“ A travers ses choix de langue, à travers les marques transcodiques qu’il utilise, c’est bien son identité – langagière, sociale- que l’individu exprime et (re)construit lors de chaque événement de communication[1]

 

 

La langue arabe occupe une place particulière dans «Le Gone du Chaâba ». Ce dernier se montre parsemé de mots arabes qui viennent s’insérer dans la langue française selon trois phénomènes distincts : l’interférence, l’alternance et l’emprunt. Nous allons tenter dans le présent chapitre de répartir les mots arabes selon ces trois précédentes catégories de marques transcodiques.

 

 

Qu’est-ce qu’on entend par «interférence » ?

A croire la définition fournie par le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage,

«on dit qu’il y a interférence quand un sujet bilingue utilise dans une langue-cible A, un trait phonétique, morphologique, lexical ou syntaxique caractéristique de la langue B. »[2]

Selon les linguistes Josiane F.Hamers et Michel Blanc, l’interférence désigne des problèmes d’apprentissage dans lesquels l’apprenant transfère le plus souvent inconsciemment et de façon inappropriée des éléments et des traits d’une langue connue dans la langue cible.[3] Allant également dans la même direction, Geneviève Vermes et Josiane Boutet ont indiqué que :

« L’interférence apparaît remarquablement aussi au niveau du lexique, lorsqu’il y a intrusion d’une unité de L1 dans L2. L’apprenant ou le bilingue confirmé, peut utiliser un mot ou un groupe de mot de sa langue dans l’autre langue. »[4]

De par les définitions précédentes, nous pouvons assurer que deux caractéristiques marquent le terme interférence. La première est la coexistence de deux ou plusieurs langues étant donné qu’il s’agit de l’insertion d’une unité d’une langue dans une autre. La deuxième est l’incompétence du locuteur, comme c’est le cas des membres de la famille ainsi que des voisins arabes dans Le Gone du Chaâba.

«L’interférence est un croisement involontaire entre deux langues. A grande échelle, l’interférence dénote l’acquisition incomplète d’une langue seconde. »[5]

Une première distinction entre interférence et alternance s’avère indispensable et primordiale. En effet, l’alternance est – toujours selon le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage- la stratégie de communication par laquelle un individu ou une communauté utilise dans le même échange ou le même énoncé deux variétés nettement distinctes ou deux langues différentes. Le ou les interlocuteurs peuvent être experts dans les deux langues, c’est le cas de l’alternance de compétence qui constitue une manière d’assurer la communication sociale. S’ils ne le sont pas, il s’agira donc d’alternance d’incompétence.[6]

 

Ceci dit, interférence est synonyme d’alternance d’incompétence. Le locuteur affronte une lacune le plus souvent lexicale et il tente, pour la combler, d’exploiter une autre langue ou un autre code.

 

Dans Le Gone du Chaâba, le héros est bilingue. Mais pour spécifier son bilinguisme, il s’avère primordial d’étudier le milieu social où il est né, où il a vécu et qui a été sans nul doute la cause essentielle des interférences insérées dans son discours.

« Les structures sociales engendrent des formes linguistiques et par-là conditionnent le comportement langagier de l’individu. »[7].        

Pour se présenter, Azouz Begag déclare sincèrement «je suis un enfant d’analphabètes, de paysans immigrés[8]. Azouz Begag est né en 1957 à Villeurbanne à Lyon en France. Ses parents aussi bien que ses tantes et ses oncles, ses cousins et ses cousines sont venus en France pour travailler. Ils ont habité les banlieues et les bidonvilles. Ces derniers sont devenus des ghettos pour les Arabes. Les immigrés ont créé dans les bidonvilles une ambiance orientale du fait qu’ils ont tenu à conserver leur langue maternelle (la langue arabe) même s’ils tentaient de temps à autre de baragouiner en français. Selon le Nouvel Observateur, 53% des pères et des mères ont maintenu leur langue et leurs traditions intactes, après vingt ou trente ans en France.[9]

 

La famille Begag à l’instar de son entourage parle la langue arabe à la maison, mange le couscous, égorge les moutons à l’occasion du Grand Baïram et convoque le «tahar » (circonciseur) pour effectuer la circoncision aux garçons, la mère porte le binouar et même «les postes de radio murmurent de la musique arabe à des nostalgiques tardifs. »[10]

 

La première génération des immigrés, celle des parents, s’attache donc à la langue arabe et n’arrive point à lire le français. Néanmoins, la deuxième génération, celle des enfants- nés en France- comprend l’arabe mais apprend le français tant qu’elle est scolarisée dans l’école publique française. Les enfants jouent par la suite le rôle d’interprètes et «servent de relais entre la société d’accueil et la famille et de ce fait, contribuent à restreindre la distance entre les adultes étrangers et la société d’accueil. »[11]. Zohra, la sœur de Azouz, à titre d’exemple, va d’une baraque à une autre annoncer le classement des élèves aux parents et traduire en arabe les appréciations du maître.

 

La langue arabe constitue donc pour les enfants la langue vernaculaire, la langue verbale du foyer. C’est un moyen capable de garantir la communication et l’entente familiales. Cette langue, Azouz ne la lit pas, il la parle uniquement avec sa famille. La preuve en est cette scène où M. Loubon, son professeur de français, a écrit sur le tableau un terme arabe que le protagoniste n’est pas parvenu à lire.

« - Ça c’est alif, un a, ça c’est un l et ça c’est un autre a, explique-t-il. Alors qu’est-ce-que ça veut dire ?

J’hésite un instant avant de réagir:

- Ala! Dis-je mais sans saisir la signification de ce mot.

- Pas Ala, dit M. Loubon. Allah ! Vous savez qui c’est Allah ?

Je souris légèrement de son accent berbère.

- Oui, m’sieur. Bien sûr. Allah, c’est le Dieu des musulmans. »[12]

 

Les linguistes ont divisé les pratiques langagières en langue d’origine en quatre catégories :

- La pratique intense : le sujet affirme parler la langue d’origine avec ses parents et lors de ses séjours dans le pays d’origine.

- La pratique moyenne: le sujet mentionne l’usage alternatif des langues selon la situation.

- La pratique non-réciproque: le sujet comprend la langue d’origine que parlent ses parents mais reconnaît ne pas la parler.

-La pratique nulle: l’usage de la langue d’origine a presque totalement disparu du milieu familial.[13]

 

En appliquant ces pratiques sur celle de Azouz Begag, nous pouvons affirmer sans crainte qu’il s’agit de la pratique moyenne. N’a-t-il pas dit:

« Comme mes parents ne parlent pas français, je parle arabe avec eux, mais un arabe plein de mots français, ce qui fait que je ne connais pas les mots arabes classiques qui correspondent à ces mots français. C’est du sabir. »[14]

 

En effet, le sabir est un nom donné aux langues mixtes appelées également langues contaminées voire langues mélangées. Ce mot a été utilisé pour désigner une langue française mêlée d’arabe, du berbère, d’italien, du portugais et d’espagnol. Le sabir a été la langue des échanges commerciaux en Afrique du Nord. Il est le résultat du contact des différentes langues.

« Il est alors inévitable qu’ils (les sabirs) soient et qu’ils aient été soumis […] à l’interférence linguistique. »[15]

 

Le parler du protagoniste est donc un parler français émaillé de mots arabes, c’est un discours métissé, un discours marqué par un va-et-vient entre deux langues mais avec une dominance de la langue française. L’auteur en personne assure que la langue française est une langue essentielle pour lui, sans elle, il ne serait pas ce qu’il est, il habite dans cette langue, il la possède, elle le possède aussi. C’est la langue qui lui a permis la promotion sociale.

La bilingualité de l’auteur est donc une bilingualité dominante, en ce sens que la compétence dans une langue est supérieure à la compétence dans l’autre langue.[16]

 

« Une égalité parfaite de la valeur d’emploi de deux langues est cependant utopique que la réalisation d’une société sans classes. »[17]

C’est également un bilinguisme asymétrique tant qu’il y a une inégalité dans l’emploi des deux codes. L’un est plus lu, plus parlé et plus écrit que l’autre. Les deux langues ne sont pas sur le même pied d’égalité et l’une a un rôle plus privilégié que l’autre.

 

Etant soumis à une double influence:

 

Le foyer                         L’école

L’arabe                            Le français

 

 

Le sujet parlant

 

le sujet marque son discours par cette dualité.

 

Le bilinguisme du héros est un bilinguisme naturel qui «se constitue par le contact étroit entre langues différentes dans la vie de tous les jours, comme dans le cas des parents allophones (ne parlant pas la même langue maternelle), des immigrants, des minorités linguistiques ou des régions dialectales. […]. L’élément indispensable au bilinguisme naturel semble être le contact permanent entre deux communautés linguistiques d’espèce différente. »[18]

 

Le bilinguisme du protagoniste relève du bilinguisme dit individuel qui «suppose la présence simultanée de deux langues dans une seule personne. »[19] et qui s’oppose au bilinguisme social concernant les Etats multilingues comme la Suisse où nous trouvons plusieurs communautés linguistiques officielles.

 

Avant de relever les diverses interférences et de les étudier à fond, il nous paraît important de rappeler qu’avec Le Gone du Chaâba, nous sommes en présence d’un narrateur intradiégétique et plus précisément autodiégétique, en ce sens qu’il est le héros de son récit. Dans son roman, Begag raconte des scènes réelles qui ont eu lieu dans sa vie lors de son enfance. Tous les événements sont racontés de la perspective du petit Azouz âgé de dix ans. A cet âge, la maîtrise de la langue française n’étant pas parfaite, notre héros recourait à la langue arabe. Les interférences sont donc dues à ce que F.Hamers et Blanc ont intitulé la bilingualité précoce infantile où une langue étrangère s’acquiert durant l’enfance et plus précisément avant 10/11 ans.[20]

 

Nous avons remarqué que les mots arabes qui sont insérés dans le discours des héros sont des interférences culturelles et idéologiques. Elles concernent des idées, des pratiques et des concepts dont se trouve privée la langue française. C’est ce que F. Hamers et Blanc ont appelé la «bilingualité monoculturelle ». Cette bilingualité signifie que l’allégeance et l’identité culturelle sont en langue maternelle uniquement. Les bilingues n’ont pas une double appartenance culturelle ; s’ils possèdent une seconde langue, ils demeurent influencés par la culture de la langue maternelle[21].

 

Ces interférences sont nombreuses dans le récit. Un jour, pendant le cours de morale, le professeur a demandé aux élèves de citer les noms des outils essentiels pour la propreté du corps. Voulant prendre la parole et étaler ses connaissances, l’enfant protagoniste a évoqué deux termes qui relèvent du parler des natifs de Sétif : le «chritte » et la «kaissa ».

« - Azouz, autorise M. Grand.

- M’sieur, on a aussi besoin d’un chritte et d’une kaissa!

- De quoi ?! Fait-il les yeux grands ouverts de stupéfaction.

- Un chritte et une kaissa! Dis-je trois fois moins fort que précédemment, persuadé que quelque chose d’anormal est en train de se passer.

- Mais qu’est-ce-que c’est que ça? Reprend le maître amusé.

- C’est quelque chose qu’on se met sur la main pour se laver…

Un gant de toilette?

- Je sais pas, m’sieur […]

- C’est bien ça, dit-il. C’est un gant de toilette. Et vous, vous dites une kaissa à la maison?

- Oui, m’sieur. Mais on l’utilise seulement quand on va aux douches avec ma mère.

- Et un chritte, alors, qu’est ce que c’est?

- Et ben, m’sieur, c’est comme beaucoup de bouts de ficelles qui sont entortillés ensemble et ça gratte beaucoup. Ma mère, elle me frotte avec ça et je deviens même tout rouge.

- Ça s’appelle un gant de crin, conclut-il en souriant. »[22]

 

Bien que «chritte » et «kaissa » aient des équivalents en français, Azouz les ignore à cause de son bilinguisme précoce. Il ne se rend pas compte que les termes qu’il a forcément entendus à la maison relèvent d’une autre langue, à savoir l’arabe et il les répète inconsciemment lors d’un cours à l’école[23]. Dès lors le héros a dit:

«  Je me suis rendu compte aussi qu’il y a des mots que je ne savais dire qu’en arabe: le kaissa par exemple (gant de toilette). »[24].

C’est ce qui prouve que le héros «ne réussit pas à s’adapter aux exigences culturelles de deux mondes différents. »[25]

 

De par ce qui précède, la langue arabe prend ainsi, dans certaines situations, le pas sur la langue française, notamment lorsqu’il s’agit de mots concernant la vie quotidienne, employés par le locuteur sans qu’il connaisse à quelle langue ils appartiennent.

 

Un autre terme a été répété à plusieurs reprises, c’est celui de «binouar ». En effet, ce terme relève également du parler des natifs de Sétif en Algérie. Il signifie une robe algérienne, comme l’a indiqué l’écrivain dans le petit dictionnaire des mots bouzidiens qu’il a annexé à son roman. Ce terme a été répété six fois tout au long du roman.

Tout d’abord, lors de la description de la pagaille qui a éclaté entre les femmes du Chaâba.

« A chaque fois que la guerre éclate, elles se déchirent la peau et les binouars, elles s’arrachent les scalps, elles jettent dans la boue du jardin les draps […]. »[26].

Ainsi que lors de la description de la guerre déclarée par les femmes immigrées contre les prostituées:

«D’un pas décidé, la compagnie de binouars multicolores s’engage dans le petit chemin qui conduit au boulevard, derrière la femme au pantalon. »[27] et il a ajouté « Derrière elle, les binouars acquiescent une nouvelle fois. »[28]

Azouz a décrit, de la sorte, sa voisine arabe qui a émigré, elle aussi, d’El-Ouricia.

« Elle est habillée comme ma mère lorsqu’elle fait la cuisine: un binouar orange, des claquettes aux pieds et un foulard rouge qui lui serre la tête. »[29]

Décrivant toujours la voisine, il ajoute :

« Mme Bouchaoui s’engouffre à l’arrière du taxi avec ses trois enfants, s’empêtre les jambes dans son binouar qu’elle n’a pas voulu troquer contre une jupe indigène. »[30]

 

Il a également employé ce terme pour dépeindre sa mère venue le ramener de l’école.

« Là, sur le trottoir, évidente au milieu des autres femmes, le binouar tombant jusqu’aux chevilles, les cheveux cachés dans un foulard vert, le tatouage du front encore plus apparent qu’à l’accoutumée. »[31]

Il nous paraît que l’enfant était forcé et obligé d’insérer le mot arabe «binouar » pour décrire l’habillement des femmes immigrées, tant qu’il n’existe pas dans la langue française un mot capable de le remplacer. Le signifié de ce terme est un habit traditionnel long et brodé. La France ne connaissant pas ce genre de vêtement, la langue française se trouve privée d’en avoir un équivalent. Et même s’il existe toute une gamme de mots qui désignent les différents vêtements féminins, ils ne donneront pas le sens voulu. Le mot «binouar » renvoie à un autre monde, une autre réalité socio-culturelle que les traductions en langue française ne peuvent pas rendre fidèlement.

« Le vêtement signifie l’appartenance de ce corps à une culture(sa fonction, son statut, son rang dans cette culture) et parle aussi l’identité culturelle. »[32]

Ainsi, le terme «binouar » s’est-il imposé dans le parler du protagoniste. A force d’être répété par sa famille et notamment par sa mère arabophone, ce terme a dû faire partie de son répertoire verbal.

Car, «s’il est vrai que les parents influent sur le premier langage des enfants, le mérite en revient surtout aux femmes. Il est certain qu’elles parlent plus aux jeunes enfants que ne le font les hommes, et qu’elles exercent une influence plus directe pendant ces années où l’enfant se forme des règles linguistiques le plus vite et le mieux. »[33]

Employé par le héros, ce terme souligne que le répertoire verbal du protagoniste est influencé par le discours des parents.

 

Cette influence a paru également dans l’emploi du terme «bitelma »:

« Laisse tomber la lampe, le temps presse. Je sors. En une fraction de seconde, je parcours les quelques mètres qui séparent la maison des bitelma. »[34]

 

«Bitelma » signifie بيت الماء, c’est-à-dire les W.C, les toilettes et les sanitaires. Nous remarquons que ce terme est soumis à la prononciation du dialecte parlé et non de l’arabe classique, l’arabe littéraire, standard.

En arabe classique, ce terme devrait être prononcé «baytelma ». Toutefois, la réduction des diphtongues «ay » et «aw » est une des caractéristiques du langage parlé.

« Ces diphtongues passent fréquemment à (î )et à (û), se confondant ainsi avec les anciennes voyelles longues de même timbre: par exemple lîl (nuit ) de layl, bît (chambre) de bayt, zît (huile) de zayt, yûm (jour) de yawm […] »[35]

En ce qui concerne l’occlusive glottale الهمزة, elle disparaît complètement à la finale du mot, comme sama (ciel ) de sama .

 

Cette interférence révèle la pression linguistique à laquelle est soumis le protagoniste. Bien qu’il soit né en France, qu’il fréquente l’école publique française, les termes relatifs à la vie quotidienne sont presque souvent en arabe. Et ce à cause de l’influence néfaste de sa famille arabophone sur son lexique. Le héros sait sans doute l’équivalent français de ce terme, mais à force d’entendre le mot arabe «bitelma » au Chaâba, il l’emploie inconsciemment dans son discours.

 

C’est le cas également du terme «chorba » désignant la soupe populaire.

« Les hommes ont déposé leurs verres de café. Ils sont rentrés dans leurs baraques, convaincus sans doute par la forte odeur de chorba qui commence à flotter dans l’atmosphère du Chaâba. »[36]

Totalement attachée à son passé, la famille évoque le nom des plats en arabe et par la suite, le narrateur l’intègre au récit.

 

Par ailleurs, le héros n’est pas le seul chez qui nous trouvons des interférences ; les adultes sont, à leur tour, en proie à ce phénomène linguistique. Toutefois, si les interférences qui surgissent dans le parler du héros sont dues au bilinguisme précoce ou infantile, celles qui s’imposent dans le discours des autres membres de la famille sont occasionnées par leur incapacité de s’exprimer en français. Les adultes, du fait qu’ils sont des bilingues tardifs, affrontent des difficultés majeures en tentant de tenir une conversation en langue française.

 

« C’est chez l’adulte, qu’elles (les interférences entre la langue maternelle LM et la première langue vivante nouvelle LV1) dominent, devenant de plus en plus nombreuses à mesure que la croissance de l’individu unilingue renforce les structures de sa langue unique et impose toujours davantage leur pression sur tout autre idiome qu’il désirerait apprendre. »[37]

 

Le parler de la mère est marqué par les interférences comme celle de «chkoun » qui veut dire «qui-est-ce ». Ce mot a été introduit dans son discours par volonté de savoir qui frappe à la porte. Et bien qu’elle connaisse l’équivalent du mot en français, la langue arabe prime la langue française et la prédomine.

 

« Elle demande, d’abord en français, puis en arabe :

- Qui ci ? chkoun ? »[38]

 

Son incapacité de maintenir une phrase en français est évidente.

« Une femme algérienne venue il y a quelques années en France avec ses enfants, appelée par son mari, qui ne travaille pas, qui sort peu, qui vit dans un quartier parisien dit «arabe » qui fait ses courses au marché de Belleville, victime du racisme environnant, musulmane, a peu de chance d’abandonner sa langue comme elle en a d’ailleurs très peu d’apprendre correctement le français. »[39]

 

Ainsi, les parents du narrateur ont-ils fini par créer une langue intermédiaire, à mi-chemin de l’arabe dialectal et du français pour pouvoir s’exprimer. Ils commencent la phrase en français et la terminent en arabe car leur connaissance lexicale ne leur permet pas d’aller jusqu’au bout de leur énoncé en français.

« La première remarque qu’on fait devant le discours d’un immigré, est la pauvreté de son vocabulaire, et ceci en particulier chez les primo-migrants. Ce code restreint est une conséquence de leur confinement social, qui réduit au minimum leurs contacts avec les natifs français et par-là même, les occasions de s’exprimer en langue française. »[40]

 

Nous avons aussi relevé la récurrence du nom de qualité «hallouf ».

«Les noms de qualité n’ont de référent que par les actes d’énonciation des sujets. Le perfide désigne une personne que je traite de perfide et qui n’est perfide que par mon énonciation. […] L’attribution de ces noms à un individu doit être justifiée par un lien sémantique entre cet individu et le prédicat qui lui est affecté. »[41].

« Hallouf » est un mot arabe signifiant cochon dans le parler des Sétifiens. Cette insulte est utilisée pour se moquer des personnes sales, dégoûtantes ou malfaisantes.

 

Cette insulte est employée à la fois par le père et par les gamins du quartier. Le père analphabète et arabophone l’utilise lorsqu’il se fâche avec son fils, le fainéant. Quand il se met en colère, les mots qui lui viennent à l’esprit sont le plus souvent des mots arabes.

 

« Ca y est, hallouf, tu commences à traîner dans les rues. »[42] et quelques pages plus loin « Va chercher des bougies au lieu de rire, hallouf, a hurlé mon père. »[43].

A force d’entendre les parents dire ce gros mot pour désigner les gens méprisables, les enfants l’emploient pour provoquer les hommes qui accompagnent les prostituées.

« On téléphonera à ta femme, hallouf. »[44], et plus loin le protagoniste ajoute « ceux qui arrivent les premiers dehors attendent les autres pour rentrer au bidonville car aucun de nous ne reste à la cantine à cause du hallouf. »[45]

Les gamins ont donc un lexique commun, un lexique français métissé de termes arabes.

« Un individu a une façon de parler propre considérée en ce qu’elle a d’irréductible à l’influence des groupes auxquels il appartient. »[46]

Les parents ont porté avec eux la langue arabe et les enfants par la suite ont acquis cet héritage et l’ont imposé à la langue française.

 

« Ainsi la langue première apparaîtra-t-elle davantage dans des interactions entre pairs, entre locuteurs de même langue, plus souvent en milieu familial et à propos de thématiques concernant la communauté (tradition, événements personnels, intimes, etc.) »[47]

 

Etant Arabes voire musulmans, les locuteurs intègrent toujours la langue du Coran à leur discours. D’où la répétition tout au long du roman et par tous les personnages du terme «Allah » qui signifie le Dieu des musulmans, le Seigneur, l’Etre suprême. En effet, la langue arabe est considérée par tous les musulmans comme une valeur centrale, c’est-à-dire :

«une valeur sociale ou culturelle grâce à laquelle un groupe ethnique exprime son identité et sa cohésion, comme par exemple la famille, la religion, l’histoire, etc. »[48]

Remarquons que le signe «Allah » a plusieurs usages dans le roman. Tour à tour, il dénote:

 

- Soit la soumission à la volonté de Dieu.

« Eh bien, parce que Allah l’a voulu ainsi. C’est tout. »[49] dit le père qui est convaincu que l’homme n’est pas libre arbitre.

C’est le cas également de Azouz qui croit que personne n’a d’emprise sur sa vie.

« Allah avait guidé mes pas, car j’attendais cette chance depuis de longs mois, et un pied-noir me l’offrait sur un plateau. Le racisme. C’est du racisme qu’il fallait que je parle dans ma rédaction. »[50]

 

- Soit le remerciement, comme une formule de grâce.

Dans le dialogue entre Bouzid et Bouchaoui, nous entendons :

« -Comment ça va? Tes enfants? Ta femme?

a va, Allah soit loué. »[51]

Au comble de sa joie, Azouz crie :

« Par Allah!, Allah Akbar! Je me sentais fier de mes doigts. J’étais enfin intelligent. La meilleure note de toute la classe, à moi, Azouz Begag, le seul Arabe de la classe. »[52], alors que le père fier de sa religion dit :« Allah Akbar! Le Tout-Puissant gagne le cœur de tout le monde. »[53]

 

- Soit une promesse ou un engagement, «Ouallah » est un serment qui signifie au nom de Dieu.

« Abboué, non, Abboué. C’est pas vrai. Il ment. Ouallah qu’il ment. Sur la tête de mon père qu’il ment »[54], jure le protagoniste.

- Soit un souhait, une prière. Dieu est le créateur dont nous sollicitons toujours l’aide.

« Et moi, chaque soir, je m’endors en implorant Allah le Grand de faire descendre un ange pour avertir mon père que nous sommes tous malheureux, que ceux qui sont partis nous font envie. »[55]

 

- Soit l’imprécation, pour appeler le malheur sur quelqu’un ou pour proférer une malédiction contre lui.

«  Qu’Allah te crève les yeux.»[56], dit une voisine arabe en se disputant. De son côté, le père blâme son frère en déclarant : « Tu n’as donc aucune honneur, aucune honte, me faire ça à moi! Tu es maudit, Allah te fera payer ton ignominie. »[57]. Il ajoute plus tard : « Allah le punira seul »[58]

Enragé, le père Bouzid, crie: « Ah Allah! Zalouprix d’hallouf! Viens là! Viens là, je te dit. Vite. »[59]

 

- Soit la colère, l’insatisfaction et la lamentation.

« Oh Allah! Pourquoi m’as-tu donné des idiots pareils?»[60] se plaint la mère. Ayant assez de sa fille, elle dit : « Par Allah! Qu’ai-je donc fait pour avoir une sorcière aussi bavarde? »[61]

 

Il nous paraît que la famille est si attachée aux valeurs culturelles de l’islam, et aussi à la langue arabe qu’elle n’arrive pas à employer la langue française sans évoquer «Allah ». Bien que Dieu et Allah aient le même signifié (le Créateur, la Providence, le Seigneur), la langue arabe s’impose par loyauté et par respect à l’islam. Ils appartiennent à cette religion monothéiste qui laisse ses empreintes sur leurs discours et qui conditionne inconsciemment leur vision du monde. L’arabe est dans ce cas le signe d’une identité religieuse, la composante de la culture islamique et son véhicule le plus expressif. Ce faisant, tout immigré insère dans son discours le terme «Allah ».

 

«Comme individu, il appartient à un groupe humain, à une culture, à un système plus ou moins différencié de valeurs : il baigne dans une culture au point de ne pas en être conscient, de ne pas considérer qu’elle conditionne sa perception du monde et de la société. »[62]

 

N’oublions pas que «[…] dans le système algérien, l’identité est l’appartenance religieuse ou ethnique à une communauté, et son support est mythique. »[63]

 

Remarquons que la culture islamique a, outre le terme «Allah », imposé au parler des immigrés une autre expression, à savoir «salam oua rlikoum ». Cette expression signifie littéralement «que la paix soit sur vous », c’est une salutation arabe qui relève de la culture islamique. Dans le petit dictionnaire des mots bouzidiens, l’écrivain, dans le souci de faire comprendre cette expression aux lecteurs français voire francophones, l’a traduite par «bonjour à vous » du fait qu’il s’agit d’un salut.

 

Loin de juger si la traduction est réussie ou non, nous nous contentons de chercher la cause de cette interférence qui est utilisée à deux reprises. La première fois, lorsque le narrateur décrit l’état lamentable du père qui affronte des problèmes pécuniaires et qui ne parle presque à personne.

« Depuis quelques semaines, il s’enferme dans sa maison dès qu’il arrive au Chaâba. Salam oua rlikoum par-ci, salam oua rlikoum par-là, et chacun pour soi dans sa cabane. »[64]

Cette interférence est due aux origines ethniques arabes du père. Ce dernier n’a jamais pu oublier ses racines algériennes. En tant qu’Arabe, il émaille son discours de mots arabes. En tant que musulman, il emploie davantage les locutions et les expressions dictées par la culture islamique. Il s’agit donc d’une interférence culturelle qui comprend «la coutume du salut ou du remerciement qui est entrée dans la langue des bilingues. »[65]

 

Cette interférence a paru la deuxième fois dans le parler du protagoniste. Il l’a employée d’une façon involontaire et inconsciente en quittant ses copains juifs, les frères Taboul, à qui il voulait cacher ses origines arabes bien plus musulmanes. Il craignait d’être exposé à leurs moqueries. N’oublions pas que les événements du roman se déroulaient en 1967, juste après la guerre des six jours et la défaite arabe. Ce faisant, Azouz tentait de ne point révéler son origine. Toutefois, à force d’entendre la salutation arabe chez lui, il l’a utilisée malgré lui devant ses collègues.

« Avant de nous séparer, ils ont voulu me faire monter chez eux. J’ai dit que ma mère m’attendait à la maison. Et en prenant congé, je leur ai lancé un « salam oua rlikoum » plein d’accent de midi. »[66]

Cette interférence a pour cause l’influence du groupe auquel il appartient. Les parents arabophones laissent un impact sur le discours de leurs enfants. « Si les parents mêlent une ou plusieurs langues, l’enfant fera de même. »[67]. Même si le héros est Français de naissance, et qu’il ne connaît pas l’Algérie, il demeure d’ethnie arabe et cette ethnie jaillit dans son discours de temps à autre.

 

La culture islamique a également imposé le recours à d’autres termes. Citons celui de «tahar » qui signifie le circonciseur. En effet, l’islam stipule l’excision rituelle du prépuce chez les garçons. Ceci dit, l’enfant protagoniste tant qu’il est déjà âgé de dix ans, a dû subir cette opération. D’où l’insertion du terme «tahar », l’homme chargé de cette affaire.

 

« 9 heures du matin. Nous étions prêts, marchant, errant dans le quartier, hagards, angoissés, en attendant l’arrivée du tahar. »[68]. Ce dernier est enfin arrivé. «Le tahar prépara ses instruments et ses produits et, lorsqu’il a fait un signe aux hommes debout près de moi, ma mère a commencé à pleurer. »[69]

 

Il était obligatoire d’intégrer ce mot tant que la culture occidentale ne connaît pas cette pratique.

«Une langue présente dans l’environnement socio-culturel de l’enfant ou plus encore, dans le patrimoine linguistique de la famille ou de la région où il est né, impose tout à fait sa nécessité comme langue seconde si une autre est première. Cette nécessité est beaucoup plus évidente du fait des racines culturelles à quoi elle s’alimente […] sont étrangères à la culture environnante. »[70]

 

Le champ sémantique de la circoncision a impliqué l’usage d’un autre terme «zénana » qui désigne le pénis.

«Non, attends, regarde. T’as déjà vu une zénana coupée? Tu veux voir la mienne. »[71], disait Azouz à un copain après la circoncision.

Ne sachant son équivalent en français, Azouz a employé le terme qu’il a entendu utilisé par ses parents. Ainsi, la langue arabe de sa famille a-t-elle continuellement influé sur son répertoire verbal.

 

Ce répertoire verbal du petit porte l’empreinte de son bilinguisme infantile. A cet âge la maîtrise des deux langues n’est pas parfaite. Il apprend l’arabe à la maison, au foyer familial et le français à l’école publique française.

 

Etant donné que «la langue française est […] une langue d’extérieur. La langue arabe est une langue d’intérieur »[72], tout ce qui est relatif aux pratiques familiales est donc évoqué en arabe.

 

Par ailleurs, la culture islamique arabe s’est reflétée dans deux autres morphèmes : «mektoub » et «mrabta ».

Le «mektoub » est le destin, le fatum. En effet, les musulmans sont si croyants qu’ils ont confiance en Dieu qui mène nos pas et qui contrôle notre vie. Le destin de l’homme est, comme l’assure le père Bouzid, dicté par Dieu.

« Tu vois, mon fils. Dieu est au-dessus de tout. Allah guide notre mektoub, à nous tous, à moi, à toi[…] »[73]

 

En ce qui concerne le terme «mrabta », il signifie le féminin de marabout. Ce dernier est un saint personnage, vénéré pendant sa vie et sa mort, et ce dans certains pays musulmans, notamment en Afrique du Nord. C’est une personne dont nous implorons la bénédiction pour se protéger de mauvais incidents qui pourront survenir. Le narrateur a utilisé ce terme pour décrire l’état de sa mère superstitieuse alimentée par les croyances traditionnelles de mauvais œil. La mère craint le regard de certaines personnes qui peut porter malheur. Elle croit à ces superstitions, d’où l’importance des «mrabtas » dans sa vie. Toutefois, sa joie d’avoir trouvé un nouvel appartement lui fait oublier momentanément ses croyances sociales.

 

 

« Aujourd’hui, pas de rhaïn, ni de mrabta. Elle est comblée de joie, parce qu’elle a un bartima comme Zidouna et qu’elle ne l’envie plus. »[74]

Cette citation comporte également un autre mot arabe à savoir le «rhaïn ». Le «rhaïn » est le mauvais œil, la scoumoune mais en dialecte algérien. La culture orientale est en effet foisonnée de bon nombre de croyances, telles que le mauvais œil, mais aussi la crainte et la peur des djinns que nous pouvons trouver dans les lieux peu fréquentés.

«Sur les idéologies : le choix du vocabulaire et l’attitude du locuteur permettent de comprendre le système de croyances, plus ou moins rationalisé, qui fournit une explication cohérente de la réalité sociale et naturelle de ce locuteur »[75].

Le petit Azouz, nourri des croyances de sa mère, ne veut pas aller le soir aux toilettes de crainte de trouver quelques «djoun ».

« Lorsqu’il fait noir, je sais qu’il ne faut pas aller aux toilettes, ça porte malheur et puis c’est là que l’on trouve les djoun, les esprits malins. Ma mère m’a dit qu’ils adorent les endroits sales. »[76]

et quelques lignes plus tard, nous pouvons lire :

« La porte, que je n’ai pas fermée pour pouvoir bondir dehors en cas d’attaque des djoun, s’ouvre brutalement. »[77]

Les «djoun », comme l’indique l’auteur à la fin du roman, est le pluriel de djen- et ce en dialecte sétifien- ; il signifie les démons et les mauvais esprits. Bien que ce terme parût en langue française sous la forme de (dgin) au XVIIème siècle et y fût intégré (djinns) au XIXème siècle, l’auteur l’a écrit tel qu’on le prononce en famille. Celle-ci n’étant pas consciente de la francisation du terme, le prononce d’une manière typiquement arabe. Le mot «djoun » renvoie donc à la culture arabe aussi bien qu’au dialecte algérien qui étendent leur éventail sur tout le roman.

« Certaines sociétés, en particulier celles qui ont des traditions culturelles anciennes profondément ancrées et stables, ont résisté avec succès à l’occidentalisation inconsciente d’une grande partie de leur système de valeurs, par une conservation […] de certaines croyances spirituelles et de certaines attitudes, tandis qu’en même temps elles acceptaient délibérément certains systèmes sociaux et industriels occidentaux. »[78]

A l’instar du terme «djoun », Begag a inséré le mot «henna », et bien que ce mot fût également intégré à la langue française en devenant «henné », l’auteur l’a écrit avec un «a » final. Il a dit en décrivant une femme :

« C’est une vieille femme d’environ un mètre cinquante, au visage rond, à peine recouvert par une chevelure peu fournie, la plupart du temps teintée au henna. »[79].

Le «henna » désigne la poudre fournie par les feuilles de henné, séchées et pulvérisées, utilisée en Afrique du Nord et au Moyen-Orient pour teindre les cheveux, la paume des mains et la plante des pieds. Le protagoniste le prononce d’une manière plutôt arabe que française, il imite apparemment la prononciation des parents. Certainement, la mère dit «henna », peu importe pour lui le changement qu’a subi le mot en passant à la langue française. L’auteur l’insère même dans la liste des mots du parler des natifs de Sétif pour que le lecteur français le comprenne.

 

Nous devons quand même mettre en valeur un mot particulier. C’est le terme «saboune » dont l’équivalent en français est savon. Ce mot a été intégré au parler du protagoniste qui décrivait une scène de la vie quotidienne des habitants de son bidonville.

« Courbée à quatre-vingt-dix degrés, elle (Zidouna) savonne avec son saboune d’Marsaille, puis actionne une fois, deux fois la pompe pour tirer l’eau. »[80]

Quoiqu’il connaisse le verbe savonner, il n’emploie pas le mot dérivé (savon). L’emploi du terme arabe peut être interprété de deux façons. Soit qu’il est l’indice de la non-maîtrise de la langue française, une non-maîtrise due à deux causes: l’enfance du héros et son bilinguisme composé. Ce type de bilinguisme, comme le définissent Paul WALD et Gabriel MANESSY, concerne l’enfant qui a appris à parler deux langues en référence à une même situation sémio-culturelle. Dans ce cas, il semble que les possibilités d’interférences soient élevées entre les deux systèmes linguistiques car l’individu ne disposerait que d’un seul système de signifiés. Ce bilinguisme est dû à un contexte d’acquisition commun aux deux langues. D’où une confusion involontaire.[81] La deuxième interprétation suppose que le héros est conscient de l’équivalent français du terme, mais il maintient l’arabe pour teindre son récit d’ironie et se moquer de la prononciation de son entourage.

 

Les Alternances de compétence :

Quand les linguistes ont tenté de savoir les facteurs qui conditionnent la diversité linguistique, ils en ont cerné trois principaux : l’identité sociale du locuteur, celle de l’interlocuteur et le contexte.

Nous avons remarqué que tous les exemples cités ci-dessus sont dus soit à l’origine arabe des locuteurs, soit au contexte qui impose des termes étrangers à la culture française. Toutefois, l’identité de l’allocutaire a également imposé d’autres mots arabes. Ces mots font partie, non plus des interférences mais plutôt des alternances de compétence. Etant conscient de l’origine de son allocutaire, le locuteur tente d’exploiter la langue arabe.

« Le taux et la proportion d’alternance varient considérablement chez le même individu en fonction du sujet dont il parle, de la personne à qui il s’adresse et la tension de la situation où il se trouve. »[82].

Il s’agit donc d’un choix délibéré et intentionnel des mots arabes, qui obéit à un but particulier. Les cas d’alternance ont paru dans plusieurs termes, comme celui de «ouaiche » qui signifie (quoi) ou (qu’est-ce qu’il y a).

Le protagoniste, s’adressant à son père et sachant le niveau faible de ce dernier en français, lui parle en arabe, sa langue maternelle. Il tente de la sorte de créer une sorte de familiarité et de rapprochement avec le père et d’assurer une entente familiale.

 

« je me suis avancé vers lui :

- Ouaiche, Abboué ? »[83]

 

Les rapports familiaux constituent, de même, une des formes d’alternance. A l’encontre et à la différence                                                                                                                                                                                     de ses collègues français qui emploient «papa et maman » pour appeler leurs parents, le protagoniste leur dit «abboué et emma ». N’a-t-il pas écrit à titre d’exemple :

« Je vais dire à Abboué que tu as dit que c’était un démon, quand il rentrera. »[84].

Ayant peur du «tahar », il supplie son père en disant :

« Abboué, dis-lui d’arrêter ! Abboué, non, je ne veux pas ! Arrêtez ! Arrêtez !Non. »[85].

Voulant savoir la raison pour laquelle les voisins ont déménagé, il demande à son père :

« Abboué, pourquoi ils sont partis, les Bouchaoui ? »[86]

 

Et comme il dit à son père «abboué », il dit à sa mère «emma » : « Emma, tu connais Mme Bouchaoui ? »[87]

Il ne veut pas subir la circoncision et il implore sa mère de l’aider. « Emma, Emma, dis-lui que je ne veux plus qu’il me coupe ! Dis-lui que je ne veux plus ! Emma, je t’en prie. »[88].

Et il décrit, de la sorte, sa mère qui se baignait :

«Emma ôte son binouar, s’installe de toute sa rondeur au milieu de la cuve. On dirait un nouveau-né, bien grassouillet, agenouillé dans une minuscule casserole. »[89]

L’arabe est forcément la première langue qu’il a apprise. Certainement, ses parents lui ont appris ces appellations car ils ne lui parlaient pas en français lorsqu’il était enfant et qu’il commençait à parler. L’arabe est la langue d’origine qu’ils veulent transmettre à leurs enfants, c’est aussi la langue de communication au sein de la famille. L’auteur lui-même l’atteste :

« A la maison, je dis Abboué et Emma pour dire mon père et ma mère. Comme mes parents ne parlent pas français, je ne les ai jamais appelés papa et maman et lorsque j’écris, je fais comme si je m’adresse à eux, donc en arabe. »[90]

En ce qui concerne le mot arabe «labaisse », il vient de l’arabe  .(لابأس)Il a été utilisé par La Louise, dans le sens de (ça va) pour se rapprocher de ses voisins. En s’adressant à sa voisine arabe Messouda, elle lui a dit :

« -Comment qu’ça va ? Labaisse ou labaisse pas.

- Labaisse, labaisse, répond ma mère en continuant de rouler son couscous, assise en tailleur dans la cuisine. »[91]

Dans cette conversation, la Louise, pour française qu’elle soit, tente de s’apparenter à la langue de la mère et ce dans le but de créer une certaine intimité. Tous les linguistes se sont mis d’accord sur le fait que c’est la personne à qui nous nous adressons qui détermine le choix des mots. Ceci dit, le mot arabe exploité par Louise est employé à dessein, c’est une alternance intentionnelle, délibérée.

« En atténuant les différences linguistiques avec son interlocuteur, le locuteur va augmenter l’attraction sociale puisqu’il sera perçu comme plus similaire, en d’autres termes, sur le plan linguistique, il aura un comportement d’adaptation convergente. »[92]

La Louise est consciente des termes employés par son entourage. Lorsque son destinataire est arabe, elle module son parler pour s’approcher de lui et réduire le fossé dû aux différences ethniques.

« Le colonisateur-occidental qui envahit l’Orient (orientalisme classique) est alors remplacé par le colonisé-oriental qui envahit l’Occident. »[93]

Dans le terme «Labaisse », l’occlusive glottale الهمزة a disparu. « A l’initiale, il s’est généralement conservé […]. A l’intérieur du mot par contre, le hamza s’est rarement maintenu […], souvent il tombe: ras (tête) cl. Ra s, bir (puits) cl. Bi r. »[94]

 

Nous avons remarqué l’usage d’une autre formule arabe de bon accueil, c’est «gharbi ». Cette formule relève du parler sétifien, la mère Messouda l’a utilisée pour souhaiter la bienvenue à sa voisine Zidouna:

 

« - Dis-moi, tu ne me reconnais pas? Réplique la voix mystérieuse[…]

- Oh, Zidouna, […], gharbi, gharbi, fait-elle toute bouleversée par la rencontre. »[95]

Consciente de l’origine arabe de son interlocutrice, Messouda a recours à cette formule sétifienne.

Insultant son fils, elle a recours au gros mot «Artaille » parce qu’elle est consciente qu’il la comprend.

« -Artaille! me maudit-elle en regardant sa chaussure s’écraser contre le mur »[96].

 

Nous remarquons que la plupart des mots arabes recensés dans le roman ne sont pas en arabe classique mais en dialecte sétifien. En effet, la langue arabe standard conçue comme forme langagière supranationale, n’est que la langue officielle; la langue utilisée dans la vie courante est la variété régionale. Ces variétés sont « des formes simplifiées de la langue institutionnelle. »[97]

 

L’existence de deux variétés d’une même langue : l’une strictement codifiée: l’arabe classique du Coran, et l’autre locale: l’algérien, est désignée par le terme «diglossie ». Si la première variété est consacrée aux discours formels, la seconde est celle des échanges quotidiens.

 

Il s’ensuit qu’«un parler local est un parler vivant, un système linguistique oral, fonctionnant dans un point déterminé, couramment usité par le groupe humain qui habite ce point et perçu par ses utilisateurs comme une entité différente de la langue centrale. »[98]

 

Par ailleurs, l’auteur a répété à plusieurs reprises un terme qui est aussi étranger au lecteur français qu’à tout lecteur arabe qui n’est pas Algérien voire Sétifien. Ce terme est «gaouri » qui signifie «Français ». Le féminin «gaouria » désigne la femme française. Begag a dit en décrivant son ami Hacène :

« Encore qu’Hacène a plutôt la tête d’un Gaouri avec sa chevelure claire et ses yeux bleutés[…]. »[99].

Ce terme est également employé par ses copains arabes :

« Et Nasser reprend :

- Ouais,Ouais, pourquoi que t’es pas dernier avec nous ? il t’a mis deuxième, toi, avec les Français, c’est bien parce que t’es pas un Arabe mais un Gaouri comme eux. »[100] et quelques lignes après, « Bon, allez, laissez-le tomber, fait Moussaoui. On parle pas aux Gaouris, nous. »[101]

 

Quant au terme «gaouria », il désignait La Louise, la voisine française de la famille, qui habitait aussi le bidonville.

« Ayant constaté que les enfants se tenaient à une distance suffisante pour ne pas entendre ses propos, Bouzid donne son accord à la Gaouria. »[102]

Mais la Louise devenait, de plus en plus, intruse et importune.

« La Gaouria est désormais la seule voisine de ma mère, pendant la journée, lorsque nous sommes à l’école, et elle est devenue presque indésirable. Envahissante. »[103].

 

Cette alternance souligne l’appartenance de la deuxième génération de l’immigration à un groupe ethnique différent de celui du milieu où elle vit. Bien que les beurs soient en France, qu’ils parlent français et qu’ils le maîtrisent même plus que l’arabe, ils se sentent différents de leur entourage. Il existe un écart et une distance qui les séparent des Français. Ils trouvent du mal et de la peine à s’intégrer à la société française. Eux, ils sont des Arabes, les autres sont des Français voire des Gaouris.

« Si la langue est une dimension saillante de cette identité, le locuteur peut utiliser des marques linguistiques propres à son groupe d’appartenance pour affirmer son identité culturelle et se distinguer de son interlocuteur. »[104]

Cette alternance souligne un désir d’appartenance à la communauté arabe et non européenne.

« L’individu se créerait ses structures de comportement linguistique par souci de ressemblance avec celles du ou des groupes auxquels il souhaite être identifié, et par souci de différence avec celles dont il veut se distinguer. »[105]

 

Un autre mot arabe «la rachema » est intervenu dans le parler de Moussaoui, un ami d’enfance du protagoniste. La «rachema » désigne la honte.

« Tu vois, me fait Moussaoui, nous, on est des Arabes et c’est pas un pédé des Français qui va nous faire la rachema en reniflant nos chaussettes devant tout le monde. »[106]

Cette alternance souligne la double appartenance de ces enfants. Ils sont des Arabes, des Algériens selon leur origine ethnique, même s’ils sont aussi des Français selon leur nationalité actuelle. Cette double appartenance se reflète dans leur discours.

Le mot «rachema » met en relief «le besoin d’affirmation ethnique »[107] et la volonté d’ancrage référentiel dans la terre des aïeux. L’emploi de ce terme aurait été impossible si Moussaoui ne s’était pas adressé à des Arabes.

L’alternance de compétence étant plausible lorsque les allocutaires «communiquent avec un interlocuteur lui-même bilingue et qu’ils considèrent comme faisant partie du même groupe (bi)culturel qu’eux. Autrement dit, lorsqu’ils catégorisent la situation comme endogène »[108]

 

Autre alternance, le terme «chemma »qui signifie dans le dialecte sétifien «le tabac à priser ». Ce terme a été employé une fois par le père et une autre par le narrateur. En s’adressant à son petit, le père n’a-t-il pas dit:

 «- Va m’acheter deux boîtes de chemma chez le birou taba.

Il me tend quelques pièces. Je les prends et, soudain, une question pratique me vient à l’esprit :

- Comment on dit le chemma en français, Abboué ?

-Le tababrisi! demande du tababrisi. »[109]

 

Employé par son père, ce terme reflète une préférence personnelle consciente, un certain attachement à l’origine. Bien qu’il apprenne la langue française, la langue officielle de l’Hexagone indispensable pour la promotion sociale et l’intégration, et bien qu’il connaisse l’équivalent français, Bouzid préfère apprendre à son petit le terme arabe. Il demeure attaché à la langue d’origine, la langue qui reflète ses racines algériennes et son entité orientale. La langue arabe étant le symbole de l’identité ethnique de Bouzid, il la parle afin de préserver la communication familiale.

« Elle (l’arabe) est la langue de la communauté islamique, et c’est en elle que luit, comme en un miroir, cette identité de musulman que tout maghrébin considère comme un élément essentiel de sa personnalité individuelle ou sociale : enracinement identitaire tellement profond qu’il survit à la perte de la foi chez l’athée, à la perte de la nationalité chez le naturalisé, à la perte de la langue chez le francisé. »[110]

Ce terme a été également employé par le héros en décrivant son père qui venait de son travail:

« Il s’assied sur sa marche d’escalier, sort de sa poche une boîte de chemma, la prend dans le creux de sa main gauche et l’ouvre. »[111]

Dans cette citation, le recours à ce terme reflète jusqu’à quel point le répertoire verbal du héros est influencé par le parler du père.

 

Les emprunts

Or, ces cas d’interférence et d’alternance ne constituent pas les seuls impacts de la langue arabe sur la langue française. L’influence de la langue arabe est évidente dans le phénomène de l’emprunt. A l’opposé de l’interférence qui relève de la parole et du discours et qui est donc un phénomène individuel, l’emprunt concerne le système de la langue, c’est un phénomène collectif.

 

L’emprunt est un «élément d’une langue intégrée au système linguistique d’une autre langue. »[112] Remarquons que la plupart des termes empruntés à l’arabe et intégrés au français ne sont pas annexés au petit dictionnaire des mots bouzidiens du fait qu’ils sont compris par tout lecteur francophone et ne sont pas ressentis comme étrangers, contrairement aux mots sétifiens que nous avons attribués aux interférences. Toutefois, les mots empruntés, qui, selon l’auteur, peuvent ne pas être facilement assimilés par le lecteur car ils ne sont pas fréquemment utilisés en français, ont fait partie de son dictionnaire.

 

Le phénomène de l’emprunt est un phénomène qui concerne toutes les langues du fait de l’échange qui existe entre elles. Il est dû soit au contact géographique entre les pays voisins, soit aux conquêtes de colonisation. Il touche la phonétique et la syntaxe en général et le vocabulaire en particulier.

 

Si nous considérons le rapport entre les deux langues soumises à notre étude, nous découvrirons que les emprunts que doit le français à l’arabe sont multiples et leur nombre atteint environ 270 mots.

« Il y a trois époques successives d’emprunt à l’arabe. Tout d’abord le Moyen-Age a marqué la supériorité de la science et de la technique arabes. […]. La deuxième phase est celle de la conquête d’Algérie par l’armée française. […]. Vient ensuite le rôle des enfants immigrés. Ceux-ci ont fait connaître aux Français des termes relatifs à la religion musulmane, comme charia et bien d’autres. »[113]

 

Dans Le Gone du Chaâba, nous distinguons quelques mots français d’origine arabe. Le mot qui est le plus répété est celui de «couscous ». Ce terme a paru pour la première fois en français en 1534 et y a été intégré au XVIIIème siècle. Le «couscous » est un plat préparé avec de la semoule de blé dur cuite à la vapeur et servi avec un bouillon de légumes ou de viande. C’est le plat principal de la famille maghrébine. C’est aussi le plat le plus préféré par les Arabes du Chaâba.

«  Ma mère nous a déjà préparé du café au lait et des grains de couscous que je verse machinalement dans mon bol. »[114]

Les femmes se rassemblaient pour le préparer.

« Quatre jours avant le week-end décisif, les femmes avaient roulé le couscous dans d’énormes cuvettes. Ma mère avait utilisé celle dont elle ne s’était jamais séparée depuis El-Ouricia. Pendant la fabrication du couscous, une ambiance des grands jours enveloppait le Chaâba. »[115]

C’est un plat populaire que les voisins échangent durant les fêtes et les grands événements.

« A cet instant, je croise l’un des frères de Rabah qui nous apporte une assiette de couscous garnie de deux morceaux de mouton. »[116] et il a ajouté: «Cafés, pâtisseries, ..couscous ! Oui, un énorme couscous pour célébrer l’événement »[117].

Sans aucun doute, la langue française a dû emprunter ce terme car elle ne possède pas un mot qui peut désigner ce mets typiquement arabe. «Il s’agit de combler une lacune lexicale. »[118]

 

Ceci s’applique également au terme «harissa ». L’auteur a dit en décrivant un collègue beur :

« Babar, plus réservé que ses collèges gonflés à l’harissa et au piment de Tunisie, ne pipe pas mot mais s’amuse de leurs expressions. »[119].

«L’harissa » est un condiment très fort, à base de piment et d’huile d’origine nord-africaine. Il vient du verbe (harasa) qui signifie (broyer).

 

A part les aliments, l’auteur a inséré dans son récit un mot désignant l’habillement, à savoir «gandoura ». Il a dit : 

« Ma mère nous a fait prendre un bain dans la bassine familiale, nous a passé une culotte blanche à chacun et une gandoura resplendissante de pureté, tombant jusqu’aux chevilles. »[120]

« Gandoura », terme emprunté au dialecte algérien à la fin du XIVème siècle, est une tunique sans manches, portée sous le burnous ou la djellaba en Afrique du Nord. La famille mange le couscous, porte les gandouras et crée une ambiance orientale à l’Occident. Bref, tout nous porte à croire que nous sommes en Algérie et non point en France.

 

Le mot «aïd » est un terme également emprunté à l’arabe. Nous pouvons souligner qu’il est introduit dans le parler de la mère qui ne veut pas déménager et quitter le Chaâba. Celui-ci lui paraît le meilleur endroit pour vivre à l’oriental, pour recréer l’ambiance arabe à laquelle elle est habituée. Elle se demandait :

« Dans quel autre Chaâba les hommes vont-ils pouvoir prier dans les champs ou dans le jardin sans paraître ridicules ? Dans quel autre endroit vont-ils fêter l’Aïd ? Et pour les circoncisions, comment vont-ils faire ? »[121]

En effet, l’«aïd » est la fête musulmane célébrant soit la fin du Ramadan, le sacré mois du jeûne, soit le Grand Baïram et le pèlerinage annuel à la Mecque. Les origines arabes sont si profondes chez la mère que son discours porte l’empreinte de la langue du Coran.

Par ailleurs, le petit provoqué par sa sœur Zohra qui raconte à leur mère les bêtises qu’il commet, l’insulte en disant : « Oh, mais qu’est-ce qu’elle a, celle-là ?T’es devenue maboule ou quoi ? »[122]. «Maboule » est une insulte française d’origine arabe (mahbul). Elle veut dire imbécile, sot ou fou et était introduite – selon le Dictionnaire de l’argot français et de ses origines[123]- en 1860 dans la langue française.

 

Outre ces mots, nous avons remarqué l’emploi du mot (oued). Evoquant le professeur, il dit :

«Il se met à parler de morale comme tous les matins depuis que je fréquente la grande école. Et comme tous les matins, je rougis à l’écoute de ses propos. Entre ce qu’il raconte et ce que je fais dans la rue, il peut couler un oued tout entier. »[124]

Oued (w d) est un mot français emprunté à l’arabe (wadi) au XIXème siècle, il désigne un cours d’eau, une rivière en Afrique du Nord. Le mot a été utilisé dans un sens figuré pour souligner la grande différence qui existe entre ce que Azouz apprend à l’école et ce qu’il fait au Chaâba où les conditions d’hygiène sont lamentables.

 

Autre cas d’emprunt, le terme «gourbi » qui désigne un habitat délabré, misérable, mal entretenu de l’Afrique du Nord. Ce terme a été prononcé, en référence au Chaâba, par la mère Messouda qui était en colère contre son enfant.

« - Moi, je dormirai sur le canapé. Le salon, ça sera ma chambre.

- Toi, toi, toi,  reprend Emma. Toi, tu vas retourner au gourbi si tu continues. »[125].

Un synonyme de «gourbi » a été également employé par le héros, c’est «guittoun ». Ce terme est emprunté à l’arabe maghrébin et il désigne tente. « Je n’ai, jusqu’à ce jour, jamais fait de telles cérémonies avant de m’enfouir dans mon guittoun »[126]a dit le protagoniste en allusion à son habitat. Les deux termes «gourbi », emprunté au XIXème siècle et «guittoun », emprunté au XXème siècle, mettent en relief le caractère modeste et délabré de la maison.

Outre «gourbi » et «guittoun », nous avons remarqué l’emploi du terme «alcôve » prononcé «alcoufe » par le père Bouzid. C’est un emprunt à l’arabe et il désigne une petite chambre. « Allez, fout-moi l’camp da l’alcoufe ! Hallouf ! »[127] a dit le père.

 

Notons, d’autre part, le mot «roumi ». La mère a dit au commissaire venu faire une investigation sur les moutons égorgés : « -Si pas. Moi bâs barli roumi. Bas coumprand. »[128]

 

«Roumi » est un terme emprunté au XIXème siècle, il désigne les Byzantins, les Romains et par extension, les chrétiens européens. Néanmoins, la mère l’emploie dans le sens de la langue française étant donné qu’elle constitue la langue des Européens.

 

La prostituée, énervée par les gamins qui veulent la chasser du quartier et consciente de leur origine arabe, s’adresse à eux en insérant dans son parler un mot emprunté à l’arabe, c’est celui de «caïd ».

« La pute lève les bras :

- Non attendez, j’ai quelque chose à vous proposer, dit-elle en s’adressant aux aînés. C’est vous les caïds, je suppose. Vous savez, moi aussi j’ai des gones. Aussi grands que vous. Mais, ils ne sont pas méchants comme ça. »[129]

«Caïd », qui a fait son apparition au XVIème siècle, vient de l’arabe (qa id), il désigne chef de bande ou personnage important et remarquable dans le milieu.

 

Une autre prostituée, au comble de sa colère, insulte les femmes algériennes venues lui faire la guerre :

« Non, mais dis-donc, la mémé, tu crois p’têt que tu vas nous faire peur avec ta bande de moukères bariolées ? C’est raté. Tu nous vois bien, nous toutes ! Eh ben, on te dit merde. Tu comprends. Merde ! On va rester là et toi tu vas retourner dans ton jardin avec tes brebis du djebel, d’accord ? Allez : Barre-toi de ma vue ! »[130]

 

Une première lecture de cette citation attire notre attention sur le lexique employé par la locutrice. Celle-ci choisit minutieusement ses mots dans l’intention de se moquer des femmes du Chaâba.

«Moukère » est un mot algérien familier qui désigne une femme. Il était emprunté par l’algérien à l’espagnol mujer avant de passer à la langue française. En ce qui concerne le «djebel », il vient de l’arabe (gabal) qui signifie la montagne.

 

Ces deux mots soulignent la capacité de la locutrice de sélectionner les mots français d’origine arabe. Elle tente de la sorte de provoquer les femmes et de leur prouver leur infériorité. Elle se croit supérieure tant qu’elle est française. Les mots qu’elle a utilisés mettent en relief la souche berbère de ses interlocuteurs. Ces mots d’origine arabe créent un certain éloignement entre le destinateur et les destinataires.

« (Ce) trait linguistique peut constituer un indicateur […] de la distance sociale qui sépare le locuteur du groupe d’origine. »[131]

Il s’agit là d’une adaptation divergente, en ce sens que le langage du locuteur s’éloigne de celui de son interlocuteur.

« La divergence est une stratégie de communication importante pour un locuteur qui désire se différencier psychologiquement de son interlocuteur en tant que membre d’un autre groupe ethnolinguistique. »[132]

 

Enfin, l’auteur a eu recours au mot emprunté à l’arabe «cheikh » par désir de prouver sa maîtrise de la langue française. Si dans le jeu d’échec, les Français disent «échec au roi » lorsque leur rival est vaincu, Begag écrit «et cheikh au roi » lorsque Moussaoui est attaqué par le professeur. Il exploite de la sorte l’homophonie qui existe entre les deux termes «échec » et «et cheikh ».

« C’est juste pour jouer avec les mots et deux registres de langue différents. »[133]

 

Ainsi l’écrivain – en tant que beur– a-t-il, d’une part, réussi à présenter la culture maghrébine et ses «comportements langagiers (le dire) et non langagiers (le faire et le croire), dont l’ensemble constitue la culture du groupe en question »[134] et d’autre part, à amalgamer, à travers son style, le français et l’arabe pour traduire son état d’âme tiraillé entre deux les identités.

L’impact de la langue arabe sur la langue française est manifeste au niveau lexical, mais l’arabe a-t-il une influence sur la phonétique française ? C’est ce que nous allons savoir dans le chapitre suivant.

 



[1] BOYER, Henri, Plurilinguisme : contact ou conflit de langues, p.162.

[2] KANNAS, Claude, Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage, Larousse, Paris, 1994, p.252.

[3] Cf. F.HAMERS, Josiane et BLANC, Michel, Bilingualité et Bilinguisme, 2ème édition Pierre MARDAGA, Bruxelles, 1983, p. 452.

[4] VERMES, Geneviève et BOUTET, Josiane, France, pays multilingue, Tome 2, L’Harmattan, Paris, 1987, p.111.

[5] HAGEGE, Claude, L’enfant aux deux langues, Ed Odile Jacob, Paris, 1996, p.239.

[6] Cf. KANNAS, Claude, Op.cit, pp. 30-31.

[7] EL KILANI, Jamila, Le français parlé par les immigrés marocains en France, Université de la Sorbonne, Paris, 1983, p.82.

[8] BEGAG, Azouz, «Le gone de la sociologie », Alliage, N : 29-30, 1996-1997 in http://www.tribunes.com/tribune/alliage/29-30/begag/htm.

[9] SCHELMA, Elisabeth, «Les beurs tels qu’ils se voient », Le Nouvel Observateur, N : 1517, 2-8 décembre 1993, p.10.

[10] BEGAG, Azouz, Le Gone du Chaâba, Seuil, Paris, 1986, p. 65.

[11] EL KILANI, Jamila. Op.cit., p. 44.

[12] Le Gone du Chaâba, p. 214.

[13] Cf. VERMES, Geneviève et BOUTET, Josiane, Op.cit., p. 67.

[14] e-mail envoyé par Azouz Begag à la chercheuse.

[15] GARMADI, Juliette, La sociolinguistique, Presses Universitaires de France, Paris, 1981, p. 166.

[16] Cf. F.HAMERS, Josiane et BLANC, Michel, Op.cit., p. 447.

[17] VAN OVERBEKE, Maurice, Introduction au problème du bilinguisme, éd. Labor, Bruxelles, 1972, p. 60.

[18] Ibid., p.74.

[19] VAN OVERBEKE, Maurice, Op.cit., p. 46.

[20] Cf. F.HAMERS, Josiane et BLANC, Michel, Op.cit., p.447.

[21] F.HAMERS, Josiane et BLANC, Michel, Op.cit., tableau récapitulatif des dimensions psychologiques de la bilingualité, p. 27.

[22] Le Gone du Chaâba, pp. 98-99.

[23] Ignorant le genre du terme (kaissa), l’auteur le met une fois au masculin et une autre au féminin.

[24] Le Gone du Chaâba, p. 60.

[25] VAN OVERBEKE, Maurice, Op.cit., p. 160.

[26] Le Gone du Chaâba, p. 9.

[27] Ibid., pp. 50-51.

[28] Ibid., p. 52.

[29] Ibid., p. 77.

[30] Ibid., p.139.

[31] Le Gone du Chaâba, p. 190.

[32] LARONDE, Michel, Autour du roman beur, L’Harmattan, Paris, 1993, p. 216.

[33] LABOV, William, Sociolinguistique, Minuit, Paris, 1976, p. 405.

[34] Le Gone du Chaâba, p. 14.

[35] CANTINEAU, Jean, Etudes de linguistique arabe, Klincksieck, Paris, 1960, p.104.

[36] Le Gone du Chaâba, p. 64.

[37] HAGEGE, Claude, Op.cit., p. 85.

[38] Le Gone du Chaâba, p, 230.

[39] VERMES, Geneviève et BOUTET, Josiane, Op.cit., p. 9.

[40] EL KILANI, Jamila, Op.cit., p. 77.

[41] MAINGUENEAU, Dominique, Eléments de linguistique pour le texte littéraire, Bordas, Paris, 1986, p. 37.

[42] Le Gone du Chaâba, p. 188.

[43] Ibid., p. 199.

[44] Ibid., p. 53.

[45] Ibid., p. 60.

[46] BAYLON, Christian, Sociolinguistique, société, langue et discours, p.72.

[47] CANUT, Cécile, CANUT, Emmanuelle. «Choix de code et compétence linguistiques » in Alternances des langues et construction de savoirs, sous la direction de CASTELLOTTI, Véronique et MOORE, Danièle, ENS Editions, Fontenay-aux-roses, 1999, pp. 136- 137.

[48] F.HAMERS, Josiane et BLANC, Michel, Op.cit., p. 223.

[49] Le Gone du Chaâba, p. 140.

[50] Le Gone du Chaâba, p. 222.

[51] Ibid., pp. 154-155.

[52].Ibid., p. 224.

[53] Ibid., p. 217.

[54] Ibid., pp. 169-170.

[55] Le Gone du Chaâba, p. 148.

[56] Ibid., p. 9.

[57] Ibid., p. 130.

[58] Ibid., p. 135.

[59] Ibid., p. 169.

[60] Ibid. p. 22.

[61] Ibid., p. 167.

[62] BAYLON, Christian, Sociolinguistique : société, langue et discours, p. 49.

[63] LARONDE, Michel, Op.cit., p. 144.

[64] Le Gone du Chaâba, p. 143. Remarquons que l’auteur écrit cette expression avec un [r] dans «rlikoum », signe qu’il ne possède pas l’arabe et qu’il ne l’écrit pas.

[65] F.MACKEY, William, Bilinguisme et contact des langues, éd. Klincksieck, Paris, 1976, p. 402.

[66] Le Gone du Chaâba, p. 202.

[67] F.MACKEY, William, Op.cit., pp. 155-156.

[68] Le Gone du Chaâba, p. 110.

[69] Le Gone du Chaâba, p. 111.

[70]F.MACKEY, William, Op.cit., p. 83.

[71] Le Gone du Chaâba, p. 120.

[72] e-mail envoyé par Azouz Begag à la chercheuse.

[73] Le Gone du Chaâba, p. 226.

[74] Le Gone du Chaâba p. 175.

[75] BAYLON, Christian, Sociolinguistique : société, langue et discours, p. 56.

[76] Le Gone du Chaâba, pp. 13-14.

[77] Ibid., p. 15.

[78] F.MACKEY, William, Op.cit., p. 90

[79] Le Gone du Chaâba, p. 40.

[80] Le Gone du Chaâba., p. 7.

[81] Cf. WALD, Paul et MANESSY, Gabriel, Plurilinguisme: normes, situations, stratégies, L’Harmattan, Paris, 1979, p. 26.

[82] Ibid., p. 396.

[83] Le Gone du Chaâba, p. 225.

[84] Ibid., p. 91.

[85] Ibid., p. 112.

[86] Ibid., p. 140.

[87] Ibid., p. 80.

[88] Le Gone du Chaâba, p. 112.

[89].Ibid., p. 117.

[90] e-mail de l’auteur à la chercheuse.

[91] Le Gone du Chaâba, p. 145.

[92] F. HAMERS, Josiane et BLANC, Michel, Op.cit., p. 184.

[93] LARONDE, Michel, Op.cit., p. 184.

[94] CANTINEAU, Jean, Op.cit., p. 84.

[95] Le Gone du Chaâba, p. 174.

[96] Ibid., p. 168.

[97] LAROUSSI, Fouad, Plurilinguisme et identités au Maghreb, P. U de Rouen, 1997, p. 28.

[98] BAYLON, Christian, Sociolinguistique :société, langue et discours, p. 60.

[99] Le Gone du Chaâba, p. 32.

[100] Ibid., p. 106.

[101] Loc.cit.

[102] Ibid., p. 50.

[103] Le Gone du Chaâba, p. 145.

[104] F.HAMERS, Josiane et BLANC, Michel, Op.cit., p. 185.

[105] BAYLON, Christian, Sociolinguistique : société, langue et discours., p. 66.

[106] Le Gone du Chaâba, p. 105.

[107] F. HAMERS, Josiane et BLANC, Michel, Op.cit., p 194.

[108] BOYER, Henri, Eléments de sociolinguistique, langue, communication et société, Dunod, Paris, 1996, p.97.

[109] Le Gone du Chaâba, p. 179.

[110] GRANDGUILLAUME, Gilbert, Arabisation et politique linguistique au Maghreb, Ed. G.P Maisonneuve et Larose, Paris, 1983, pp. 23-24.

[111] Le Gone du Chaâba , p. 12.

[112] F. HAMERS, Josiane et BLANC, Michel, Op.cit., p. 451.

[113] REY, Alain, «L’emprunt à l’anglais est indispensable », Al Ahram-Hebdo, N : 243, 5 - 11 mai 1999, p. 16.

[114] Le Gone du Chaâba, p. 23.

[115] Le Gone du Chaâba, p. 108.

[116].Ibid., p. 65.

[117] Ibid., p. 155.

[118] BOUCHARD, Chantal, On n’emprunte qu’aux riches, Ed Fides, Montréal, 1998, p.32.

[119] Le Gone du Chaâba, p. 231.

[120] Le Gone du Chaâba, p. 110.

[121] Ibid., p. 147.

[122] Le Gone du Chaâba, p. 167.

[123] COLIN, Jean-Paul, Dictionnaire de l’argot français et de ses origines, Larousse, 1990, p. 481.

[124] Le Gone du Chaâba, pp. 58-59.

[125] Le Gone du Chaâba., p. 165.

[126] Ibid., p. 66.

[127] Ibid., p. 188.

[128] Ibid., p. 123. Elle veut dire : sais pas, moi pas parler roumi, pas comprend.

[129] Le Gone du Chaâba, p. 70.

[130] Ibid., p. 52.

[131] LABOV, William, Op.cit., p. 426.

[132] F. HAMERS, Josiane et BLANC, Michel, Op.cit., p. 185.

[133] e-mail envoyé par l’auteur à la chercheuse.

[134] BUILLES, Jean- Michel, Manuel de linguistique descriptive, le point de vue fonctionnaliste, Nathan, Paris, 1998, p. 33.