Charles BONN :

Le Roman algérien contemporain de langue française : espaces de l’énonciation et productivité des récits.

Thèse de doctorat d’Etat, Université de Bordeaux 3, 1982, Sous la direction du Professeur Simon JEUNE,

5 volumes, 1428 p.

Sommaire de la thèse

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Page personnelle de Charles Bonn

TROISIEME PARTIE.
Lieux de paroles : Royaumes de nulle part

INTRODUCTION.  QUELLE LOCALISATION ?. 2

CHAPITRE 1. D'UNE MENIPPEE DE L'ÉCART A L'INSTALLATION DANS LA MARGE : UN PASSAGER DE L'OCCIDENT ET LE VILLAGE DES ASPHODELES. 14

CHAPITRE 2. PAROLES D'UN LIEU VIDE : LA DANSE DU ROI ET L'EXIL ET LE DESARROI 28

CHAPITRE 3.  "AUCUN LIEU EN CE MONDE" : LE CHAMP DES OLIVIERS ET MEMOIRE DE L'ABSENT  55

CHAPITRE 4. LA PAROLE ENCLOSE : DIEU EN BARBARIE ET LE MAITRE DE CHASSE.. 88

CHAPITRE 5.  L'AUTRE COTÉ : COURS SUR LA RIVE SAUVAGE & HABEL. 127

CONCLUSION.  LE DIRE DANS LA LIMITE. 169

 


INTRODUCTION.
QUELLE LOCALISATION ?

L'ECRITURE, TENTATIVE DE LOCALISATION TERRIENNE FACE A LA VILLE ALIENANTE. 6

LA VILLE, ESPACE ET ENJEU DE LA RENCONTRE DES DISCOURS DE LOCALISATION.. 9

1) La prise de la ville. 10

2) Quelle légitimité ?. 11

3) Ville et mémoire. 12

L'ECART, DESIR ET ABSENCE DU LIEU.. 15

 

 

Comment une écriture qui ne camoufle pas son lieu d'énonciation sous une fausse transparence discursive produit­-elle sa localisation, c'est-à-dire la double inscription his­torique et spatiale de son signifiant ? Quels sont les espa­ces dont elle se réclame contre sa dilution dans des lieux d'énonciation qui ne lui appartiennent pas ? Quels sont les espaces qu'elle produit, non tant en une simple description dont on a vu qu'elle suppose cette fausse transparence ici récusée, mais par la créativité de son écart, dont le fonc­tionnement mythique est une des modalités qu'on a le plus développées ?

En fait, la véritable conquête du lieu se fait à tra­vers l'écriture, et l'on peut dégager des oppositions com­plexes, comme celle qui se dessinerait entre la ville non-lieu mais espace cependant des idéologies, et l'écriture lo­cale. L'écriture devient extensive, corps, origine, densi­té. Mais à rebours s'opère à travers elle une substitution entre le désir externe de localisation, résurgence du para­dis de l'enfance, monde clos, et la finalité propre d'une écriture ouverte à tous les questionnements. Comme la ville, l'écriture éclate dans l'impossibilité de sa propre saisie. A la limite, on pourrait dire que le désir de localisation serait une nécessité de l'écriture à trouver corps, à être réellement. Conquête du lieu à travers l'écriture, mais réa­lisation de l'écriture dans la localisation de sa signifiance : voici bien une nouvelle ambiguïté productrice, facteur privilégié de multiplication de nos lectures.

Et cependant, il est une autre ambiguïté productrice celle de la rencontre d'un espace géographique signifié, dont la structuration va à son tour prendre sens, et d'espaces de langages pourtant tout aussi présents et inséparables d'une structuration de l'espace géographique, qui ne prend de sens que par eux, mais hors duquel, objet soudain devenu sujet, ils sont proprement signes inefficaces, vides de sens, spatialité vaine.

Ainsi la ville, par exemple, est bien plus qu'un lieu ou qu'un espace référentiels : elle est langage, elle est culture (s), elle est toute entière système signifiant, ren­voyant à des ailleurs. Ailleurs temporels, en ce qu'elle est écriture d'Histoire. Mais ailleurs spatiaux également, en ce qu'elle ne se conçoit pas sans un arrière-pays dont elle se veut emblème, dont elle est possession ou fuite, mais qui, qu'elle le veuille ou non, est toujours en dernier recours son lieu ou son envers, sans lequel cependant elle ne saurait être.

Référent, certes, la ville est donc surtout, malgré l'opacité des couches d'Histoire qui se sont souvent super­posées en elle, transparence d'un signifiant. Orgueilleuse ment dressée au départ, comme la ville de Caïn que décrit Jacques Ellul [1], contre la mouvance, apparent non-lieu, d'un nomadisme qu'elle fixe, et contre la malédiction divi­ne dont elle conjure la menace de disparition, elle est ce-­pendant le non-lieu qui ne se conçoit que par sa négation de cette mouvance nomade, lieu véritable malgré son absence fixité. Elle est ainsi le non-être dans la négation d'une parole en laquelle, déjà, elle a disparu.

La ville, créée par la signifiance, ne peut lui être un lieu préexistant. En ce sens, elle est non-lieu et s'op­pose aussi bien à ce que j'ai appelé la "terre" qu'à l'"es­pace maternel". Système de signes plus qu'espace, elle est alors la "Cité" de mes "structures profondes". Elle est aus­si les langages qui s'y entrecroisent pour la maîtrise de l'espace et des lieux en l'acte de leur nomination. Or, tout langage suppose l'absence de ce qu'il nomme : système de si­gnes, la ville-Cité est aussi absence. Et pourtant la ville peut être également l'opacité des couches d'Histoire qui ma­térialisent et dessinent des espaces et des sous-espaces eux-mêmes signifiants, et cependant lieux tout en étant si­gnes : entre le signe et le lieu, le langage et sa localisa­tion, la ville est carrefour ambigu, et pas seulement dans l'écriture maghrébine.

L'ECRITURE, TENTATIVE DE LOCALISATION TERRIENNE FACE A LA VILLE ALIENANTE

La ville est d'abord absence et blessure. Dans bien des romans français contemporains [2] des romans algériens que je décris ici, de même que dans la société française actuelle, le citadin en mal de déracinement jette un regard nostalgique sur une campagne devenue magique puisqu'elle symbolise l'Ailleurs, le Paradis qu'il a l'espoir de retrou­ver et qui semble cependant se dérober quand il veut le pé­nétrer. La fuite de la ville, le refus de l'univers urbain, conséquences d'une inadaptation physiologique et psychologi­que, sont le point de départ de la quête ambiguë d'une im­possible harmonie de l'être. Cette harmonie utopique est re­cherche de la totalité perdue entre l'homme et le monde. La fuite du citadin aura pour but hypothétique plutôt l'Ailleurs que la campagne, celle-ci ne servant qu'à concrétiser un rêve de plénitude dont il veut en vain retrouver la trace. Derriè­re sa fenêtre, face aux immeubles, le citadin rêvera d'une campagne qu'il définira inconsciemment selon la forme de ses désirs insatisfaits. La campagne représente dans ce contexte l'unité par opposition à la ville qui est dissociation. La ville est la représentation mythique d'un système social, d'une technocratie, et dans ce sens elle est le symbole de notre civilisation. Le refus de la ville est donc un acte d'indépendance de l'homme vis à vis de la machine sociale, une invite à repenser à partir d'autres critères les liens qui l'associent et le rattachent au monde, à l'environnement, à la terre. Et en même temps, ce refus est recherche d'un lieu utopique idéal. Bien des romans français nous en décri­vent la nostalgie ou la réalisation fantasmatique : le meil­leur exemple en est peut-être celui du Robinson, de Michel Tournier, dont l'épanouissement cosmique de son corps le fait racine même de l'île [3].

La problématique de l'écrivain maghrébin face à la ville est a priori bien différente. Elle est d'abord cultu­relle : la ville, pour l'écrivain algérien avant l'Indépen­dance, est ressentie comme le domaine de l'Autre, comme é­trangère. Elle représente l'altérité, symbolisée dans Nedjma par l'horloge de la gare de Bône, devant qui nul ne lève la tête, et qui introduit un temps autre, celui de l'Histoire, dans le temps cyclique de la terre. Elle est une monstrueuse excroissance qui dévore ses habitants, comme dans Qui se sou­vient de la mer, et dont la présence prolongée après l'Indé­pendance est considérée par le Muezzin de Mourad Bourboune comme une trahison : "On nous avait promis de la raser à l'arrivée, de déterrer ses fondations, de l'ensemencer de sel selon le rite des grands âges : faire place nette au sanctu­aire du nouveau culte. On a menti. On ne l'a pas fait. On triche" [4].

Dans ces conditions, l'ailleurs que pouvait représenter la terre dans la rêverie du citadin des romans français est non plus rêvé mais posé radicalement en opposition comme une réalité indubitable et crue face à la ville, irréalisée de ce fait. Déjà, dans La terre et le sang de Feraoun, la ville (en l'occurrence la France, considérée globalement comme "ville", par opposition à la terre-Kabylie) où le héros a pour­tant passé vingt ans, n'a plus après son retour "d'autre si­gnification que celle d'une parenthèse gigantesque, impuis­sante à changer le sens général d'une phrase" [5]. Malgré sa réussite tant sociale que sentimentale en France, on a vu en première partie le héros du Quai aux fleurs ne répond plus de Malek Haddad se jeter du train en marche lorsqu'il apprend incidemment, par le journal, la trahison de l'épouse au village. Bien des romans plus récents nous montrent, dans la ville, des personnages directement issus de la terre, mais dont la seule présence opaque et dense frappe le paysa­ge urbain d'une soudaine et irrémédiable irréalité honteuse. Ce sont, entre autres, le "type" du premier chapitre de Qui se souvient de la mer de Mohammed Dib, ou Oncle Saddek dans Yahia, pas de chance, de Farès.

Sous toutes ces formes, l'ailleurs est d'autant plus réel, face à la ville, qu'il est le lieu véritable, originel, Ici, c'est la ville qui devient un ailleurs, car sa caracté­ristique essentielle est l'absence de lieu. Le vrai lieu du héros de Malek Haddad est le village où l'épouse le trahit. Toute l"'intrigue" de Dieu en barbarie est la quête impossible et vaine du lieu origine, à travers la ville, par Kamel Waëd. Or, ce lieu n'existe pas, ou alors il est au-delà du rempart que Kamel ne franchira jamais. Dans la ville, le lieu n'existe pas. Elle est absence. Et lorsque la ville devient l'ensemble de "ce monde", la modernité dans laquelle nous vivons tous, Nabile Farès peut affirmer, dans 1"'inscription" du Champ-des Oliviers : "Exil de la pierre en ce monde. Où l'homme tue. Faisant voler la pierre, ou l'argile, là, au­-dessus de nous, pour dire : Aucun lieu en ce monde... Aucun lieu... Que cette déflagration meurtrière de votre terre" [6].

Car la ville est également meurtre. Elle est cette "déflagration" meurtrière de votre terre par laquelle s'inscrit la blessure de la modernité. Par l'absence même de lieu qu'elle recèle, elle est blessure : séparation, arrachement, mais aussi répression. Elle est éclatement puisqu'elle pro­voque la séparation des quatre amis à la fin de Nedjma, en fait des "passagers clandestins" aux quatre points cardinaux de l'espace qu'elle investit. Elle sépare de l'unité origi­nelle et force à la migration les émigrés du Muezzin qui "bâ­tissent, rebâtissent des maisons pour les autres", et "habi­tent l'ailleurs" (p. 72), ou Abdenouar dont tout le récit, dans Mémoire de l'absent, s'adressera à Jidda, la vieille, proche de la terre, ou à Kahena la reine des Aurès, toutes deux oblitérées par l'écriture de la ville. Blessure, elle va jusqu'à s'auto amputer dans Harrouda du marocain Tahar Ben Jelloun, où la "ville à venir" déjà privée de tout passé, de toute mémoire, organise la répression-violence jusqu'à devenir un espace "sans", un espace d’absence : "une ville sans enfants, sans oiseaux, sans arbres... un-espace plat" [7].

L'absence du lieu est donc l'une des caractéristiques essentielles de la ville dans le roman maghrébin. Le lieu existe, ou a existé. Il n'est pas à inventer. C'est pourquoi la ville y est peut-être plus fortement ressentie comme bles­sure. La localisation n'est en définitive que le désir d'ef­facer cette blessure, de faire comme si cet arrachement n'a­vait pas eu lieu. L'entreprise la plus évidente dans ce sens est celle d'Ali Boumahdi, définitivement coupé de son lieu, le village des asphodèles (qui est également le titre du li­vre) puisqu'il vit en France, dont le récit est une tentative désespérée et parfois pathétique de faire revivre un monde totalement mort, de résorber la rupture spatiale, la profon­de déchirure. Boumahdi renoue avec la description ethnogra­phique telle que Feraoun l'avait inaugurée vingt ans plus tôt. Mais son écriture est appel désespéré du lieu, depuis la ville-absence, alors que celle de Feraoun était revendi­cation d'existence dans le regard de l'Autre ("Montrer que les Kabyles étaient précisément des hommes", disait-il ), et fi­nalement désir de s'intégrer dans la ville, après reconnais­sance par celle-ci. On ne peut donc véritablement parler de localisation pour Feraoun, alors que Boumahdi illustre fort bien la tension nostalgique, le désir contenus dans cette notion, et l'écriture qu'elle suppose. C'est pourquoi, mal­gré les comparaisons qu'on peut faire entre l’œuvre de ces deux écrivains, et l'anachronisme que j'ai déjà souligné du roman de Boumahdi, j'ai considéré que la description de ce dernier ne pouvait être pleinement signifiante que dans l'op­tique de cette troisième partie.

Toute autre est la localisation telle que l'illustre Kateb Yacine. Point de description physiologique du lieu chez lui, ou si peu. Le Nadhor n'a pas valeur en lui-même, comme Berrouaghia chez Boumahdi, ou tel des lieux décrits­-recréés par les romanciers français. Il a surtout valeur culturelle, car il abrite l'Ancêtre, le Fondateur de la tri­bu Keblout, personnage mythique, qui est le seul lieu véri­table. Il est spatialité inséparable de la signifiance mythi­que, au texte de laquelle il donne corps, pour s'évanouir aussi avec lui, comme on l'a vu en première partie. Cet aspect culturel de la localisation dans les romans maghrébins explique aussi pourquoi on y trouve si peu de descriptions du rapport productif de l'homme et de sa terre [8], du tra­vail-fécondation de celle-ci, que décrivent avec force certains romanciers français comme Jean Giono et surtout Jean Cayrol [9]. Et c'est aussi pourquoi la localisation, face à la ville, dans le roman maghrébin, peut se faire au sein me de la ville, tout en étant en rupture avec elle. C'est "Dar Sbitar", La grande maison [10], de Dib, îlot culturel différent dans une ville qui appartient aux "autres", c'est la ville des profondeurs, la mer, ou le personnage même de Nafissa dans Qui se souvient de la mer, la ville du "résidu gris", celle des artisans, de la mère et des enfants, face à celle des notables, à celle de l'"encre blanchâtre", dans Harrouda et, dans le même roman, Fass contre "la ville à venir" ou "Tanger la trahison", c'est Clos-Salembier "ban­lieue terrible" où règne Jidda dans Mémoire de l'Absent de Nabile Farès.

Cette localisation culturelle, qu'elle soit terrienne ou citadine, dans le roman maghrébin, s'est transformée dans l'Histoire qui le sous-tend en Révolution. L'ancêtre est, dès le départ, un mythe mobilisateur contre la ville symbole de l'autre. Face à la ville-blessure, avant ou après les in­dépendances, le seul lieu possible est l'envahissement de la ville même, sa conquête et sa négation. Le lieu occulté par la ville devient dévoration de la ville. Chez Farès, l'ogres­se du Champ des Oliviers, comme chez Kateb, est dévoration. Clos-Salembier "descend vers la ville par tous les côtés" pour en faire "le lieu sauvage immérité cité d'une meurtriè­re liberté" (p. 16). Le Muezzin de Bourboune commence "le combat contre la ville", pendant que les fellahs de Dieu en barbarie se préparent à envahir les métropoles du monde en­tier. Mais s'agit-il encore ici de localisation ? La victoi­re – d'ailleurs toujours différée – du lieu sur la ville qui le nie n'est-elle pas auto-destruction du lieu même, dans son propre éclatement ? Nous serons donc amenés à nous demander quelles sont les limites de cette localisation.

Car le lieu se dérobe au moment où l'on croyait le saisir. Venu chercher son enfance, Boumahdi ne trouve que la mort, dans Le village des asphodèles, tout comme Mokrane dans L'exil et le désarroi. Le retour est impossible : pour avoir voulu tenter une utopique conciliation des deux espaces, Mok­rane meurt, dans La colline oubliée de Mouloud Mammeri, parce que toute tentative d'harmoniser le lieu d'origine et la vil­le est nécessairement vouée à l'échec. La seule harmonisa­tion possible est la mort, mélodieuse et éblouie, dans la nei­ge du col de Tizi N'kouilal. Plus violemment, l'entreprise de communication des Mendiants de Dieu avec les Ouled Salem dans Le Maître de chasse de Dib est cassée par l'armée, qui tue Hakim Madjar. Tout ce roman était d'ailleurs le récit d’un vaste essai de localisation dont la limite est précisé­ment celle de la communication même.

Déjà dans Qui se souvient de la mer Nafissa, attachée au château de l'enfance, lieu elle-même, est également mort. Chez Kateb, le fondateur porte en lui sa propre mort. La ter­re sombre d'où il avait surgi n'aspire qu'à l'absorber de nouveau au fond de la caverne. Au Nadhor, il s'efface derriè­re le nègre meurtrier, exécuteur de sa loi. D'ailleurs, le fondateur a trahi, une fois sa vanité satisfaite. "Liquida­teur de notre armée natale, il nous aura laissé le subtil hé­ritage de ses dettes, la stupeur : l'éternelle nouveauté de vivre par milliers confondus, sans grande science, et forts de ce royaume hypothétique" disait déjà l'auteur du Polygone étoilé (p. 17). Le lieu trouvé n'est qu'une vaste duperie.

Se couper de la différence que représentait la ville, pour "vivre par milliers confondus" n'aboutit qu'au conformisme, et au silence. Au moment où l'on attendait de ce fondateur enfin rejoint une réponse, le voilà qui s'éclipse. "Il n'y a pas eu de porte" dit Le Muezzin (p. 136), dont l'entreprise portait en elle dès le début sa propre négation, sa propre mort, lui qui n'a que mépris pour les "édificateurs" et re­part vers le Sud, lieu vide, sable, sans mettre son projet à exécution. Le grand portail devant lequel les personnages de La danse du roi de Dib essaient de recréer dans le jeu théâtral leur lieu perdu s'ouvre au petit matin sur le vide. Lieu elle-même, Arfia, incarnation terrienne de la Révolu­tion, n'est plus que le lieu d'un vide. Le dialogue-désir d'Abdenouar avec Jidda, ou de Brandy Fax avec l'ogresse chez Nabile Farès est en fait adieu définitif à ces deux personnages-lieux désirés, et ce, grâce à l'écriture même : à la fin de Mémoire de l'Absent, "l'esclave est au-delà du fleuve" (p. 229), et l'écriture qui devait recréer Jidda et Kahena n'est que le lieu de leur sacrifice, de leur mort dé­finitive.

L'écriture-lieu est tragédie. Elle est interrogation de plus en plus angoissée sur sa propre origine, sur le lieu qu'elle est et dont elle procède. Or, le pays d'Ameksa ne surgit, chez Farès, que dans la mort du récitant (p. 161). Quant à Rodwan, dans La danse du roi, c'est au-delà même de la mort qu'il veut "capter le visage d'ombre d'où s'écoulait le discours", "surprendre cette parole, qui n'est autre que l'écriture, "à son véritable point d'émission, non sur un visage, mais à son origine inéclaircie, plus oubliée que l’ou­bli " (pp. 51-52). Cependant, en quête de son propre lieu, la création ne trouve que le vide – vide désirant diront cer­tains – dont elle procède. La parole finit dans la mort du lieu, comme l'entreprise du Muezzin, dans le sable, car "Nous, nous sommes assis au milieu du désert sans autre ri­chesse que notre peau", et la réponse ultime, le lieu ultime, nous dit Tijani, est : "Rien" (pp. 72-73).

Partie de l'absence à quoi se réduit la ville, l'écri­ture-localisation, après être devenue elle-même son propre lieu, s'aperçoit donc finalement qu'elle n'est que lieu vide. Impossible réalisation du Plein, le lieu éclaté préfigure donc un questionnement tragique sur la création elle-même, laquelle s'ouvre sur une ultime béance.

LA VILLE, ESPACE ET ENJEU DE LA RENCONTRE DES DISCOURS DE LOCALISATION

L’entreprise de localisation, telle qu’on vient de la décrire dans un survol de l'écriture romanesque, est donc essentiellement ambiguë. Ambiguïté d'un projet qui, feignant de chercher un lieu où dire l'être comme l'identité, mais antérieur à ce dire, finit par le chercher dans sa quête el­le-même : l'écriture. Mais ambiguïté aussi d'un projet dé­ceptif qui ne trouve de lieu que dans la mesure où il mani­feste sa vacuité, pour ne pas dire son impossibilité. La pro­ductivité de l'écriture l'est d'un sens comme d'un lieu dont la saisie sera toujours impossible, mais dont la production n'est réalisée que dans cette impossibilité même. L'impossi­bilité du lieu rejoint celle du sens : le lieu projeté n'é­tait-il pas d'abord celui qui devait donner le sens ? Or, le sens ne peut être donné que par la parole qui projette et délivre le lieu, mais le lieu ainsi délivré n'est en fin de compte que la parole elle-même, laquelle s'évanouirait dans l'instant où elle se réduirait à la positivité d'un sens.

Or, l'urgence politique réclame la définition du sens comme du lieu auquel il est attaché. La localisation de l'é­criture ne serait-elle que dans sa propre négativité ? Néga­tivité soulignée par Blanchot ou Foucault, mais incompatible avec les buts du discours idéologique, dont le rôle est au contraire d'affirmer le sens, et de désigner le lieu, quelle que soit sa propre matérialité. Cherchant sa localisation dans sa propre quête, l'écriture montrerait ainsi la négati­vité qui la distingue fondamentalement du discours idéologi­que ? Mais voyons de plus près, à partir d'un exemple précis, celui de l'image de la ville dans le discours idéologique et dans la production romanesque. Car, lieu de rencontre de discours avec la florescence desquels elle se confond, la ville est également projetée par ces discours (littéraire, ou idéo­logique), quitte, comme la localisation terrienne qu'on lui avait opposée, à se perdre à son tour en se confondant avec la parole qui la projette [11] ?

1) La prise de la ville

Il est évident qu'aucun discours idéologique de cons­truction nationale ne peut se permettre de dire la mort du lieu, puisque sa fonction est au contraire de créer le lieu en le disant. Ce discours qualifiera la ville au moyen d'un vocabulaire moral ('"frelaté") ou socio-politique ("valeurs petites bourgeoises"), mais ne se hasardera pas dans le do­maine de l'onirique, dans le non-dit collectif plus profondé­ment vécu que des catégories discursives et que seul le créa­teur qui ne se moule pas – ou ne se protège pas – dans une linéarité "rationnelle" saura dire, lui qui procède par "in­duction" et non pas "déduction". Car le propre du créateur est d'aller au-devant de l'image vécue pour la révéler, et non de déduire le concept d'une quelconque rationalité. Plu­tôt que dans une rationalité, il se situe dans une nécessité, même.- et surtout – si cette dernière n'est encore codifiée par aucun discours.

Mais s'il ne naît pas dans les chemins de l'analyse, le concept "induit" au niveau onirique peut enrichir et même susciter l'analyse objective. C'est pourquoi si la ville est altérité blessante et rupture, elle est également altérité désirée, parce que féminisée, sexualisée. La description de l'image poétique, ici, va ouvrir la voie à celle du puissant moteur d'énergie révolutionnaire que fut le symbole de la pri­se de la ville.

La ville, lieu d'une puissance qui nous annihile, est en même temps un espace féminin à prendre, à violer. "Ville" signifie d'abord celle du colon, irréelle parce qu'étrangère, mais à cause de cette étrangeté même elle est la fête, elle suggère la transgression et elle est femme. Cette femme "tou­jours fuyante en sa lascivité, tardant à se pâmer, prise aux cheveux et confondue dans l'ascension solaire", dit Kateb [12]. Or, cette ascension solaire, le psychanalyste y verra sans peine un désir mythique et compensatoire de disposer d'une puissance cosmique dont le colonisé se sent plus que tout autre spolié. Et l'on a vu comment Fanon donne sa plei­ne dimension politique à cette violence fantasmatique compen­satoire qu'il décrit à partir de son observation analytique [13]. Il n'y a plus qu'un pas à franchir pour faire de la ville le symbole du pouvoir, et de sa conquête la prise du pouvoir proprement dite. Ce que verront les politologues, entre autres Bruno Etienne [14]. Avant lui, Berque avait su décrire dans la fête de la prise de la ville à la fois la di­mension politique et 1e dimension ludique et onirique [15].

L'ennui est que cette prise de pouvoir dans et par la ville ne peut être faite que par une classe dirigeante. La ville ne peut être à tous. Elle installe le clivage social ; elle est, une fois de plus, lieu de séparation et, comme tel­le, blessure [16]. L'exode rural envahit la ville d'une popu­lation marginale dont les valeurs ne pourront jamais être les valeurs urbaines, et dont le nombre, si l'on n'y met un frein, finira par détruire de fait l'espace et les valeurs urbains à quoi la classe dirigeante s'est assimilée. Pour les ruraux qui désirent eux aussi, quoique sur un registre moins objectivé que celui de la classe dirigeante, prendre la ville, la ville est déjà occupée par ceux qui ont su l'utiliser. C'est ici que la navette entre textes littéraires et analyse idéologique ou sociologique va de nouveau s'inverser. Car si sociologues et économistes décrivent à l'aide de chiffres souvent effrayants ce flux migratoire des campagnes vers les villes et les mesures du pouvoir pour l'enrayer, l'écrivain, quant à lui, donnera à ce phénomène sa pleine dimension pla­nétaire, celle de la mort de ce que nous appelons peut-être un peu trop hâtivement "la civilisation", dont Mohammed Dib nous montre la fragilité, et aussi, le factice, dans Dieu en barbarie ou Le maître de chasse.

La prise de la ville, moteur symbolique de la révolu­tion tant qu'elle se constitue en mythe à partir d'un manque collectif unanime, désigne les limites d'un discours lorsqu'el­le se heurte à la réalité urbaine majeure, qui est la sépara­tion. Celle des remparts qui entourent la ville de Kamal, le héros de Dib. Celle, aussi, de l'ethnophobie que Bruno Etien­ne décrit parmi les mécanismes de défense de la société ur­baine. Dans les deux cas, le discours qui fonde la ville a­près l'avoir prise est en question, radicalement. Il n'en a pas moins partagé avec l'écriture une création mythique par­ticulièrement productrice de sens. Mais contrairement à l'écriture qui sollicite la prolifération sémantique du mythe, le discours idéologique va craindre d'être débordé par cette prolifération, dont il a pourtant été nourri.

2) Quelle légitimité ?

Remettre en question le discours idéologique, non à cause de son contenu révolutionnaire, ou se réclamant de la révolution, mais parce qu'il est discours et non parole, et en tant que tel trahison du vécu, c'est bien entendu con­tester la légitimité de la ville elle-même. Car la ville est toute entière une création de ce discours qui en prend pos­session, l'assume, puis l'aménage.

Ce discours organise l'espace urbain, puis l'espace rural lui-même selon les normes de sa propre rationalité, qui doit souvent beaucoup à celle de l'Autre. Et cet Autre ressemble parfois au colon, dont la ville n'était pas telle­ment dissemblable de celle qu'on nous propose. Les textes littéraires, principalement ceux postérieurs à l'Indépendance, soulignent presque tous ­l'illégitimité et la fausseté de la ville, où pourtant se tient le pouvoir. On sait comme chez Boudjedra la ville est le lieu du mensonge et de la tricherie des pères et du clan. Mais chez ­Bourboune, les images sont bien plus fortes : c'est la ville "fausse couche, ville bâtarde affalée sur le lieu d'irruption de la vraie ville". Cette ville fait des marginaux de ceux-là mêmes qui ont per­mis de la prendre. C'était le thème du Muezzin, ce sera en­core, la même année, celui de La danse du roi.

Le discours politique ne dit pas directement, bien sûr, cette illégitimité de la ville : ne cherche-t-il pas au contraire à faire de la ville le témoin pleinement assi­milé de sa réussite, puisque la Charte nationale propose de faire de la capitale "un symbole de la souveraineté nationa­le, et une grande métropole économique d'un pays en plein développement" ? Mais ce discours n'en est pas moins implici­tement porteur, on s'en est aperçu, d'une mythologie collec­tive où la ville, surtout dans le contexte historique de l'Algérie, n'est pas véritablement légitime, ou du moins ne l'est pas encore. Ainsi les textes officiels laissent appa­raître une image de la ville que Leca nommera "néo-khaldou­nienne" [17], en ce que la légitimité politique y est toujours localisée hors de la ville, qui cependant est le siège du pouvoir.

Le pouvoir cherchera donc à se légitimer en soulignant ses liens prioritaires avec les campagnes, où il serait dan­gereux pour lui qu'un autre groupe puisse lui voler sa cré­dibilité. Mais en même temps, la ville est à la fois le lieu de son espoir économique, fondé en grande partie sur l'in­dustrialisation, et de sa reconnaissance par l'extérieur, par ces "autres" du regard de qui la classe dirigeante, com­me Kamal Waëd dans les romans de Dib, ne saurait se défaire alors que ce même Kamal ne sait, dans Dieu en barbarie, fran­chir le mur d'enceinte qui le sépare des campagnes menaçantes. Et cependant ces campagnes, lieu de ses lointaines origines occultées à cause du regard de l’"Autre", sont le seul garant de sa propre vérité, dont il se prive du même coup. Se pro­tégeant contre elles, Kamal se protège contre lui-même. Il vit déjà sa mort.

Le texte littéraire, ici, dit sans en être pour autant la lecture, ce que seule l'analyse des non-dits du texte po­litique permet d'y déceler. Il est par rapport au texte poli­tique l'envers, la profondeur onirique en fonction de laquel­le ce discours, sans le dire, se construit. Sans se prendre au contenu du discours politique, il le désigne néanmoins comme un discours s'enroulant autour d'un centre vide don