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Certaines
prononciations courantes différentes de la prononciation académique sont d’un
usage si répondu qu’on ne peut pas les considérer comme des phénomènes
marginaux.[1] |
Le français relâché avec ses différents répertoires, le familier, le vulgaire et l’argot se caractérise non seulement par un choix de lexique non standard, mais aussi par une prononciation et une syntaxe qui s’écartent de la norme. Ces deux composantes portent l’empreinte de plusieurs caractéristiques du français parlé.
La prononciation :
A
la différence des caractéristiques qui marquent la langue très soutenue, à
savoir la nasalité, le ralentissement et les pauses longues, la caractéristique
qui frappe l’oreille de tout auditeur des niveaux de langue inférieurs à la
norme est «le relâchement de l’articulation ». Cette caractéristique est
d’autant plus remarquable et surprenante que le français standard possède une
articulation tendue :
« La conséquence est un affaiblissement de sons, rendus plus vulnérables. On l’interprète généralement comme une tendance au «moindre effort », en un jugement dépréciatif englobant l’affaiblissement des voyelles et des consonnes, les modulations de la courbe intonative, la caducité de l’e muet, la réduction des groupes consonantiques, les assimilations,… »[2]
Cette
tendance au moindre effort explique pourquoi les locuteurs cherchent en
combinant les sons à épargner les mouvements articulatoires qui ne sont pas
indispensables.[3]
Parmi
les caractéristiques de la prononciation familière se manifeste la chute du (e)
muet, transcrit dans l’alphabet phonétique international transcrit par [ ].
« On appelle e muet (ou caduc) une voyelle centrale dont la prononciation est proche du [ø] ou du [œ], et qui a la particularité de pouvoir être omise dans certaines positions. C’est la voyelle minimale du français à la fois celle vers laquelle tendent les autres en prononciation affaiblie, et le son de remplissage produit sur une hésitation. »[4].
Selon,
Nicole DERIVERY, ce son est appelé (e) caduc parce qu’il est susceptible de
tomber, (e) muet parce qu’il n’est pas toujours prononcé, (e) atone car il ne
paraît jamais en syllabe accentuée et parfois même (e) féminin car il est la
marque de l’opposition entre le masculin et le féminin.[5]
C’est un (e) instable qui «peut tomber ou se maintenir selon l’entourage consonantique ou le style employé par le locuteur. »[6]
Il va sans dire que plus le répertoire exploité par l’auteur est familier, plus la chute du e muet est fréquente.
Le
[ ]
a été supprimé dans certains morphèmes mais son amuïssement est manifeste à
plusieurs reprises dans la prononciation du pronom personnel « je »
et ce devant les consonnes.
Rabah
dit à ses collègues «j’vais vous le dire quand même. »[7].
Azouz
refusant la proposition de Hacène de fumer déclare «Non, j’te dis.
Laisse-moi, avec ton bois fumant ! »[8].
Voulant
savoir le sujet dont parlent sa mère et sa sœur, Azouz dit à Zohra «j’veux
savoir. Dis moi le, autrement j’dis tout au papa ! »[9].
Si
le pronom personnel [le] a gardé son (e) muet car il est postverbal, le [ ] du pronom personnel [je] a été supprimé.
S’adressant à son ami, il dit «j’lui ai balancé une bôche en plein dans la
tête, à ce hallouf. Il s’est sauvé »[10].
Hacène,
à son tour, souligne son exaspération en déclarant «Maintenant, j’m’en fous
[…] parce qu’il a déchiré mon carnet de composition et il l’a mis dans le feu
[…]. Ouais, Ouais. J’m’en fous. J’m’en fous. »[11]
Dans les cas cités ci-dessus, la chute du (e) muet est facultative, parce qu’il se trouve dans la première syllabe du mot après une seule consonne. Sa chute est interdite s’il est précédé de deux consonnes prononcées et ce afin d’éviter le groupe consonantique chargé.
« S’il est suivi d’une consonne ou plus, le e intérieur tombe généralement s’il est précédé d’une seule consonne (sam(e)di), et se maintient s’il est précédé de deux consonnes ou plus (maigrelet). Il peut cependant être conservé en première syllabe de mot après une seule consonne (on redonne ou on r(e)donne). »[12]
En
ce qui concerne le pronom personnel sujet (je), Françoise Gadet souligne que
les groupes, je n’ et j’te sont figés.[13]
Outre
le «je », le (e) muet tend à être escamoté et élidé dans d’autres
morphèmes. Dans le discours suivant entre Azouz et un marchand, il a disparu à
trois reprises.
« - Y a d’l’embauche, m’sieur, s’il vous plaît ?
-Non, merci, mon p’tit. On est déjà deux, c’est suffisant. »[14]
La chute du (e) muet a paru dans la préposition «de » aussi bien que dans les morphèmes «monsieur » et «petit». Cette chute a été signalée par une apostrophe. Dans les trois cas, la chute est non obligatoire parce que le (e) se trouve soit en position initiale soit à l’intérieur du groupe rythmique et est précédé d’une seule consonne prononcée et suivie d’une autre. La chute du (e) muet est :
«une pratique qui a pour effet de marquer péjorativement un discours, laissant entendre qu’il s’agit d’une spécificité populaire. »[15]
Ce
même phénomène se répète dans le discours du héros d’une part avec son maître «-
M’sieur, j’vous jure sur la tête d’ma mère qu’c’est vrai. »[16]
et d’autre part avec Hacène « t’es dingue ou quoi ? tu veux qu’mon
père y m’égorge ! »[17]
Hacène,
à son tour, a préféré escamoter le (e) muet par désir de donner plus de vitesse
au débit de la phrase. «Viens, on s’tire, conseille-t-il. Y en a une qui
nous a vus. »[18]
La
chute du (e) muet va de pair avec les types des discours et le français parlé.
« Toute adresse publique, discours, sermon, conférence, ralentit le débit et entraîne la prononciation d’un grand nombre de E caducs. […] A l’inverse, la conversation spontanée rapide tend à gommer les E caducs facultatifs »[19]
Nous
avons également remarqué l’élision du (e) muet et de la consonne qui la suit
comme dans le cas du pronom démonstratif celui-là [s lчila]
prononcé par Azouz «çui-là » [sчila].
« -Et pourquoi vos parents ont-ils déménagé ?
-Je ne sais pas, m’sieur.
Puis, dans ma tête « il est bien curieux, çui-là. »[20]
Si
le pronom comprend initialement trois syllabes, la prononciation relâchée du
protagoniste le réduit à deux seulement.
Les réductions «sont d’autant plus fréquentes que le débit est plus rapide et l’articulation moins surveillée. Elles interviennent la plupart du temps en position inaccentuée. »[21].
Ce
faisant, le pronom a subi la troncation du (e) muet et de la liquide [l].
Parmi
les troncations des voyelles inaccentuées figurent également les monèmes
«bonjour » et «madame » qui se sont mués en «b’jour », et
«m’dame ». S’adressant à une marchande, Azouz dit «D’accord,
m’dame ! »[22]
et en saluant les professeurs, « B’jour, m’sieur ! B’jour, m’dame »[23].
La
troncation des voyelles inaccentuées est, par ailleurs, manifeste dans la
suppression du [y] du pronom personnel tu [ty] et ce devant les voyelles.
«Le y de (tu) […] disparaît en usage familier quand le verbe suivant commence par une voyelle, règle qui dans certains usages peut être étendue à la position préconsonantique »[24].
Selon
l’auteur, nous entendons [tariv] pour «tu arrives » et [tse] pour «tu
sais ».
Cette
troncation est saillante dans le langage de tous les personnages. Moustaf
incitant son frère cadet à travailler dit « T’es devenu fou ou
quoi ? Tu vas retourner à ton coin. »[25].
Moustaf ne veut pas rester les bras croisés, il veut agir et seconder sa
famille, il oblige Azouz à se lancer dans la vie pratique et à
travailler : « T’as pas envie d’y aller…t’as pas envie d’y
aller…tu te prends pour un bébé, peut-être ? »[26]
Lors
d’une querelle fraternelle, il dit «T’es pas con de réveiller l’papa pour
ça ? S’il se lève, on va ramasser tous les deux »[27].
Rabah
encourageant Azouz à aller demander de l’embauche lui dit «t’as qu’à y
aller, elle te prendra sûrement »[28].
Hacène
et Azouz disent lors d’une discussion sur la chasse :
«- Moi, je vais lever le piège et toi tu empoigneras l’oiseau.
-T’es pas fou! on va faire le contraire, se défend-il.
-T’as
peur! »[29].
Dans
une polémique sur une promenade, nous les entendons dire :
« - on pourrait aller pêcher au Rhône ?
-T’es dingue ou quoi ? tu veux qu’mon père y m’égorge !
-T’as les mouilles ? »[30]
Le
pronom relatif sujet (qui) a de même subi une altération phonique, il fut
prononcé [k] et ce dans le langage de la Louise, «Y a un camion qu’est
arrivé ? »[31],
du protagoniste «Peur ? c’est lui, ouais, qu’a eu peur »[32],
et de Hacène « c’est peut-être un de leurs clients à qui on a fait
péter le pare-brise qu’a dû nous dénoncer »[33].
En effet, le relatif sujet qui, placé devant une voyelle a trois prononciations [ki], [kj] et [k].
Toutefois,
si Claire blanche-benveniste, estime que la prononciation la plus courte [k]
pour (qui est) ne coïncide ni avec un statut social ni avec un type de situation
particulière et qu’on la rencontre partout, mêlée aussi bien à des
constructions familières qu’à des tournures très soignées[34],
nous assurons qu’elle est plus fréquente dans le code oral que dans le code
écrit.
Ceci dit, le [i] de [ki] est pour la plupart du temps
élidé lorsqu’il se trouve placé devant une voyelle.
Le
dialogue suivant entre Moussaoui et Azouz est révélateur d’un autre phénomène
phonostylistique:
« -Ah !Ah !Ah !
t’as bien ri la dernière fois quand le maître a dit Premier Ahmed Moussaoui.
Deuxième Nasser Bouaffia.
-Non, j’ai pas ri.
-T’as ri, j’te dis.
-Bon, ben, si tu veux, j’ai ri!
-Eh ben, t’es un con. C’est ce qu’on
voulait te dire.»[35]
Dans l’exemple précédent, nous pouvons remarquer, outre la suppression du [y] du pronom personnel tu, la prononciation relâchée «ben » de l’adverbe «bien ». C’est ce qu’on appelle la troncation des semi-voyelles après consonnes. Les exemples sont abondants dans le roman. Nous citons à titre d’appui les répliques de Zohra qui voulant inciter son frère à aider un copain arabe lui dit :
«- Eh ben, c’est vrai que tu aurais pu l’aider un peu.
-A quoi faire ?
-A
réviser, par exemple. Ou alors à faire des opérations […].
-Oui,
mais c’est pas ça qu’elle me demandait. Elle voulait qu’on triche pendant les
compositions.
-Ah
ben ça non ! répond-elle. Alors là, t’as vraiment bien fait. »[36]
La
jeune adolescente laisse tomber le [j]
de bien. Cette troncation a pour conséquence une prononciation plus facile.
Bien [bj ]
devient ben [b ].
Nous
entendons également le père qui regrettant d’avoir déménagé, crie :
« C’est bien fait pour vous, vous avez voulu partir, eh ben maintenant
démerdez-vous sans moi ! »[37].
De
même, la péripatéticienne manifeste et affiche son mépris à l’égard de la
Louise qui est venue la chasser en disant «eh ben, on te dit merde. Tu
comprends merde!»[38]
A
son tour, Azouz exploite cette prononciation relâchée pour répondre à Moussaoui
qui l’accuse d’être un fayot «Eh ben, c’est parce que c’est le maître !
et pis d’abord, je m’en fous parce que ma mère, elle m’a donné des chaussettes
toutes neuves ce matin »[39]
Outre
le cas de «ben », nous relevons de cet exemple une autre forme de
troncation de semi-voyelle après consonne : celle de «puis » prononcé
«pis » [pi].
La
prononciation non observée de «puis » s’entend également dans cette
réplique de Hacène. « D’abord, il m’a
tapé avec la ceinture, et pis après il m’a attaché les mains
derrière le dos et je suis resté toute la nuit comme ça, par terre. »[40]
Par ailleurs, le mot «cologne » a été altéré
par le protagoniste :
« Ma mère finit de me frictionner avec l’eau d’colone, celle qu’elle dissimule jalousement dans l’armoire, pour n’en user qu’à l’occasion des événements. »[41]
La nasale palatale, appelée de même médio-palatale
(car la partie médiane du dos de la langue s’appuie contre la partie centrale
de la voûte du palais) se trouve simplifiée et réduite à une nasale. En effet, l’altération passe par deux étapes. La
première est l’antériorisation du phonème. «La médio-dorso-médio-palatale
[ ] d’un mot comme agneau a comme
variante dialectale ou sociale une antériorisation, en deux phones [ n+j].
Agnès étant prononcé [anj s]
au lieu de [a s] »[42].
La deuxième étape est la troncation de la semi-voyelle (le yod) tel que nous
l’avons vu dans (bien et puis).
Notons
également la simplification des groupes consonantiques complexes à l’intérieur
d’un mot.
« Elles (les simplifications) peuvent intervenir lorsqu’un groupe consonantique, naturel ou créé par la chute d’un e muet, devient trop chargé, c’est-à-dire comporte deux consonnes ou plus. »[43].
Selon
Françoise Gadet, à l’intérieur d’un mot de plusieurs syllabes, la
simplification concerne la clôture de la première syllabe d’une suite comme
dans le cas de «quelque chose » prononcé [k٤k oz] : le groupe
consonantique [k,l, ] étant très chargé et par la suite mal toléré.
La
Louise dit «il faut faire quek chose, m’sieur Begueg…on va pas se
laisser marcher sur les pieds par ces putains »[44]
Parmi les variétés populaires et familières de la prononciation figure, de même, la non réalisation du [r] en position finale. Nous entendons [kat] et [p v] pour «quatre » et «pauvre ».
«La chute du [r] concerne des termes du lexique (comme autre prononcé [ot] dans [vlaot oz]). […] La tendance est à une chute plus fréquente devant consonne que devant voyelle (selon le schéma canonique cvcv) et plus fréquente à la finale absolue que devant voyelle.»[45]
Ceci
dit, nous trouvons une altération de la prononciation de (peut-être) écrit dans
le roman (p’têt) pour correspondre à la production que font les locuteurs. Le
terme a subi la troncation de la voyelle [ø] et la suppression de la
vibrante [r]. Le mot
suivant (peut-être) commençant par une consonne et le e final n’étant pas
prononcé, la suppression de la vibrante s’avère nécessaire pour éviter la
formation de trois consonnes.
Azouz répond à Hacène qui assure que la police est
venue pour les prostituées en disant «T’as p’têt raison, finalement »[46].
Nous entendons également la prostituée dire «Non,
mais dis donc, la mémé, tu crois p’têt que tu vas nous faire peur avec ta bande de
moukères bariolées ? »[47]
D’autre
part, nous avons remarqué les assimilations notamment :
«l’assimilation de point d’articulation, surtout sur les consonnes d’avant. Elle est caractéristique d’une langue familière très relâchée, ou du français populaire : [k٤ ч٤], [wik٤mpr ٤] pour quinze juin, week end prochain (sans prononciation du [d]) »[48].
Dans le premier exemple, l’assimilation est due au
voisinage entre prédorso-alvéolaire et prédorso-prépalatale et dans le
deuxième, la non prononciation du [d] entraîne le contact entre [n] et [p],
menant ainsi à la labialisation du [n] et sa transformation en [m].
«Une assimilation peut se produire quand, soit naturellement à l’intérieur d’un mot, soit à la jointure entre deux mots, soit à la suite de la chute d’un e muet, il y a contact entre deux consonnes de nature différente […]. L’assimilation est une tendance jamais absolument complète : tout au plus peut-on constater (et vérifier sur appareil) qu’un son tend à prendre une partie des caractères d’un son voisin »[49].
Ce phénomène est remarquable dans la prononciation
enfantine de «bonhomme » devenu dans le parler de Azouz «bonone ». « Rabah !Rabah !
le bonone veut me choper ! Au secours ! »[50]
Le [m] de «homme » a été assimilé au [n] de la
voyelle nasale qui le précède.
L’assimilation peut, d’autre part, porter sur la
sonorité. Si une consonne sonore est suivie d’une sourde, elle s’assourdit.
C’est le cas du terme «jetons » prononcé «chtons » dans le discours
de Zohra «T’as les chtons ? »[51].
Du fait du voisinage du [t] sourd et du [
] sonore, ce dernier est devenu le [
] sourd.
La prononciation spontanée et relâchée comporte
l’altération de «Oui » de l’affirmation devenu «Ouais », ce qui veut
dire que le [i] est devenu [ ]. Hacène
n’a-t-il pas dit «Ouais, Ouais. J’m’en fous. J’m’en fous »[52].
Content de la proposition de Azouz de lui faire
réciter la leçon, Hacène dit «Ouais […] ça, j’arrive jamais à l’apprendre par cœur. J’aime pas »[53].
Moustaf exploite la même prononciation en répondant
à Rabah «Ouais, mais chez toi c’est pas pareil que chez moi »[54].
La
prononciation hâtive peut porter sur la suppression et l’annulation du (il)
impersonnel dans les tournures [il y a] et [il faut].
« La prononciation de il y a se fait de trois façons, selon la vitesse du débit. En trois syllabes, en deux ou en une seule. [i-il-ja], [il-ja], [ja]. »[55]
Cette
prononciation spontanée basée sur l’élision du pronom impersonnel «il »est
insérée dans tout le roman.
Citons
cet extrait du dialogue qui a eu lieu entre Azouz et Hacène:
« Au bout de quelques pas, Hacène perd patience :
-Y a rien par ici. Je vais rentrer à la maison […]. Regarde là..un pigeon ! […]
-c’est pas un pigeon, c’est un rouge-gorge. Faut pas tuer ces oiseaux, y sont pas bons à manger. »[56]
Azouz
insatisfait du nouvel appartement dit «le soleil n’entre jamais chez nous.
Et puis, c’est tout petit. Et puis, y a pas de salle de bains »[57]
Voulant
assurer à Rabah qu’il trouvera du travail au marché, le protagoniste dit «Mais
y en a un qui m’a dit de revenir à midi. »[58]
Moussasoui,
en s’en prenant à Azouz, assure :
«Je ne veux pas me battre avec toi, dit-il, parce que t’es un Algérien. Mais faut savoir si t’es avec eux ou avec nous ! faut le dire franchement »[59]
Le
parler de la Louise comporte également ce phénomène linguistique. Furieuse car
un passant dans la rue a osé jeter un coup d’œil sur son domicile, elle s’en
moque en disant «vous voulez pas entrer aussi…y a du café chaud »[60]
Attaquant
les prostituées, la Louise les insulte
«Bande de sâles ! Faut cesser de faire vos cochonneries dans notre quartier !Voyez pas qu’y a pleins d’enfants par ici ?…Vous allez foutre le camp, et tout de suite ! »[61]
Si dans les répliques ci-dessus, le «il » impersonnel a été supprimé, nous avons remarqué que, dans d’autres, le pronom personnel «il » était prononcé [i], c’est-à-dire que le phonème [l] a été élidé.
« L’-l est aussi tombé dans le pronom il et ils (devant un nom commençant par une consonne) : i veut bien, i savent pas, etc. Cette chute de l’-l du pronom masculin de 3ème personne devant consonne est tellement généralisée qu’il est impossible de prendre l’écoute d’un poste de radio-diffusion de langue française sans en entendre dans suites ininterrompues. Cette disparition de l’-l entraîne pour premier effet d’abolir la distinction entre qui et qu’il dans de nombreuses relatives : c’est ce qui faut dire, etc »[62]
Le protagoniste a dit «Tu crois qu’on va gagner des ronds ? Et qu’est-ce qu’on va faire avec ? J’ai envie de m’acheter un vélo, tu crois que le papa, y va vouloir »[63]
A
son tour, Moustaf dit également «Mon père, y veut pas qu’on aille travailler
au marché »[64].
Outre
l’élision du phonème, nous remarquons dans ces deux exemples la répétition du
pronom après le sujet, répétition qui constitue une caractéristique syntaxique
du langage parlé, que nous allons étudier ci-dessous.
La syntaxe :
La syntaxe, à son tour, ne manque pas d’être
sillonnée par les traits caractéristiques du français parlé. La touche de
familiarité et de spontanéité accompagnant le lexique et la phonétique affecte
les constructions grammaticales, notamment l’ordre de la phrase. Comme nous le
savons, la structure de la phrase française est le plus souvent soumise à un
ordre précis : sujet +verbe +complément. Toutefois, si cet ordre peut être
perturbé dans l’écrit afin de produire un effet stylistique connu sous le nom
de «mise en relief », la langue parlée bafoue assez fréquemment l’ordre de
la phrase mais par spontanéité. Le locuteur commence par le mot qui vient à son
esprit ensuite remanie l’ordre des composantes de la phrase afin d’être
compris.
« Dans la vie courante, le locuteur n’a pas le loisir de retaper sa phrase avant de la commencer. Il commence, et puis il se débrouille pour continuer comme il peut ». [65]
A titre d’exemple, si le
locuteur pense au sujet, il lui arrive d’employer un groupe nominal ou un
pronom tonique en tête de la phrase et il les fait suivre d’un pronom personnel
donnant lieu à une redondance syntaxique. Citons le cas de Rabah qui, se
vantant devant ses collègues de travailler dans le marché, assure qu’il prend
les fruits non vendus chez lui. « Moi, je les ramène à la maison »[66]
a-t-il dit.
Rejetant l’idée de
travailler et n’arrivant pas à l’admettre, le petit Azouz crie «Moi, j’ai
pas envie d’y aller »[67].
Azouz a également eu recours à ce genre de construction en expliquant à Hacène
les étapes de la pêche : «Moi, je vais lever le piège et toi tu
empoigneras l’oiseau »[68].
Ayant assez de son frère qui
tergiverse à sortir, Moustaf affiche sa détermination d’aller au marché et
d’abandonner son cadet : « Nous, on s’en va »[69]
En effet, la fréquence de «la tournure de dislocation que les grammairiens appellent parfois «redondance syntaxique » (mon père, il arrive) a été attribuée tour à tour au manque de maturité enfantine, aux influences étrangères, aux régions ou à une évolution récente de la langue »[70]
Cette construction «apparaîtrait surtout chez les jeunes locuteurs des classes défavorisées, et cela serait le signe d’une évolution en cours »[71]
Ceci dit, l’écrivain a eu recours à plusieurs
reprises à cette construction pour refléter le parler spontané des jeunes
adolescents habitant les bidonvilles.
Par ailleurs, il se peut que
le premier mot auquel pense le locuteur soit le verbe.
Mais, «le mot qui représente le verbe ne saurait figurer isolément même dans le corps de la phrase, étant donné qu’il doit toujours être combiné à un sujet ; un premier expédient consiste à employer le verbe avec le pronom sujet approprié et à reprendre ensuite le sujet explicite : ils nous ont eus, les bandits […]. Une légère syncope marque souvent le passage du verbe au sujet explicite, qui est ainsi énoncé en reprise, comme une sorte de complément d’information »[72]
C’est le cas, à titre
d’exemple, de Moustaf qui a admis l’importance de travailler pour seconder le
père. «Elle a raison, la maman, y a pas de raison pour qu’on ne travaille
pas, nous aussi. »[73].
Le pronom sujet a été explicité plus tard par le morphème «maman » par
volonté d’éclaircir la proposition.
Parfois, le sujet parlant
commence la proposition par le complément d’objet direct, mais dans ce cas, «la
norme prescriptive impose de rappeler par un pronom le complément d’objet
direct préposé au sujet et au verbe »[74].
Moussaoui voulant défier le
professeur dit «Moi, tu me fais pas peur ! »[75].
Quant à Babar, il assure que la maîtresse ne peut pas le renvoyer. «Moi,
elle peut pas me saquer, je sais pas pourquoi ? »[76].
De même le père, au comble de sa colère, décide de faire marier sa fille pour
se débarrasser de son fardeau : «toi, je t’ai dit de ne plus parler.
D’abord, je vais te marier, comme ça tu me débarrasseras le plancher »[77].
D’autre part, la mise en
relief simultanée du complément et du verbe peut paraître dans certaines
constructions. C’est le cas de Zohra qui craignait son père. «Autrement,
c’est moi qu’il va engueuler, le papa »[78].
Elle a mis l’accent sur le complément d’objet direct aussi bien que sur le
verbe et elle a explicité le pronom sujet par le morphème «papa ».
Tous les exemples cités
ci-dessus reflètent la peine que trouve tout sujet parlant à obéir à l’ordre
rigide des mots dicté par la grammaire traditionnelle.
En effet, «par ces procédés, le français moderne est parvenu à se libérer de la servitude que lui imposait l’ordre des mots, qui joue par ailleurs un rôle déterminant dans la répartition des mots et l’indication de leur fonction les uns par rapport aux autres. »[79].
Le deuxième phénomène qui a
retenu notre attention et qui se montre déjà clair dans les exemples précédents
est l’absence de la particule ne de la négation. «Il y a environ 95%
d’absence de ne dans les conversations, quels que soient les locuteurs »[80].
En effet, la chute de (ne) est une illustration
typique du principe d’économie, trait spécifique de la langue parlée.
«Cette simplification, surtout, est dans le droit fil de la tendance au raccourci, d’autant qu’elle n’entraîne aucune ambiguïté de sens. Elle est structuralement normale »[81]
L’emploi de la forme unique (pas) peut être un indicateur
du langage parlé, relâché opposé au style formel élaboré. Lorsqu’ils se sentent
surveillés, les locuteurs ont tendance à avoir recours à la tournure (ne…pas),
alors qu’ils peuvent omettre, même inconsciemment, le (ne) quand ils ne sont
pas observés.
Rabah encourageant et
incitant ses copains à aller demander du travail déclare «C’est pas eux qui
vont venir vous chercher »[82]
Azouz, le protagoniste, lui
aussi, estime que le (pas) suffit à marquer la négation. «le marché, c’est
pas mon fort, mais avec le lilas, on gagne beaucoup d’argent, au moins 30
francs par matinée »[83]
Répondant à son père qui le
blâme, Azouz se défend «je ris pas, Abboué ! »[84].
Il a également omis le (ne)
en rejetant l’idée de voler un vélo «Ouais. Bien sûr que j’en veux
un. Mais je suis pas un piqueur, moi »[85].
C’est le cas également de son discours avec Hacène sur la chasse. «C’est pas
un pigeon, c’est un rouge-gorge »[86].
Pour sa part Zohra exploite
ce raccourcissement pour rassurer Hacène : «t’en fais pas. Je dirai à
ton père que tu as bien travaillé, ce mois-ci » et ajoute «Pleure
pas, va »[87].
Remarquons que ce
raccourcissement influence la structure de la phrase impérative. A titre
d’exemple : Zohra, ordonnant Azouz de ne pas toucher la lettre dit «Là,
sur la table. Touche-la pas, autrement ça va l’énerver encore plus. »[88].
La phrase grammaticale devait être «ne la touche pas ». Or, la suppression
de ne a entraîné toute une inversion.
Tous les locuteurs qu’ils
soient des jeunes ou des adultes ont recours à l’élimination du (ne).
La Louise veut à tout prix
chasser les putes. « […] On va pas se laisser marcher sur les pieds par
ces putains »[89]
De son côté, Bouchaoui
rassure son ami Bouzid qu’il trouvera facilement un taxi «T’en fais pas pour
nous, Bouzid. C’est mieux ainsi […]. Oui, Oui. T’en fais pas.»[90].
«La chute des ne est l’un des stéréotypes les plus fréquemment soulignés comme signe d’un discours négligé, bien qu’il n’y ait, de fait, aucun locuteur pour les réaliser toujours ou les omettre toujours. Il semble d’ailleurs que la maîtrise de ne ne soit acquise par les enfants que tardivement par rapport à l’usage du forclusif »[91].
Le forclusif désigne le deuxième élément de la négation que ce soit pas, rien, ou plus. Tous les exemples précédents prouvent que la langue parlée
«sentant pas comme suffisant à exprimer la négation, omet le ne, comme le font tous les usages familiers […]. Les facteurs favorisant l’omission sont très puissants, car la négation est alors dans son entier postposée au verbe, ce qui correspond à la logique suffixale du français moderne et est soutenu par la tendance à éliminer ce qui intervient entre le sujet et le verbe »[92].
A son tour, Bodo MULLER
nous fait remarquer que :
«[…] Le français populaire a fait du pas renforçateur d’autrefois une particule négative à part entière : cette simplification qu’il convient évidemment de mettre en rapport avec la faiblesse du ..(n >n) et la place favorable de pas qui porte l’accent à la fois d’un groupe rythmique, s’étend irrésistiblement dans le français courant ; pas l’a déjà emporté dans la langue parlée »[93]
Nous ne devons pas perdre de vue que la suppression
de la particule (ne) figure non seulement dans (ne….pas), mais également dans
(ne…rien) et (ne…que).
Bouzid, furieux de sa fille,
dit «on peut rien leur demander à ces femmes, elles pleurent pour un rien »[94].
Hacène, exaspéré de n’avoir
attrapé aucun animal dit «y a rien par ici. Je vais rentrer à la maison”[95]
En ce qui concerne la
restriction, elle est simplifiée dans le parler de Rabah «t’as qu’à y aller,
elle te prendra sûrement » [96]
et « y a que moi qui sais »[97]
et aussi dans celui de Moussaoui « t’es rien qu’un pédé !je
t’emmerde »[98].
Autre caractéristique de la
langue parlée, la récurrence de «on ». En effet, les (on) sont abondants
dans le roman, ils ne se comptent pas.
«Ce pronom sujet on, tantôt indéterminé et tantôt inclusif, rend d’immenses services aux locuteurs dans l’usage quotidien de la langue »[99].
De par ce qui précède, les
(on) se divisent en deux genres : «on » indéfini et «on »
substitut d’embrayeurs. Le premier est «un élément autonome qui désigne un
sujet humain indéterminé »[100]. Le Gone du Chaâba comprend plusieurs
«on » indéfinis dont nous relevons à titre d’exemple :
«Zidouna, elle, arbore une jupe plissée dernier cri, des talons aiguilles. Si sa rondeur n’avait pas été prononcée, on aurait pu le confondre avec une autochtone. »[101]
Dans la citation précédente,
le référent de (on) reste vague, imprécis et non identifié. Nous n’arrivons pas
à déceler un antécédent auquel il renvoie. Nous nous demandons s’il désigne les
passagers dans la rue, les Français ou les Algériens, rien ne l’indique.
C’est également le cas
de :
«Hacène fait alors un geste un peu brusque et le bébé à quatre pattes se met tout à coup à brailler comme si on l’avait marqué au feu rouge »[102].
En effet, «dès que pour une raison quelconque, le locuteur se refuse à mettre en cause un sujet déterminé, il recourt à la formule avec on »[103]
Figurent également parmi
les «on » indéfinis, ceux du dialogue suivant entre les gamins sur les
baisers:
«- Moi, je sais. On se touche les bouches.
-Non, c’est pas ça, rétorque le cousin.
-Y a que moi qui sais. Vous voulez le savoir ?[…]. J’ vais vous le dire quand même. Eh ben, on ouvre la bouche et on met la langue dans la bouche de la femme! voilà ! […] on se touche les langues, quoi ! c’est pas dur. On fait comme ça. »[104]
Dans ce dialogue, Rabah qui
explique à ses copains comment les gens s’embrassent, a recours à plusieurs
reprises à (on) qui s’applique à un ensemble de personnes indéterminées. Il
désigne «tout être humain ou un ensemble de personnes ou une personne dont
l’identité n’est pas précisée »[105].
Citons également l’exemple
suivant : « la honte si on nous surprenait en train de nous rincer
l’œil sur les putes du boulevard »[106].
Se sentant déshonoré par le fait qu’il regarde les prostituées, Azouz craint
d’être vu par qui que ce soit, d’où le recours à (on) indéfini.
D’autre part, le second
genre de «on » est le (on) substitut d’embrayeurs.
«Dans l’usage courant, on tend à se substituer à nous […],
c’est d’ailleurs le seul terme avec lequel il peut être associé dans une
structure dite disloquée : on ne peut pas dire Moi, on….ni vous, on… ni
eux,on…, mais seulement, nous,on… »[107]
Dans ce cas, le (on) est
inclusif, en ce sens qu’il s’applique au locuteur. Le (on) dans une phrase
telle que «on descend des bouteilles avec les lance-pierre, on finit de
réparer le pédalier du braque, on poursuit la construction d’une baraque en
carton »[108]
réfère à tout un groupe de garçons qui comprend entre autres le protagoniste.
De même, les gamins, qui
disent «on a rencart sur la place avec des femmes sur la place Sathonay.
Elles sont quatre […] on va leur passer des pognes »[109],
trouvent plus facile de remplacer le (nous) par le (on) afin de simplifier la
conjugaison, le (on) étant conjugué à la troisième personne du singulier.
C’est dans la langue parlée
familière que le pronom «on » prime le «nous ». D’où son utilisation
par tous les locuteurs et notamment les jeunes. Azouz en s’adressant à Hacène
lui dit «On va d’abord manger le casse-croûte ! On ne sait jamais au
cas où on ne chope rien à la chasse »[110]
et il ajoute plus tard «Bon, ben, ça suffit comme ça, on rentre. Tu
m’énerves […]. »[111]
Le pronom «on » paraît
chaque fois que Azouz veut dire (nous). «Tu crois qu’on va gagner des
ronds ? et qu’est-ce qu’on va faire avec ? »[112].
Dans cette citation, le (on) remplace le locuteur et son frère.
Kamel incitant Azouz à voler
un vélo dit «on va piquer un braque. T’en veux un ou pas »[113].
Les adultes exploitent de
même ce pronom : Bouzid, à titre d’exemple, l’emploie pour désigner une
fois les Arabes immigrés «On est foutus, tu ne crois pas ? »[114]
et une autre fois, sa famille. «Coupez-moi cette cochonnerie ! on n’est
pas dans la rue ici ! »[115]
a-t-il dit en voyant un geste obscène à la télévision.
De son côté, la Louise l’a
utilisé pour désigner les habitants du bidonville «[…] On va pas se laisser marcher
sur les pieds par ces putains »[116]
Parfois, le (on) vient
supplanter le (vous). Selon Dominique Maingueneau le «on permet aussi de
contourner la difficulté quand quelque obstacle entrave l’usage d’une 2e
personne ».[117]
C’est le cas de l’énoncé où
l’auteur s’adresse aux lecteurs.
«A la maison, l’arabe que nous parlons ferait certainement rougir de colère un habitant de la Mecque. Savez-vous comment on dit les allumettes chez nous, par exemple ? Li zalimite. C’est simple et tout le monde comprend […]. Vous voyez, c’est un dialecte particulier qu’on peut assimiler aisément lorsque l’oreille est suffisamment entraînée »[118].
Le premier (on) peut être
remplacé par (nous), alors que le second réfère à (vous). L’écrivain est
conscient que le lecteur ne peut pas répondre, d’où l’emploi du deuxième (on).
De tout ce qui précède, nous parvenons à dire que le (on) entre en concurrence
avec d’autres pronoms et il l’emporte.
Il ne faut pas également
négliger la présence du pronom démonstratif neutre (ça), relevant de la langue
parlée courante. Ce pronom est le plus souvent considéré comme l’équivalent de
(cela) et il le remplace dans bon nombre de phrases.
En analysant les énoncés où
a paru le pronom (ça) dans Le Gone du Chaâba, nous avons découvert ses
emplois les plus fréquents dans l’usage quotidien.
En effet, le ça «lorsqu’il joue pleinement son rôle de pronom démonstratif, (il) rappelle ou annonce (par redondance) un sujet qui n’occupe pas sa place habituelle ou sa forme habituelle (…) »[119]
Nous avons relevé certains
cas de (ça) annonçant du sujet comme l’énoncé de Ali qui voulait s’assurer que
tout allait bien pour Azouz. «Alors ? comment ça s’est passé, cette
journée ? »[120].
De même, Kamel a dit «Ça tient que dalle, ces
conneries »[121].
Zohra, refusant de dire à
son frère ce qu’elle disait à leur mère, a dit «Ça
te regarde pas. C’est des histoires des femmes ! »[122].
Dans tous ces exemples, le
pronom (ça) a l’avantage discursif d’annoncer le sujet, il est donc considéré
comme étant un signe cataphorique.
Par ailleurs, le pronom (ça)
peut être employé «pour désigner familièrement un objet ou […] reprendre une
idée déjà exprimée »[123].
C’est le cas de la phrase «Touche-la pas, autrement ça va l’énerver encore
plus »[124].
Le pronom reprend l’idée précédente de ne pas toucher la lettre, il est donc,
dans ce cas, un signe anaphorique.
Le protagoniste encourageant
son cousin lui dit «Tiens, tu veux que je te fasse réciter ta leçon de
géo ? » et le cousin répond «Ouais, […] ça, j’arrive jamais à
l’apprendre par cœur »[125].
Afin de ne pas répéter «la leçon de géo », le cousin opte pour l’emploi de
(ça).
De même, Azouz lors de la
chasse a blâmé Hacène : «[…] tu fais trop de bruit. C’est pour ça que
les animaux sont partis […] »[126].
Il ajoute «Ça pue, ton bois. T’as pas
intérêt à fumer ça dans la cabane »[127].
Si le premier (ça) annonce le sujet, le second le reprend.
Babar, pour sa part, se
plaint de la persécution de la maîtresse : «Elle dit que je suis un
fumiste, mais je ne comprends pas pourquoi elle dit ça […] »[128]
Toutefois, ce pronom peut «traduire
de nombreuses nuances d’ordre affectif »[129]
comme l’indignation. Ali en entendant la sonnerie de la cloche annonçant le
début de la journée scolaire a crié «Merde, ça sonne déjà »[130]
N’oublions pas les formules
figées dans lesquelles paraît le (ça) notamment ça va et comme ça.
«Non, mais ça va pas, non ? vous voulez pas entrer aussi. Y a du café
chaud »[131]
a dit la Louise en se moquant d’un passager dans la rue qui jetait un coup
d’œil sur son domicile.
«Des gens comme ça
portent le doute dans votre tête »[132]
a dit l’écrivain en évoquant certains Français racistes.
L’interrogation ne manque
pas d’être touchée par la langue parlée. Si le français connaît trois genres
d’interrogation : par inversion (simple si le sujet est pronominal ou
complexe si le sujet est un syntagme nominal), par est-ce-que et par
intonation, c’est ce dernier genre qui a la primauté dans l’usage quotidien. «[…]
la langue parlée répugne à employer (les deux premières) constructions »[133]
et tend à marquer l’interrogation par la modulation.
«Il apparaît que
les locuteurs tendent à employer, en situation non surveillée, les formes
conservant l’ordre des mots de la phrase assertive simple : est-ce-que
plutôt que la forme par inversion, l’intonation plutôt que est-ce que (pouvant
lui-même être senti comme une inversion […] »[135]
Nous relevons à titre d’exemple la question posée
par le père à Bouchaoui «Tu veux aller à pied jusqu’à Villeurbanne à 1 heure
du matin ? »[136].
Moustaf
blâme et sermonne son frère par l’interrogation «Tu te prends pour un bébé,
peut-être »[137].
Kamel, surpris que Azouz n’a
pas de vélo, lui demande «t’as pas de braque ? »[138]
et ajoute « t’en veux un ou pas ?»[139].
Nous avons, d’autre part, remarqué l’abondance du
futur proche appelé aussi futur périphrastique. En effet, ce temps verbal entre
en concurrence avec le futur simple et le supplante dans plusieurs
propositions.
«Si l’on s’en tient aux conversations et aux entrevues, le futur simple (il descendra) semble beaucoup moins fréquent que le futur périphrastique (il va descendre), au point qu’on a souvent prédit sa disparition prochaine »[140].
Et bien que les deux temps
verbaux ne soient pas toujours interchangeables ou substituables, le futur
périphrastique a un intérêt particulier dans l’usage quotidien aux dépens du
futur simple qui paraît être plus soigné et plus difficile à conjuguer.
Les héros du Gone du Chaâba emploient le futur périphrastique pour souligner un futur d’imminence qui
«met le procès dans le prolongement immédiat du présent d’énonciation. […] Le FP suppose une contiguïté avec le moment d’énonciation, le FS suppose une rupture »[141].
C’est ainsi que Azouz
propose à Hacène de manger un casse-croûte rapide. «On va d’abord manger le
casse-croûte ! on ne sait jamais au cas où on ne chope rien à la chasse »[142].
Rabah voulant montrer à ses
copains comment les gens s’embrassent dit à Saïda «Bouge pas, Saïda. On va
leur montrer comment les Français s’embrassent »[143]
D’autre part, «dans le FP, l’énonciateur pose son énoncé comme certain, validé, alors que le FS relève du non-certain, pose des procès hors-validation »[144].
Saïda, déterminée à se
venger du gamin qui l’a harcelée crie «Salaud ! je vais tout rapporter
à ton père et à ta mère »[145]
Certaine de la colère du
père, Zohra se lamente «Autrement, c’est moi qu’il va engueuler, le
papa »[146].
Excité, Kamel assure qu’il
va «passer des pognes à sa copine »[147]
«[…] La construction périphrastique indiquerait une sorte de futur de certitude, ou, si l’on préfère une action qui ne manquera pas de s’accomplir. En d’autres termes, nous aurions affaire à un futur perfectif »[148].
Ayant pris la décision de
chasser les prostituées, la Louise considère que leur expulsion est un fait
accompli. «[…] on va pas se laisser marcher sur les pieds par ces
putains »[149].
A l’instar du futur périphrastique qui a la primauté
sur le futur simple, le passé composé (PC) a presque chassé le passé simple
(PS) de la langue parlée et tend à le supplanter dans l’écrit malgré leurs
différences. En effet, le passé simple est le temps du récit alors que le passé
composé est celui du discours.
«[…] Il faut bien voir que le PS constitue le temps adapté aux narrations ritualisées, qui se présentent comme un enchaînement rigoureux d’actions successives. En cela, le PS se distingue du PC, qui n’est pas prédisposé à enchaîner les actions d’une totalité narrative. Le PC présente les événements successifs comme isolés les uns des autres, mal intégrés à la nécessité d’une chaîne causale, d’une économie narrative efficace ».[150].
Néanmoins, les usagers de la
langue ne prêtent pas une grande attention aux différences subtiles recensées
par les linguistes. A l’oral, ils emploient de préférence le PC pour éviter la
conjugaison épineuse du PS. Le PC paraît beaucoup plus simple du fait qu’il «utilise
des auxiliaires très fréquents et un participe passé appris très tôt par
l’enfant »[151].
A l’écrit, les auteurs
tiennent également à le reproduire dans leurs récits étant donné que le PC leur
permet d’accéder plus facilement aux lecteurs. Le passé simple a l’inconvénient
de distraire le lecteur dont l’attention serait focalisée sur la forme de
l’écriture et non pas sur le fond.
Pour décrire l’attitude de
la péripatéticienne après la déclaration de la guerre contre elle, Begag
dit :
«la pute qui a joué les gros bras avec la Louise a pris elle
aussi ses jambes à son cou. Dans sa fuite, son sac à main s’est ouvert et son
contenu s’est répandu sur la chaussée »[152].
Le passé composé a été
également le temps préféré par l’auteur dans le récit relatant les actes de
cambriolage de Rabah.
«Un soir, il a découpé le grillage qui donne dans la grande cage où sont enfermées les poules et s’est emparé de tous les œufs qu’elles couvaient amoureusement […]. La mise hors d’état de nuire du loup a duré plusieurs jours, jusqu’à ce que Rabah sente qu’il le reconnaissait à chaque fois et qu’il n’aboyait plus à son approche, tendant une langue baveuse à racler la terre du jardin. Très confiant, sous les yeux du chien, il a creusé un trou par lequel il s’est faufilé dans le poulailler et détroussé les poules »[153].
Bien que le passé composé ne
soit pas le temps du récit car il «suppose une perspective d’énonciation
incompatible avec celle d’une logique narrative autonome, coupée de l’instance
d’énonciation »[154],
il est plus privilégié que le passé simple et il l’évince aussi bien dans
l’oral que dans l’écrit.
Ainsi, arrivons-nous au
terme de notre étude des phénomènes phonostylistiques aussi bien que
syntaxiques relatifs au langage parlé. La suppression du (e) muet, la
troncation des semi-voyelles et de certaines voyelles inaccentuées, la simplification
des groupes consonantiques, l’assimilation de sonorité et de point
d’articulation, l’élimination de (il) impersonnel et la prononciation [i] de
(il) caractérisent la prononciation orale spontanée des conversations
quotidiennes.
Quant à la syntaxe, elle
porte l’empreinte de la langue parlée, empreinte qui se manifeste par la
redondance syntaxique, la chute de la particule «ne » de négation, la
répétition des pronoms (on) et (ça), l’interrogation par intonation, l’emploi
du futur périphrastique aussi bien que du passé composé.
[1] BLANCHE-BENVENISTE, Claire,
Approches de la langue parlée en français, p. 38.
[2] GADET, Françoise, Le
Français populaire, collection Que sais-je, PUF, Paris, 1992, p. 29.
[3] Cf. DERIVERY, Nicole, La
Phonétique du français, Seuil, Paris, 1997, p.36.
[4] Loc.cit.
[5] Cf. Ibid., p. 37.
[6] RIGAULT, André, Op.cit.,
p. 115.
[7] Le Gone du Chaâba,
p. 18.
[8] Ibid., p. 32.
[9] Ibid., p. 142.
[10] Ibid., p. 55.
[11] Ibid., pp. 92-93.
[12] GADET, Françoise, Le
Français populaire, p. 36.
[13] ID. Cf. Le Français
ordinaire, Armand Colin, Paris, 1989, p. 82.
[14] Le Gone du Chaâba,
p. 26.
[15] GADET, Françoise, Le
Français populaire, p. 37.
[16] Le Gone du Chaâba, p. 60.
[17] Le Gone du Chaâba,,
p. 118.
[18] Ibid., p. 48.
[19] LEON, Pierre, Phonétisme
et prononciation du français, Nathan, Paris, 1993, p. 146.
[20] Le Gone du Chaâba,
p. 210.
[21] GADET, Françoise, Le
Français populaire, p. 44.
[22] Le Gone du Chaâba,
p. 29.
[23] Ibid., p. 72.
[24] GADET, Françoise, Le
Français ordinaire, p. 104.
[25] Le Gone du Chaâba,
p. 75.
[26] Ibid., p.22.
[27] Le Gone du Chaâba,
p. 161.
[28] Ibid., p. 28.
[29] Ibid., p. 36.
[30] Ibid., p. 118.
[31] Ibid., p. 40.
[32] Ibid., p. 55.
[33] Ibid., p. 123.
[34] Cf. BLANCHE-BENVENISTE,
Claire, Approches de la langue parlée en français, p. 38.
[35] Le Gone du Chaâba,
p. 95.
[36] Le Gone du Chaâba, p
80.
[37] Ibid., p. 197.
[38] Ibid., p. 52.
[39].Ibid., p. 105.
[40] Le Gone du Chaâba,
p. 92.
[41] Ibid., p. 16.
[42] LEON, Pierre, Phonétisme
et prononciation du français, p. 72.
[43] GADET, Françoise, Le
Français populaire, p. 40.
[44] Le Gone du Chaâba,
p. 50.
[45] GADET, Françoise, Le
Français populaire, p. 42.
[46] Le Gone du Chaâba, p.
123.
[47] Ibid., p. 52.
[48] GADET, Françoise, Le
Français populaire, p. 40.
[49] GADET, Françoise, Le
français ordinaire, pp. 95-96.
[50] Le Gone du Chaâba,
p. 55.
[51] Ibid., p. 83.
[52] Ibid., p.93.
[53] Ibid., p. 83.
[54] Ibid., p. 20.
[55] BLANCHE-BENVENISTE, Claire,
Approches de la langue parlée en français, p. 38.
[56] Le Gone du Chaâba,
pp. 34-35.
[57] Ibid., p. 168.
[58] Ibid., p. 28.
[59] Ibid., p. 96.
[60] Le Gone du Chaâba,
p. 49.
[61] Ibid., p. 51.
[62] SAUVAGEOT, Aurélien, Français
écrit, français parlé, Larousse, Paris, 1962, p. 159.
[63] Le Gone du Chaâba, p. 109.
[64] Le Gone du Chaâba, p.
20.
[65] SAUVAGEOT, Aurélien, Op.cit.,
p.29.
[66] Le Gone du Chaâba,
p. 21.
[67] Ibid., p. 22.
[68] Ibid., p.36.
[69] Ibid., p. 181.
[70] BLANCHE-BENVENISTE, Claire,
Approches de la langue parlée en français, p. 37.
[71] BLANCHE-BENVENISTE, Claire
et JEANJEAN, Colette, Le français parlé, Didier Erudition, Paris, 1987,
p. 35.
[72] SAUVAGEOT, Aurélien,
Op.cit., p. 31.
[73] Le Gone du Chaâba, p. 22.
[74] MULLER, Bodo, Op.cit.,
p. 252.
[75] Le Gone du Chaâba,
p. 101.
[76] Ibid., p. 184.
[77] Le Gone du Chaâba,
pp. 236-237.
[78] Ibid., p. 64.
[79] SAUVAGEOT, Aurélien, Op.cit.,
p. 31.
[80] BLANCHE-BENVENISTE, Claire,
Approches de la langue parlée en français, p. 39.
[81] MOLINIE, Georges, Le
français moderne, collection Que sais-je, PUF, Paris, 1991, p. 67.
[82] Le Gone du Chaâba,
p. 25.
[83] Ibid., p. 73
[84] Ibid., p. 226.
[85] Ibid., p. 195.
[86] Ibid., p. 35.
[87] Le Gone du Chaâba,
p. 91.
[88] Ibid., p. 236.
[89] Ibid., p. 50.
[90] Ibid., p. 159.
[91] GADET, Françoise, Le
français ordinaire, p. 127.
[92] GADET, Françoise, Le
français populaire, p.78.
[93] MULLER, Bodo, Op.cit.,
p. 246.
[94] Le Gone du Chaâba,
p. 134.
[95] Ibid., p. 34.
[96] Le Gone du Chaâba, p. 28.
[97] Ibid., p. 18.
[98] Ibid., p.101.
[99] SAUVAGEOT, Aurélien,
Op.cit., p. 132.
[100] MAINGUENEAU, Dominique,
L’énonciation en linguistique française, p. 24.
[101] Le Gone du Chaâba,
p. 117.
[102] Le Gone du Chaâba,
p. 82.
[103] SAUVAGEOT, Aurélien,
Op.cit., p. 132.
[104] Le Gone du Chaâba,
pp. 18-19.
[105] POUGEOISE, Michel, Dictionnaire
didactique de la langue française, édition Armand Colin, Paris, 1996, p.
301.
[106] Le Gone du Chaâba,
p. 48.
[107] MAINGUENEAU, Dominique, L’énonciation
en linguistique française, p. 24.
[108] Le Gone du Chaâba, p. 61.
[109] Ibid., p. 231.
[110] Le Gone du Chaâba,
p. 34.
[111] Ibid., p. 36.
[112] Ibid., p. 109.
[113] Ibid., p. 195.
[114] Ibid., p. 135.
[115] Ibid., p. 199.
[116] Ibid., p. 50.
[117] MAINGUENEAU, Dominique, L’énonciation
en linguistique française, p.24.
[118] Le Gone du Chaâba, p. 213.
[119] POUGEOISE, Michel, Op.cit.,
p. 82.
[120] Le Gone du Chaâba, p. 184.
[121] Ibid., p. 195.
[122] Ibid., p.142.
[123] POUGEOISE, Michel, Op.cit.,
p.82.
[124] Le Gone du Chaâba,
p. 236.
[125] Ibid., p. 83.
[126] Le Gone du Chaâba,
p. 34.
[127] Ibid., p. 32.
[128] Ibid., p. 184.
[129] POUGEOISE, Michel, op.cit.,
p.82.
[130] Le Gone du Chaâba,
p. 182.
[131] Ibid., p. 49.
[132] Ibid., p. 207.
[133] SAUVAGEOT, Aurélien,
Op.cit., p. 106.
[134] GADET, Françoise, Le
français populaire, p. 81.
[135] ID., Le français
ordinaire, p. 139.
[136] Le Gone du Chaâba,
p. 159.
[137] Ibid., p. 22.
[138] Le Gone du Chaâba,
p. 194.
[139] Ibid., p. 195
[140] BLANCHE-BENVENISTE, Claire,
Approches de la langue parlée en français, p. 56.
[141] MAINGUENEAU, Dominique, L’énonciation
en linguistique française, pp. 101-102.
[142] Le Gone du Chaâba,
p. 34.
[143] Ibid., p. 19.
[144] MAINGUENEAU, Dominique, L’énonciation
en linguistique française, p. 102.
[145] Le Gone du Chaâba,
p.19.
[146] Ibid., p. 64.
[147] Ibid., p.231.
[148] SAUVAGEOT, Aurélien, Op.cit.,
p.96.
[149] Le Gone du Chaâba, p. 50.
[150] MAINGUENEAU, Dominique, L’énonciation
en linguistique française, p. 90.
[151] WALTER, Henriette,
Op.cit., p. 319.
[152] Le Gone du Chaâba,
p. 54.
[153] Ibid., pp. 45-46.
[154] MAINGUENEAU, Dominique, L’énonciation
en linguistique française, p. 90.