Ahmed Cheniki
Théâtre algérien,
Itinéraires et tendances.
Thèse de doctorat nouveau
régime
Sous la direction de Robert
Jouanny,
Université Paris 4,
1993
A ma mère, à mon père
A tous ceux qui oeuvrent pour une véritable naissance du théâtre en Algérie et au Maghreb
Et à ceux qui se sacrifient pour la vérité dans des
lieux où le mensonge est de rigueur
Je remercie M.Robert Jouanny pour son sérieux et l’aide
extrêmement précieuse qu’il m’a apportés.
Je ne peux oublier la décisive contribution de
M.Jean Déjeux, un homme qui a fait énormément connaître la littérature
maghrébine.
Je remercie également tous les amis -notamment les
vrais hommes de culture- qui m’ont permis de me remettre en question et de
comprendre que dans mon pays, l’Algérie, la vérité, encore voilée, est pour
demain.
Je ne peux oublier de citer notre amie, Jacqueline
Arnaud, ni Mme Jeanne Lydie Goré dont la générosité et la passion pour la
littérature sont exemplaires.
INTRODUCTION
Parler
du théâtre en Algérie, c’est poser préalablement le problème de la définition
du théâtre. Tous les travaux universitaires et les articles de presse
considèrent que les premières pièces ont vu le jour vers les années vingt après
la tournée égyptienne de Georges Abiad en 1921, groupe qui présenta à l’époque
deux drames historiques en arabe « classique », Salah Eddine el
Ayyoubi, une libre adaptation du Talisman de Walter Scott
et Thorâtou el arab, inspirée du Dernier des Abencérages de
Chateaubriand. Ce qui ne fut nullement le cas d’autant plus que les premières
troupes égyptiennes séjournèrent en
Algérie en 1907-1908 : Al koumidia el Masria (La Comédie
Egyptienne) de AbdelQadir el Masri et Jawq Souleymane Qardahi. Le
passage de ces deux troupes poussa de jeunes lettrés algériens à s’intéresser à
l’art théâtral. Qardahi joua essentiellement Salah Eddine et Antara
qui touchèrent le public constitué essentiellement de lettrés en langue
arabe . Ceux-ci, grâce à l’apport des associations culturelles et
religieuses, commencèrent à monter des pièces théâtrales. La date de 1921 est
donc sérieusement remise en cause. D’ailleurs, un témoin de l’activité
théâtrale en Algérie, Mahboub Stambouli, avance, lui, 1910 comme année de naissance des premières pièces algériennes1. Des associations culturelles et
religieuses existaient un peu partout à travers le territoire national
(Constantine, Médéa, Blida, Oran, Sidi Bel Abbès…). On jouait des pièces
mettant en scène des personnages historiques1.
L’arabité et l’islamité, deux thèmes fondamentaux marquaient le territoire dramatique et séduisaient un public
constitué essentiellement de lettrés en arabe. Leur nombre était restreint.
D’autres recherches s’imposent pour déterminer avec exactitude la date de
naissance et les conditions d’émergence de l’art théâtral en Algérie. De
nombreux chercheurs qui ne semblent pas avoir entrepris un sérieux travail
d’enquête et de terrain optent pour les années vingt comme les premiers moments
du théâtre dans notre pays. Cette confortable et facile position pose le
problème de la recherche et des moyens mis en œuvre pour arriver à ces fins. Il
est certain aujourd’hui que les premières pièces furent jouées vers le début du
siècle, non dans les années vingt comme semblent le croire de nombreux chercheurs
sans aucun travail préalable d’exploration. Ainsi, les choses commencent donc à
rentrer dans l’ordre, même si trop peu de travaux de recherche sérieux ont été
réalisés ces derniers temps. L’université est encore trop défaillante et
prisonnière de schémas trop sclérosés en matière de recherche théâtrale et
littéraire.
L’élément essentiel qui permit aux algériens de pratiquer l’art scénique
fut incontestablement les tournées de AbdelQadir el Misri et Souleymane Qardahi
qui ont été considérés comme des espaces de légitimation du discours artistique
européen, longtemps marqué par la méfiance et la suspicion.
-Le passage de la troupe de Georges Abiad :
Moins d’une quinzaine d’années après AbdelQadir el Misri et Souleymane Qardahi,
Georges Abiad qui organisa une tournée en Tunisie, débarqua à Alger en 1921
avec deux pièces historiques, Salah Eddine el Ayyoubi et Thorâtou
el arab. A partir de cette année, d’autres associations culturelles,
marquées par le passage de cette troupe, commencèrent à produire des pièces en
arabe « classique », d’ailleurs vite boudées par le public qui ne
pouvait pas apprécier un genre qui lui était totalement étranger. L’Association
des Etudiants Musulmans, l’ensemble Al Moutribiyya, l’association al
Mouhaddiba (L’Educatrice) furent constituées. Les expériences
égyptiennes, ne laissèrent pas les élites algériennes indifférentes à la
pratique théâtrale. Bien au contraire, quelques algérois se mirent à monter des
pièces. Ali Chérif Tahar écrivit trois textes représentés entre 1921 et 1923.
Ces pièces qui ne furent pas de grands succès populaires traitaient
essentiellement du thème de l’alcoolisme. Il s’agit de Achifa’ ba’d al manâ (La
guérison après l’épreuve), pièce jouée en 1921 et reprise en 1923 à l’Opéra
d’Alger avec, bien entendu, de nombreuses modifications, de Badi’, une tragédie
en trois actes présentée au Nouveau Théâtre et de Khadi’at el gharam
(Passions trahies). En 1922, fut donnée une pièce sans nom
d’auteur mais vraisemblablement puisée dans le répertoire égyptien, Fi sabil
el watan (Au service de la patrie). Celle-ci fut aussitôt
interdite parce que considérée comme subversive. D’ailleurs, le titre suggère
la logique nationaliste du texte. Les autorités coloniales qui veillaient au
grain ne pouvaient laisser passer un texte qui risquait d’éveiller les
consciences.
D’autres pièces furent montées vers le début des années vingt : Al
Mouslih (Le réformateur) de Ahmed Faris el Andalous, adaptée d’un roman de
Georges Zaydan. Jouées en arabe « littéraire », ces pièces ne
pouvaient pas séduire le grand public, souvent analphabète et qui découvrait un
genre trop peu familier à son mode de vie et à ses manifestations culturelles.
Cette absence du public s’expliquerait donc par plusieurs raisons : taux
très élevé d’analphabètes, absence de traditions en matière théâtrale, premiers
balbutiements de l’art scénique, problèmes d’ordre linguistiques, etc…
-Déjà la question des langues : La
question linguistique est posée. Les discussions sur ce point vont connaître
des moments extrêmement chauds et des heurts interminables surtout après
l’apparition du théâtre en arabe « dialectal » qui avait l’avantage
de toucher le large public qui retrouvait ainsi certains liens avec ses formes
populaires. Djeha de Allalou constitua une véritable bombe et
orienta définitivement le théâtre en Algérie rompant ainsi avec l’usage de
l’arabe « littéraire » qui arrivait uniquement à intéresser les
élites. Cette pièce allait paradoxalement accentuer le conflit linguistique
substantiellement idéologique qui opposait les défenseurs de l’arabe « classique »-unique
moyen, selon eux, d’exprimer l’authenticité du théâtre, instrument qui ne
devrait pas être « souillé » par l’usage de « la
langue de la rue »1- aux
partisans des idiomes populaires, outils plus adaptés et plus appropriés pour
attirer le grand public qui demeure de loin l’élément essentiel de la
communication théâtrale.
L’échec des représentations en arabe « littéraire » sonna le
glas de cette expression au théâtre et permit, par contre, aux auteurs d’opter
définitivement pour la langue populaire. Déjà, bien avant Djéha,
il y eut des pièces en arabe « dialectal » qui connurent un relatif
succès. Durant cette période, l’élite, sortie souvent des médersa, possédait
une certaine puissance et réussissait souvent à imposer ses vues. Ce qui ne fut
nullement le cas pour le théâtre.
-L’aventure de la théâtralité : Djeha
va soulever le problème de la structure dramatique. Allalou fit appel à la
forme du conte et à des traditions théâtrales algériennes (halqa, meddah…)
ainsi qu’à la structure du théâtre classique introduite en Algérie par les
troupes françaises et la formation égyptienne de Georges Abiad. Nous avons
cherché à déterminer les lieux d’affirmation et de cristallisation de la
culture populaire et du savoir dramatique « classique ». Nous avons
tenté de mieux déceler les traces « populaires » dans le texte
dramatique tout en entreprenant une plongée dans le fonctionnement de la
structure dramatique souvent marquée par une certaine ambivalence qui donne
l’illusion d’un texte à deux niveaux et à deux structures. Djeha
de Allalou, même si le texte n’est pas disponible, va nous permettre de déceler
l’espace de l’intertexte. De Djeha de Allalou, il ne reste qu’un
canevas et quelques résumés faits par Bachetarzi et l’auteur.
La
question de la structure dramatique marqua et marque encore les débats sur la
représentation théâtrale. Les travaux de Abdelkader Alloula et de Kateb Yacine,
des expériences à part, s’inscrivaient dans le cadre de la mise en œuvre d’un
autre système de représentation engendrant de nouvelles relations avec le
spectateur appelé à « regarder » activement le déroulement
spectaculaire. Le lieu scénique conventionnel considéré comme contraignant est
sérieusement remis en question. Le texte est ouvert et reste tributaire de la
nature de l’espace, u temps et de la disponibilité du public. Ainsi, les
auteurs cherchaient à revoir l’architecture scénique et à créer de nouveaux
espaces pouvant prendre en charge une nouvelle thématique et satisfaire les
nouveaux besoins du spectateur. Cette « convocation » d’une
nouvelle manière d’agencer le récit et de réutiliser les formes populaires
n’est pas du tout récente, mais reste marquée par l’aventure dramatique des
premiers hommes de théâtre. Rachid Ksentini jouait ses pièces comme un meddah
(conteur). Il réagissait en fonction des mouvements des spectateurs. La parole
investissait la scène et devenait elle-même, lieu de formation d’un nouvel
espace, produit de l’imaginaire du comédien et du public. Comment s’opère cette
remise en question du dioscours théâtral classique ? Comment la parole du
meddah et du gouwal (conteur) arrive t-elle à créer son propre espace ?
La
forme « classique », difficilement adoptée au début, va
dominer les édifices structurels et apporter une sorte de légitimité et de
caution à cette nouvelle forme. La scène à l’italienne, lieu clos, ne favorise
nullement la présence d’un rapport direct avec le public et désarticule les
éléments de la culture populaire contenus dans l’œuvre dramatique. Les traces
de la culture populaire s’imposent souvent dans la représentation de manière
indirecte et sans un travail préalable permettant leur mise en œuvre dans le
processus narratif et discursif.
L’influence de l’école italienne et de Molière sur les premiers hommes
de théâtre orienta profondément la manière d’écrire et de jouer des troupes et
inscrivit l’art scénique dans un cadre « comique ». Plusieurs pièces
de Molière furent souvent jouées par des groupes qui, souvent, oubliaient de
citer le nom de l’auteur français, réalité qu’on retrouve d’ailleurs au Liban,
en Syrie et en Egypte. Nous essaierons de voir comment se manifeste la présence
de Molière dans les textes dramatiques algériens. Nous entreprendrons une
plongée dans les adaptations de l’Avare (par Bachetarzi et
Touri). Une présentation de l’itinéraire historique de la représentation
théâtrale est nécessaire et permet de corriger certaines erreurs souvent
reproduites par les journalistes et les universitaires.
En parcourant les rares textes disponibles et les résumés des pièces, nous
découvrons la présence de plusieurs formes dramatiques cohabitant dans le texte
théâtral et lui insufflant une certaine richesse marquée par la diversité des
points de vue. Les Mille et Une Nuits, Corneille, Molière,
Goldoni, Plaute et le conte populaire investissent les pièces de Ksentini,
Allalou et Bachetarzi. Ce phénomène est aussi perceptible dans la production
des auteurs dramatiques du Moyen-Orient. C’est pour cette raison que nous
interrogeons succintement la pratique théâtrale dans les pays du Moyen-Orient
et les rapports qu’entretenaient les hommes de théâtre du Proche-Orient avec
leurs homologues algériens. Nous questionnerons aussi l’état des formes
traditionnelles dans ces pays et les relations existant avec le théâtre
européen apparu au dix-neuvième siècle et au début des années vingt en Algérie.
Il semble nécessaire d’analyser la situation du théâtre au Liban, en Syrie et
en Egypte et de situer la genèse et l’évolution de l’art dramatique dans ces
pays, chose qui nous permettra de mieux cerner notre problématique et
d’interroger sérieusement diverses pratiques théâtrales et leurs
inter-relations. Ce chapitre sera traité non pas d’une manière exhaustive-là
n’est pas l’objet de notre travail- mais nous interrogerons uniquement les
aspects pouvant intervenir dans l’examen de notre sujet.
-Apparition du théâtre et contexte historique : Le théâtre est
apparu au début du siècle grâce au contact avec des troupes moyen-orientales
qui ont apporté une certaine caution et une certaine légitimité à la
représentation artistique européenne. Ainsi, l’art scénique a été adopté dans
une période particulière, époque qui a vu l’avènement du nationalisme, suite à
la naissance d’une organisation politique, l’Etoile Nord Africaine (ENA), la
publication de romans, de textes politiques, historiques et religieux
correspondant sur le plan de la structure au schéma européen. C’est aussi
l’époque qui a enregistré la présence dans la vie active de gens formés dans
l’école française et les médersa qui se mettent à intervenir dans les colonnes
de la presse. De nombreuses revues ont été créées. Des associations culturelles
et religieuses ont ainsi vu le jour. Les premières pièces ont été jouées par des
auteurs qui faisaient partie de ces associations qui tentaient d’inculquer
certaines valeurs religieuses et des connaissances générales aux jeunes. Ce
n’est d’ailleurs pas sans raison qu’ils puisaient leurs thèmes dans l’héritage
arabo-islamique.
La
montée du nationalisme, l’émergence de la littérature et l’enseignement sont
les éléments-clé qui ont déterminé la
formation d’un public de théâtre. Le théâtre entretenait des rapports étroits
avec la littérature, le cinéma, la peinture et le savoir. Abdelkader Djeghloul
écrit ceci 1:
« Les années vingt représentent un moment décisif dans la
restructuration de la sphère culturelle algérienne. La nouvelle
intelligentsia qui se reconstitue lentement et de manière fragmentée,
met en place de nouvelles structures de production et de diffusion
culturelle : la presse (avec en particulier l’Ikdam), une
nouvelle
littérature d’expression arabe (avec Mohamed Laid) et française
(avec Abdelkader Hadj Hamou), une nouvelle historiographie (avec
Tewfik el Madani en langue arabe et Said Boulifa en français), une
nouvelle littérature politique ( avec l’Emir Khaled) et religieuse (avec
Abdelhamid Ben Badis). Dans ce processus de
construction d’une
nouvelle sphère, le théâtre occupe une place particulière. »
L’analyse des conditions
d’émergence de l’art scénique est nécessaire pour la connaissance des relations
qu’entretient cette discipline avec d’autres éléments de la vie culturelle.
Ainsi, un rapide regard sur la programmation et la production cinématographique
nous renseignerait sur la présence de traces, de séquences, de scènes et
d’idées dans le corps des pièces. Le cinéma égyptien, très apprécié par les
algériens, investissait la représentation dramatique. Le vaudeville, joué à
Alger durant les années trente, quarante et cinquante, marqua profondément une
grande partie de la production théâtrale. Après l’indépendance, les traces de
ce type de séquences sont palpables dans les pièces de Rouiched. Les thèmes
abordés n’ont d’ailleurs pas profondément changé. Cet auteur a écrit des pièces
dans le prolongement du théâtre de Mahieddine Bachetarzi et de Rachid Ksentini.
-Encore la (les) langue (s) : Le problème
linguistique sous-tend le débat sur la création artistique. Ce n’est qu’à
partir de Djeha que fut employée sérieusement la langue populaire
qui s’imposa, par la suite, sur la scène, marginalisant par la même occasion
l’arabe « littéraire ».
Il est
utile d’exposer rapidement la situation socio-linguistique de l’Algérie.
Celle-ci se caractérise par la présence de plusieurs langues : l’arabe
« littéraire » considéré comme langue officielle, le français, le
tamazight (plusieurs variantes linguistiques) et l’arabe populaire. Zohra
–Bouchentouf-Siagh analyse dans sa thèse de troisième cycle1
les pratiques linguistiques telles qu’elles fonctionnent dans les œuvres des
troupes d’amateurs. Si elles reprennent parfois le discours dominant sur les
langues, ces groupes posent aussi d’une manière, certes peu complexe, la
question linguistique et les tensions qui l’animent.
Durant la colonisation, la langue arabe vivait en quelque sorte une sorte de clandestinité aliénante. Marginalisée et dévalorisée par le colonisateur, elle put, malgré vents et marées, conserver son existence. Plusieurs langues dominées n’arrivent pas encore à être officialisées par le pouvoir en place qui considère toute possibilité de plurilinguisme comme une attaque contre l’arabisation. Aujourd’hui, de violentes tensions marquent le territoire linguistique qui prend une signification plus idéologique et politique. Ces dernières années, des manifestations-parfois virulentes- ayant pour revendication la défense de la langue arabe pour les uns et du « tamazight »(berbère, avec plusieurs variantes, mais ses promoteurs se limitent trop souvent au kabyle) pour les autres ont caractérisé le paysage culturel.
Un autre problème sera abordé par notre thèse, c’est le questionnement de la ou des définitions de la notion de théâtre. Pour ce faire, nous devons faire appel à toutes formes que certains universitaires1 appellent « traditions pré-théâtrales » et que nous considérons comme éminemment théâtrales. La redéfinition du théâtre dont la signification est différente selon la civilisation qui l’utilise est nécessaire.
Généralement, on épouse facilement des thèses sans les analyser et les
interroger sérieusement, provoquant de profondes césures dans la société. Cette
attitude, passive et fort confortable, de certains chercheurs arabes « ébranle »
la culture nationale, la prive de sa dynamique et de sa force. Ainsi, le
rapport entretenu avec les éléments de la culture populaire reste encore
marquée par de graves malentendus. Il est, à notre avis, pertinent,
d’interroger les formes populaires qui traversent l’univers culturel
algérien : la halqa, le meddah, le gouwal, les Aissaoua et d’autres types
de représentation et de voir comment ils se manifestent dans la représentation
théâtrale. La structure du conte populaire marque les œuvres dramatiques qui
constituent souvent des entités syncrétiques. Les récits des Mille et Une
Nuits et de Djeha, par exemple, peuplent l’univers dramatique algérien1. Un examen approfondi de ce phénomène
et de son fonctionnement est une entreprise nécessaire à la mise en branle des
relations et des réseaux formels qui travaillent l’œuvre théâtrale algérienne.
Comment fonctionne le récit ? Quelles sont les figures et les fonctions
apparaissant fréquemment dans les textes ? Comment est prise en charge la
légende ? l’ouvrage de Jean Déjeux, Djeha, hier et aujourd’hui,
nous sera d’une grande utilité.
Après
l’indépendance, le débat sur l’activité théâtrale allait dominer la scène
culturelle. Les écrits dans la presse se multiplient. Les hommes de théâtre,
plus libres et disposant de moyens matériels relativement conséquents,
s’interrogent sur leur pratique et se tournent vers la mise en œuvre e nouvelles
expériences. La question de l’héritage est l’une des préoccupations
essentielles des auteurs et des metteurs en scène qui, outillés désormais
techniquement, se lancent dans des aventures originales. Mustapha Kateb, Ould
Abderrahmane Kaki, Mohamed Boudia et Henri Cordereau2
posent sur un ton polémique les problèmes du théâtre populaire, de l’adaptation
et de la « création ». Certains privilégient l’adaptation, d’autres
optent pour ce qu’ils appellent le « retour aux sources » et la
« redécouverte de soi ». Un dernier groupe envisage la mise en
symbiose de ces deux réalités.
L’enthousiasme des premières années de l’indépendance poussa les
animateurs de l’action culturelle à poser le problème de la ou des fonction (s)
de l’art scénique : quel théâtre faut-il faire et pour quel (s)
public(s) ? Henri Cordereau parle de la possibilité de mettre en œuvre un
théâtre populaire, à l’écoute de la société. Mohamed Boudia le rejoint, mais
préfère accoler le mot « révolutionnaire » au substantif
« théâtre ». Kaki tente de puiser dans l’héritage culturel national
des éléments susceptibles de renforcer l’acquis dramatique universel.
La question de l’emprunt traverse tous les débats sur la culture et la société nationale. Abdellah Laroui explique dans son ouvrage, L’Idéologie arabe contemporaine, que les Arabes pensent toujours leur histoire et leu vécu en fonction de l’Occident. Toute tentative de remise en question de la culture européenne passe par le chemin de l’Occident auquel on emprunte les schémas conceptuels. Pour le théâtre, le « retour aux sources », action, à notre avis, négative, est une simple réaction de rejet du discours culturel occidental. Dans tous les pays anciennement colonisés, le syntagme « invasion culturelle », une manière de rejeter tout apport extérieur, fait son chemin, malgré les sirènes de la mondialisation et de l’uniformité culturelle ; ce groupe de mots suggère l’existence d’une « culture de musée », une incapacité de prendre réellement en charge le présent. « Tout se passe, écrit Laroui, comme si l’Orient, essayant de se comprendre se faisait archéologue et retrouvait les formes dépassées de la conscience occidentale »1. Penser le moi, c’est penser l’Autre, le rendre présent dans notre imaginaire, notre représentation. Nous