la littérature d’expression
française. Mais c’est Azouz Begag qui a le mérite d’être le porte-parole de la
deuxième génération de l’immigration. Il est le beur le plus lu en France[14].
D’origine
algérienne, Begag est né en 1957 à Lyon dans une famille d’immigrés de Sétif.
Chercheur à l’université de Lyon II et au CNRS, il accorde un intérêt
particulier à l’étude de la conjoncture sociale des immigrés, thème qui a
constitué le sujet de sa thèse de doctorat intitulé «L’immigré et sa
ville » (1984). Begag a reçu le Prix européen de littérature enfantine en
1993. Son chef d’œuvre est Le Gone du Chaâba (1986), récit
autobiographique où l’auteur relate son enfance dans un bidonville appelé le
Chaâba. L’écrivain y raconte des scènes, parfois cocasses, parfois dramatiques
qui ont eu lieu dans le milieu social où il a grandi entre une mère baragouinant
le français, un père analphabète et un groupe de cousins.
Dans
ce roman, Begag met en exergue un phénomène social qui touche la France en
particulier, à savoir l’immigration. Il tente de souligner la condition
lamentable des immigrés et de leurs familles happés et laminés par la pauvreté,
par la misère aussi bien que par le racisme. Le
Gone du Chaâba constitue un cri d’un enfant beur contre
l’exclusion et la marginalisation.
Mais
l’auteur ne veut pas faire œuvre documentaire sur les immigrés, il veut
enseigner aux enfants beurs l’importance de ne pas baisser les bras face au
racisme.
«[…] J’explique à tous les enfants arabes de ma classe des années soixante, à Lyon, que si j’ai réussi à être premier, et à aller à l’université, ce n’était pas parce que j’étais un génie, ni un fayot, mais simplement parce que j’ai compris très tôt ce que l’école de France attendait des élèves : l’acquisition des codes minimum pour dialoguer, communiquer avec la société »[15]
Begag
veut donner espoir aux jeunes issus de l’immigration. Pour lui, la réussite
scolaire est la première étape dans le processus d’intégration.
Derrière
l’apparente simplicité du récit se cache la finesse de la narration. La sagesse
du narrateur fait contraste avec la naïveté du protagoniste. Le Gone
du Chaâba est marqué par le brassage de l’ironie et de la naïveté.
De
par son importance, Le Gone du Chaâba a obtenu le Prix Sorcières
décerné par les libraires spécialisés dans la littérature de jeunesse et le
Prix de la ville de Bobigny. Il a été adapté par le metteur en scène Christophe
Ruggia pour le cinéma en 1998.
Le
roman a, par ailleurs, suscité une polémique après son adoption dans le
programme de certains collèges. En effet, certains parents se sont élevés
contre son enseignement sous prétexte que le roman renferme certaines pages où
l’auteur décrit ses premières expériences sexuelles. Néanmoins, les professeurs
estimaient que la cause réelle de ce refus résidait dans le message véhiculé
par le roman, à savoir l’incitation à l’intégration. L’auteur a, pour sa part,
souligné que cette protestation fait partie de la campagne diffamatoire engagée
par l’extrême droite contre lui car son roman récuse les thèses du Front
National. Quoi qu’il en soit, la polémique n’a fait qu’augmenter la notoriété
de l’auteur et de son roman. Grâce au débat qu’il a suscité, Le Gone
du Chaâba a pu créer sa place dans la littérature beur.
La
langue du roman est singulière, c’est un mélange de mots arabes, de termes
lyonnais, de français familier, vulgaire et régional. Le titre même le prouve.
Le «gone » est un mot lyonnais qui signifie gamin et qui réfère par la
suite à la misère et à l’errance dans la rue. Le «chaâba » est le nom
donné par les Arabes au bidonville où ils vivaient. Le titre connote une
situation de marginalisation, d’exclusion et de distanciation des immigrés.
Ceci
dit, notre étude sociolinguistique du roman comporte deux grandes
parties :
La
première traite l’impact de la langue arabe sur la langue française. Cet impact
est remarquable aux deux niveaux : lexical et phonique.
Dans
le chapitre consacré au lexique, nous étudions les marques transcodiques et
nous soulignons la différence entre interférence, alternance et emprunt.
La
prononciation française déformée due à l’influence des phonèmes arabes est
analysée dans le deuxième chapitre intitulé «L’impact phonique ».
Dans
la deuxième partie, nous focalisons notre attention sur les traces du français
parlé. Cette partie est scindée en deux chapitres :
Le
premier concerne le lexique et nous y exposons les divers niveaux de langue
inférieurs à la norme qui sont abondants dans le roman, tels que le français
familier, le français vulgaire, le français régional et l’argot.
Quant
au deuxième chapitre, il concerne les phénomènes phonosyntaxiques caractérisant
le français relâché.
[1] BAYLON, Christian, Sociolinguistique :
société, langue et discours, Nathan, Paris, 1991, pp. 31-32.
[2] Dictionnaire Universel
Francophone in
http://www.francophonie.hachette-livre.fr/cgi-bin/sgmlex2?S.SCIP.SL0317100.
[3] Cf. MEILLET, Antoine, Linguistique
historique et linguistique générale, 2ème volume, Klincksieck, Paris,
1921-1936, pp. 16 à18.
[4] GUMPERZ, J et HYMES, D,
The enthnography of communication, Amercian Anthropological Association,
Washington, 1964, cité par BACHMANN, Christian, LINDENFELD, Jacqueline,
SIMONIN, Jacky, Langage et communications sociales, Hatier-Crédif,
Paris, 1981, p. 53.
[5] BACHMANN, Christian,
LINDENFELD, Jacqueline, SIMONIN, Jacky, Op.cit., 1981, p. 193.
[6] Ibid., p. 53.
[7] Cf. BACHMANN, Christian,
LINDENFELD, Jacqueline, SIMONIN, Jacky, Op.cit., pp. 73 à 76.
[8] BERNSTEIN, Basil, Langage
et classes sociales : codes sociolinguistiques et contrôle social,
Minuit, Paris, 1975, p.40.
[9] BACHMANN, Christian,
LINDENFELD, Jacqueline, SIMONIN, Jacky, Op.cit, p. 93.
[10] DUCROT, Oswald, SCHAEFFER,
Jean-Marie, Nouveau Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage,
Seuil, Paris, 1972, p. 121.
[11]
http://fr.encyclopedia.yahoo.com/articles/sy/sy_288_p0.html
[12] MDARHRI ALAOUI, Abdallah,
«Interculturel et littérature beur », Etudes littéraires maghrébines,
Op.cit., p. 135.
[13] DECOURT, Nadine, «Contes
immigrés et roman beur au croisement de la littérature de jeunesse », Etudes
littéraires maghrébines, Op.cit., p. 126.
[14] Cf. GARCIA, Daniel, «Azouz
Begag le beur le plus lu », Livres Hebdo, N : 279, le 6
février 1998, p. 54.
[15] BEGAG, Azouz, « Le
gone de la sociologie », Alliage, N :29-30, 1996-1997 in
http://www.tribunes.com/tribune/alliage/29-30/bega.htm