Annie Devergnas-Dieumegard

Thèse:

Le monde animal, végétal et minéral

dans l’imaginaire des écrivains marocains

de langue française.

UNIVERSITE DE RENNES 2 – HAUTE BRETAGNE - Oct. 2002

Directeur de thèse : Marc GONTARD

PUBLIEE SOUS LE TITRE:

 

CHIENS ERRANTS ET ARGANIERS.

Le monde naturel dans l’imaginaire des écrivains marocains

de langue française

Ed. L’Harmattan, Coll. " Critiques littéraires ", 2003, 547 p., ISBN: 2-7475-4423-0, 36 €

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TABLE DES MATIERES

 

INTRODUCTION 9

 

PREMIERE PARTIE

UNE VISION DU MONDE NATUREL MARQUEE PAR UN HERITAGE POLYCULTUREL:

LE CITATIONNEL 15

 

CHAPITRE I

PRESENCE DU CORAN ET DE LA TRADITION RELIGIEUSE 19

A. D'UN JARDIN A L'AUTRE : GENESE ET ESCHATOLOGIE. 23

B. GROTTES CELEBRES, CAILLOUX SYMBOLIQUES, ANIMAUX MERVEILLEUX. 40

 

CHAPITRE II

INFLUENCES SCOLAIRES ET LITTERAIRES 57

A. UNE CULTURE FRANÇAISE AFFIRMÉE. 60

B. LA POÉSIE ARABE ANTÉISLAMIQUE. 72

C. L'ENRACINEMENT DANS LA MYTHOLOGIE 76

D. LE CLICHÉ COMME MOYEN D'EXPRESSION. 89

 

CHAPITRE III

L'ORALITE DANS L'ECRITURE 109

A. PARADIGME NARRATIF. 112

B. PARADIGME POÉTIQUE : POÈMES ET CHANSONS. 127

C. PARADIGME DISCURSIF : PROVERBES ET APHORISMES 131

D. PARADIGME DISCURSIF : LES INJURES. 147

 

DEUXIEME PARTIE

L'ECRIVAIN OBSERVATEUR DE SON CADRE DE VIE : LE DESCRIPTIF 157

 

CHAPITRE I

L'ECRIVAIN MIROIR DE SON MILIEU NATUREL :

LA DEMARCHE DESCRIPTIVE A VISEE OBJECTIVE 161

A. LE PAYSAGE. 164

B. LA DESCRIPTION FOCALISEE : LES DETAILS DU DECOR. 181

C. LE MONDE CATALOGUÉ. 215

  1. L'HOMME REFLET DU MONDE NATUREL : LA COMPARAISON NEUTRE 225

 

CHAPITRE II

LA DEMARCHE DESCRIPTIVE SUBJECTIVE :

UNE VISION EUPHORIQUE, OU LA FACE LUMINEUSE DU MONDE 229

A. LE MAROC COMME VASTE " LOCUS AMŒNUS " 232

B. LES DESCRIPTIONS FOCALISÉES ÉLOGIEUSES. 246

C. LES COMPARAISONS POSITIVES. 253

 

CHAPITRE III

LA DEMARCHE DESCRIPTIVE SUBJECTIVE :

UNE VISION DYSPHORIQUE, OU LA FACE SOMBRE DU DÉCOR 259

A. LES PAYSAGES MAUDITS 262

B. LA FOCALISATION DÉPRÉCIATIVE. 271

C. LES COMPARAISONS DÉVALORISANTES 284

 

TROISIEME PARTIE

L'HOMME EN INTERACTION AVEC LE MONDE : LE RELATIONNEL 293

 

CHAPITRE I

LA RELATION D'ATTRACTION: AUTOUR D'EROS 297

A. COMPLICITÉ ET AMITIÉ. 300

B. NATURE ET SEXUALITÉ. 315

C. RÊVES ET RÊVERIES. 332

D. LA CONSCIENCE ECOLOGIQUE. 342

E. LES MARQUES STYLISTIQUES DE L'ATTRACTION POUR LE MONDE NATUREL. 350

 

CHAPITRE II

LA RELATION DE REPULSION : AUTOUR DE THANATOS 373

A. LA NATURE AGRESSIVE. 376

B. LA CRUAUTÉ DE L'HOMME ENVERS LA NATURE. 388

C. CAUCHEMARS, VISIONS FANTASTIQUES ET SCÉNARIOS D'HORREUR. 397

D. LE MASQUE MORTUAIRE DE LA NATURE. 406

 

CHAPITRE III

L'IMMANENCE DU SURNATUREL ET DU SACRÉ : HIÉROPHANIES 415

A. SUPERSTITIONS ET MAGIE. 419

B. LES SACRIFICES ANIMAUX. 437

C. LA NATURE SACRALISEE. 448

 

CONCLUSION 483

 

BIBLIOGRAPHIE 489

INDEX 531

TABLE DES MATIERES 541

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INTRODUCTION

 

 Se proposer de faire l’étude du monde animal, végétal et minéral dans l’imaginaire de l’ensemble des écrivains marocains de langue française est un projet dont l’envergure peut sembler quelque peu démesurée. Mais lorsque nous avons entrepris pour la première fois la rédaction de cette thèse, la situation semblait assez simple : dans un corpus relativement restreint, nous nous proposions de chercher quelle vision ces écrivains avaient du monde animal et végétal, sujet thématique tel qu’on en traitait encore beaucoup il y a vingt ans. Puis, après une involontaire période de latence, nous avons repris le projet quelques années plus tard en le modifiant légèrement : nous y avons inclus le monde minéral dans un souci de logique, et l’avons davantage orienté vers sa dimension imaginaire. Le sujet restait irréductiblement thématique, mais nous pensions que d’une observation minutieuse et méthodique du corpus, sans a priori d’école mais avec un constant souci de fidélité aux textes, pouvait résulter une moisson de faits littéraires tout à fait éclairants sur un aspect presque vierge de la littérature marocaine de langue française.

Cependant les tâches sont très vite apparues dans toute leur complexité : en premier lieu surgit le problème du corpus. Car qu’est-ce qu’un " écrivain marocain " ? Interrogation qui rejoint celle-ci, plus générale : " qu’est-ce qu’un écrivain maghrébin ? " La question, sans cesse débattue, prend pour nous une orientation particulière. Notre sujet nous rend en effet sensible à un aspect bien particulier de la définition de " l’écrivain marocain " : cet écrivain a-t-il été imprégné dès son enfance par un environnement naturel et culturel spécifiquement marocains ? En quoi cela a-t-il infléchi sa façon de voir et de dire le monde naturel ? Notre corpus rassemble donc tous les Marocains de langue française nés et écrivant au Maroc, mais aussi ceux qui, comme Driss CHRAÏBI, Tahar BEN JELLOUN ou Abdellatif LAABI, bien qu’ayant choisi de vivre en France à l’âge adulte, continuent peut-être d’exprimer dans leur œuvre un imaginaire " marocain " du monde naturel dans lequel ils ont été élevés.

On le constate, le choix de notre corpus est inséparable de cette autre problématique : existe-t-il bien quelque chose comme un " imaginaire marocain du monde naturel " ? C’est précisément l’hypothèse qu’un tel imaginaire existe, que nous avons voulu vérifier dans ce travail. Car il nous semble évident qu'un écrivain français, qui dès son enfance a été imprégné de paysages verdoyants aux saisons nettement marquées, où la nature est presque partout soumise au contrôle humain, ne peut avoir la même appréhension du monde naturel qu’un écrivain né et élevé au Maroc. De même, sa grand-mère ne lui a pas raconté les histoires du chacal et du hérisson, et la hyène n'entre pas dans la faune repoussante de ses métaphores négatives. Alors que les oliviers et les palmiers, le parfum du jasmin, les figuiers de barbarie et les arganiers, ainsi que les ânes surchargés, les chiens errants, les troupeaux de chèvres vagabonds, les paysages calcinés et les oasis, sont récurrents dans notre corpus - ce qui est bien compréhensible, puisqu’ils abondent au Maroc -, ces motifs ne peuvent se retrouver de la même façon dans les œuvres de ceux qui, émigrés dès leur tendre enfance, ont été coupés de tout ce contexte et lui restent étrangers, extérieurs comme des touristes. A l’intérieur du pays même, ainsi que l’observe Jacques Noiray, " la montagne et la plaine, la ville et la campagne ne produisent ni les mêmes hommes, ni les mêmes œuvres. "

Nos critères de définition du corpus, nécessairement spécifiques, sont donc sans doute bien plus fondamentaux qu'il peut n’y paraître à première vue : car un écrivain ne saurait se forger, affectivement, esthétiquement et intellectuellement, en-dehors de son environnement naturel, et du regard porté sur ce dernier par sa société.

Pour tenter de dégager les lignes de force qui définiraient un imaginaire identifiable comme marocain (ou peut-être maghrébin), nous avons donc travaillé sur le plus grand nombre d’œuvres qu’il nous a été possible de réunir : romans, autobiographies, poésie, nouvelles, pièces de théâtre, édités depuis les débuts de la littérature marocaine en langue française. Cette collecte dure depuis de nombreuses années et n’est pas encore achevée. Force est de constater en effet une extraordinaire vitalité de l’écriture marocaine en langue française, et par conséquent, l’inflation d’un corpus qui semblait encore raisonnable il y a vingt ans. Nous n’avons pu travailler que sur une partie de tout ce qu’on peut inclure, selon les critères définis ci-dessus, sous cette étiquette de " littérature marocaine de langue française ". Cependant, il nous paraît raisonnable de penser que nos observations sont suffisamment étayées, et qu’une recherche similaire portant sur les ouvrages que nous n’avons pu inclure ici confirmerait nos conclusions plutôt que de les démentir, d’autant plus que nous avons réuni les œuvres complètes des écrivains les plus affirmés, leur notoriété facilitant évidemment l’accès à leur œuvre.

Nous avons délibérément écarté tout jugement de valeur littéraire, incluant dans notre recherche tous les auteurs édités auxquels nous pouvions matériellement avoir accès, en partant du principe que l’imaginaire le plus authentique peut se révéler au détour de vers ou de prose parfois maladroits. Nous avons souhaité aussi faire connaître quelques écrivains à la diffusion confidentielle et leur donner pour une fois une audience, pour peu qu’ils entrent dans notre champ d’investigation : celui-ci n’est donc pas, on l’aura compris, la littérarité des œuvres, mais l’imaginaire de ceux qui les écrivent. Car notre objectif est de dresser ici un panorama aussi complet que possible du langage des écrivains marocains dans ce domaine, de faire le lexique de leur faune, de leur flore et de leur monde minéral imaginaires, et d’observer leur attitude vis-à-vis de cet aspect de leur environnement naturel et culturel.

Une autre difficulté de notre enquête est la grande dispersion des faits qui nous intéressent : le monde naturel est assez rarement le thème apparent des œuvres, leur " à propos de " ; il s’agit plutôt de sujets occasionnels, ou même d’une thématique occultée que nous avons dû traquer au détour des textes, parfois malgré eux. Chez quelques auteurs, l’environnement naturel est presque absent. Chez d‘autres, il reste discret, mais des clichés, des comparaisons, des choix lexicaux apparemment arbitraires, trahissent soudain une préférence, voire une fascination obsessionnelle pour tel animal ou tel végétal. C’est donc une grille de lecture en quelque sorte indirecte que nous avons appliquée aux œuvres, pour qu’elles nous révèlent ce dont souvent elles ne parlent pas, mais qui sous-tend l’imaginaire de leurs auteurs. Il va sans dire que l’horizon extratextuel des œuvres prend ici toute son importance, et que si les influences culturelles sont multiples dans la société marocaine, cette pluralité se retrouve a fortiori dans la perception du monde animal, végétal et minéral, où se conjuguent nature et culture, goûts personnels, observations et préjugés collectifs.

Nous avons envisagé ce corpus de plus de trois cent cinquante œuvres comme un immense intertexte, dans lequel nous avons sondé les échos de cet imaginaire, les harmonies ou les oppositions qui s’en dégagent.

Pour ne pas nous laisser submerger par une atomisation de relevés innombrables, nous n’avons gardé que les thèmes communs à plusieurs écrivains et les exemples les plus représentatifs. Les cas plus nettement individualisés pourront faire l’objet de monographies ultérieures. Ainsi délimitée, la matière est déjà suffisamment importante pour nourrir les nombreux chapitres qui se sont imposés au fur et à mesure des compilations de notes et de leurs synthèses. Ces dernières nous ont souvent réservé des surprises, en ouvrant des portes inattendues sur l’imaginaire des auteurs : sous cet angle particulier des thèmes animaliers, végétaux ou minéraux, des tendances personnelles d’écriture se sont révélées, des " familles d’écrivains " sont apparues, que l’on ne pouvait soupçonner avant d’aborder cette étude.

Après avoir mis en fiches, par catégories d’animaux, de plantes ou de minéraux, toutes les occurrences relevées dans les œuvres que nous avions en main, le travail de synthèse a mis à jour trois grands axes, correspondant aux attitudes possibles de l'écrivain par rapport à ce domaine, à partir desquelles nous avons construit les trois parties de notre ouvrage. A chaque étape de notre progression, nous avons relevé les auteurs les plus souvent cités, et dénombré les occurrences dans des statistiques sommaires qui n’ont qu’une valeur indicative, dans le seul but de mieux visualiser les diverses orientations décelées.

Ainsi, une attitude possible consiste pour l’écrivain à glisser entre le monde naturel et lui l’écran de son héritage polyculturel, en parler par on-dit et citations, accueillant des discours extratextuels de toutes sortes. Depuis la tradition musulmane jusqu’aux contes pour enfants, les études religieuses et littéraires se mêlent à l’oralité pour composer un syncrétisme original et, nous semble-t-il, très " marocain " (mais qui a sans doute son équivalent en Algérie ou en Tunisie, avec des nuances qu’il serait intéressant de relever). Quelles sont donc les influences qui imprègnent l’imaginaire des écrivains marocains de langue française ? Les rechercher et identifier leurs sources a été l’objet de la première partie de ce travail.

Puisque les œuvres que nous étudions sont conçues au sein d’une culture musulmane, il nous a semblé utile pour cette étape de la recherche de recenser les espèces animales, végétales et minérales qui apparaissent dans le Coran, de consulter l’Encyclopédie de l’Islam ainsi que des ouvrages sur la tradition et la symbolique musulmanes. Nous avons lu également tous les recueils disponibles de contes maghrébins, marocains surtout, des recueils de proverbes marocains, ainsi que des traductions de contes arabo-persans célèbres et de poésie antéislamique. Dans tous ces ouvrages, nous avons aussi procédé à des relevés d’animaux, plantes et minéraux pour les confronter avec ceux du corpus des auteurs marocains, afin de mieux évaluer, et le tribut que ces derniers doivent à ces sources, et leur part d’originalité, sans prétendre pour autant faire œuvre comparative. En outre, étant donné que plusieurs textes incluent des données historiques précises, il nous a semblé utile d’approfondir quelque peu l’histoire du Maroc et de ses habitants, Berbères autant qu’Arabes.

Une autre possibilité d’appréhension du monde naturel consiste pour l'écrivain à l’observer et à le décrire, attitude qui nous est apparue très récurrente dans la littérature marocaine de langue française. Notre observation semble contredire une opinion fort répandue sur le désintérêt des musulmans en général, et des Marocains en particulier, pour la description et la représentation figurative du monde, lieu commun formulé par exemple par Jeanne Jouin dès 1932, à propos des thèmes décoratifs dans les broderies marocaines :

Le Marocain n’a jamais considéré le monde comme un spectacle […]. Comme l’on doit s’y attendre, l’imitation de la nature est complètement absente de ses manifestations artistiques et lorsqu’on y rencontre des représentations figurées même très stylisées, l’on peut même, a priori, parler d’influences étrangères.

Ce qui est dit ici sur les thèmes décoratifs l’a été aussi sur la littérature maghrébine de langue française, que l’on a souvent considérée, lorsqu’elle était jugée digne de ce nom, comme non descriptive, la description étant l’apanage des romans de type " ethnographique " de qualité inférieure. Or, peut-être précisément à cause des influences étrangères qui depuis cette époque se sont multipliées, les arts décoratifs actuels mêlent volontiers des figures aux traditionnels tracés géométriques, et de même, l’écriture est volontiers descriptive chez beaucoup d’écrivains marocains de langue française, et non des moindres. Paysages, arbres, animaux, font l’objet de tableaux sur le mode " réaliste objectif ", à moins que ne s’y déclinent des colorations affectives diverses. L’écrivain marocain peut-il peindre son environnement sans pour autant se livrer à de l’ethnolittérature pour étrangers assoiffés d’exotisme ? C’est ce que la deuxième partie de cette étude tâche de montrer.

Pour commenter cet aspect des œuvres avec plus d’assurance, nous avons complété nos connaissances du milieu naturel marocain grâce à diverses encyclopédies sur la faune, la flore, l’agriculture et la géographie du Maroc. C’est à l’aide de tels outils que l’on peut mesurer les ambitions réalistes de certaines descriptions, la justesse du vocabulaire de certains auteurs, et l’objectivité de leur démarche quand elle se veut telle.

Mais c’est lorsque l’écrivain noue avec l’environnement naturel des liens personnels et qu’il l’intègre à son univers intérieur, avec amour, haine, peur ou vénération, que se révèle le plus profondément son imaginaire… Quelle gamme de sentiments voit-on alors s’épanouir ? Quelle place occupe vraiment le monde des bêtes, des plantes, des roches ou des sables, dans l’intimité créatrice des auteurs ? Ici encore, nous avons vu des points communs parfois surprenants émerger des tableaux récapitulatifs : c’est la troisième partie de notre ouvrage qui rend compte de ces résultats. Nous chercherons en particulier comment s’expriment les relations d’attirance, que ce soit par la thématique des récits ou par les choix d’écriture, et les relations négatives : haine, destruction. Enfin nous nous arrêterons sur la notion de sacralité : dans une société imprégnée de religion et de croyances diverses, l’écrivain reste-t-il à l’écart de la notion de transcendance dans son rapport à la nature ? Intègre-t-il au contraire le sacré dans sa perception du monde animal, végétal et minéral ?

Nous avons consulté à cette occasion, avec grand intérêt, des travaux d’ethnologie et d’histoire des religions en rapport avec la faune, la flore et le monde minéral du Maroc, pour faire d’éventuels rapprochements avec d’anciennes traditions, voire des mythes qui auraient traversé le temps et perduré dans l’inconscient collectif. Ces études, qui datent des années du Protectorat, furent réalisées par des chercheurs érudits dont il serait dommage d’ignorer la contribution dans ces domaines, quel que fût l’esprit dans lequel ils travaillèrent. Nous n’avons pas omis non plus les travaux récents sur des sujets tels que le sacré et le sacrifice, les saints au Maghreb, ou la psychanalyse en pays musulman.

Nous avons lu aussi, pour mieux comprendre les tendances qui se font jour dans cette troisième partie, les ouvrages de la psychocritique, de la mythocritique, de la psychanalyse de la matière bachelardienne, de la psychanalyse de Freud et de Jung, les livres de Mircea Eliade et de Roger Caillois, certaines études de Lévi-Strauss et de Roland Barthes entre autres. Cependant, nous n’avons utilisé ces grilles de lecture que de façon occasionnelle, afin de ne pas alourdir un travail déjà volumineux par des tentatives d’interprétation diverses, qui pourraient du reste faire l’objet de plusieurs ouvrages complémentaires.

Il va sans dire que ces trois types de " regards " sur le monde animal, végétal et minéral, que nous avons nommés respectivement " le citationnel, le descriptif et le relationnel ", coexistent souvent dans la même œuvre, voire dans une même phrase, et que nous ne les abordons isolément que pour la commodité de notre propos. De l’un à l’autre existent de nombreux liens que nous ne manquons pas de souligner à l’occasion.

En cherchant à cerner ainsi un " imaginaire marocain " du monde naturel, nous ne voudrions certes pas, selon les termes de Tahar Bekri, " marginaliser des œuvres littéraires et les enfermer, au nom d’une prétendue spécificité, dans un ghetto ". Ce n’est pas, croyons-nous, enfermer une littérature dans des limites artificielles que de définir sa vision poétique de l’environnement naturel. On pourrait rechercher tout aussi bien dans la littérature africaine, ou sud-américaine, la présence quasi organique d’un univers animal, végétal et minéral spécifiques, qui lui donnent une couleur et des parfums à nuls autres pareils. N’est-ce pas aussi chercher tout simplement (ainsi que le souhaite justement Tahar Bekri) les rapports de l’écriture avec ses référents géophysiques, historiques, et surtout culturels ? Ce qui nous intéresse, ce n’est ni une généralisation, ni une régionalisation des thèmes étudiés : c’est de les voir à l’œuvre dans le processus créateur des écrivains.

Partant du constat généralement admis que " la seule compétence linguistique ne suffit pas pour comprendre une œuvre […] produite dans un pays dont la culture est étrangère en dépit de la similitude de la langue ", nous souhaitons que les quelques éclairages nouveaux apportés par notre travail sur la littérature marocaine de langue française, et sur son macrocontexte, permettent de mieux saisir tout ce qui fait sa richesse et son originalité.

 

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CONCLUSION

 

 

On s’accorde à reconnaître que les écrivains maghrébins d'expression française portent une attention souvent passionnée aux aspects sociaux, économiques et politiques de leur pays :

Plus qu’en Europe en effet, l’écrivain maghrébin, dès l’origine, a voulu jouer le rôle de témoin des grandes forces et des grandes crises qui ont animé et bouleversé le Maghreb depuis la guerre […] et s’est voulu […] porte-parole de tous les opprimés, de toutes les minorités, de tous les sans-parole auxquels il prête sa voix.

Aussi la plupart des études dont cette littérature a fait l’objet jusqu’à présent abordaient-elles des thèmes dans lesquels l’homme occupait la première place : les conséquences de la présence étrangère, le rôle du père, de la religion, de la famille en général, la situation de la femme et de la mère, la révolte contre l’autorité, la violence, l’errance, pour n’en citer que quelques-uns. Les chercheurs se sont aussi beaucoup intéressés à la forme de ces œuvres et à la langue originale qui pouvait s’y élaborer.

Notre thématique en revanche se posait d’emblée comme étrangère aux problèmes socio-politiques, détournant le centre d’intérêt de l’humain vers son environnement naturel.

Cependant, dès le début de nos investigations, il nous est apparu que l’on chercherait en vain un regard objectif de l’écrivain sur son environnement, fût-il animal, végétal ou minéral, et que ce sujet, paradoxalement, nous ramènerait sans cesse de la nature vers l’homme : c’est pourquoi c’est l’imaginaire qui nous sert d’étalon pour évaluer la position du monde naturel dans la littérature marocaine de langue française.

En premier lieu, nous avons pris la mesure de cette " traversée de territoires culturels multipliée à l’infini " que définit Charles Bonn. Derrière la moindre évocation des éléments dits " naturels ", peuvent en effet surgir des réminiscences de tous horizons. Le Coran, avec sa composante biblique qu’il partage avec la culture judéo-chrétienne, marque profondément l’imaginaire de tous les écrivains élevés dans la foi musulmane, leur transmettant une vision particulière du monde animal par exemple : ainsi le mouton reste toujours, et avant tout, celui d’Abraham, le serpent est le complice du Tentateur, donc une engeance maudite, le cheval ailé représente l’élévation et le voyage spirituel. Dans le monde végétal, les jardins sont inséparables des tableaux paradisiaques du Coran, qui inspirèrent une tradition horticole commune à tout le monde arabo-musulman. La représentation du monde minéral est également modelée par le Livre, puisque la terre y est la substance même dont l’homme fut créé, et la femme y est désignée comme un champ à labourer ; grâce à quelques sourates, certaines grottes ont un statut vénérable, de même que certaines pierres. Même lorsqu’ils n’y font pas directement référence, les écrivains gardent toujours présentes à l’esprit les conceptions coraniques du monde naturel.

L’enseignement religieux n’est pas la seule cause d’une reconstruction culturelle de l’environnement naturel. Leurs études en français ont légué aux auteurs des figures telles que les animaux des fables de La Fontaine, et d’autres silhouettes qui leur sont devenues familières : la chèvre de M. Seguin, les singes de Pierre Boulle par exemple. Il n’est pas jusqu’aux chansonnettes françaises qui n’aient laissé des images d’oiseaux, de fleurs et de fruits.

L’art poétique des ancêtres bédouins, bien qu’éloigné dans le temps comme dans l’espace, est volontiers exploité par quelques poètes marocains contemporains, donnant un relief particulier aux évocations des sables du désert et des chevaux.

On le retrouve aussi dans les stéréotypes d’un désert mythique, et surtout dans un inventaire de métaphores où la femme est gazelle ou rose, où le lion, le chacal, les oiseaux charognards, les serpents et les scorpions, symbolisent toujours les qualités ou les défauts qu’y attachaient déjà les Arabes antéislamiques. D’autres clichés, qui désignent aussi des caractéristiques humaines à partir du monde animal, végétal et minéral, sont redevables à la langue française. Le recours à tous ces tropes conventionnels est apparu comme une constante dans l’ensemble du corpus observé. Les écrivains au discours revendicateur en particulier trouvent dans nombre de clichés péjoratifs la violence d’expression qui s’accorde à leur propos.

Les racines culturelles plongent encore dans une autre époque lointaine, avec le recours à la mythologie gréco-latine. Grâce à elle apparaissent dans l’imaginaire d’un certain nombre d’écrivains marocains de langue française des créatures telles que le sphinx et le phénix, tandis qu’ils dessinent un Maroc transfiguré où l’Atlas, le jardin des Hespérides et les grottes d’Hercule composent un décor animé d’antiques figures. Quelques auteurs font un usage répété de ces mythes méditerranéens, et réactualisent les mythes anciens par un usage poétique ou romanesque souvent personnel et original.

A ces multiples images du monde naturel redevables à la lecture et aux études, s’en ajoutent d’autres, non moins nombreuses, déposées dans les mémoires par la transmission orale. Cette omniprésence de l’oralité, dont on sait qu’elle est une caractéristique de la littérature maghrébine de langue française, nous l’avons vérifiée dans notre champ d’investigation. Nous avons constaté ainsi la présence d’animaux et de plantes aux pouvoirs merveilleux, tirés de contes et de légendes appartenant également au trésor commun méditerranéen ; quelques chansons arabes traditionnelles d’esprit courtois, retranscrites en français, déclinent la poétique des fleurs, des jardins, des pierres et des métaux précieux. Nous avons surtout rencontré une riche population animale, ainsi que quelques végétaux et minéraux, dans des proverbes de toutes sortes, la plupart authentiquement marocains. Enfin, nous n’avons pu passer sous silence le grand nombre d’injures relevées, où se retrouve une faune dépréciée autant que dépréciative : proverbes et insultes s’insèrent dans les dialogues et dans tous les discours proches de l’oralité, si nombreux dans la littérature marocaine de langue française.

En abordant l’aspect descriptif des œuvres, nous présumions une perception plus objective de la nature et de ses créatures. En effet, un certain nombre d’écrivains, adoptant le statut d’observateurs, tentent de partager fidèlement avec leurs lecteurs les spectacles qui les entourent, sans implication affective apparente. Nous avons relevé de nombreux paysages choisis dans un but esthétique ou didactique, et nous avons pu y apprécier un art certain de la description littéraire.

Cependant, tout choix est nécessairement arbitraire et parle donc du descripteur, d’autant plus lorsqu’il s’agit de lieux d’enfance, de paysages qui accompagnent l’errance des personnages, ou font l’objet de leur quête. Les descriptions focalisées sur des animaux et des plantes précis dépendent certes d’une réalité proprement marocaine. Animaux de trait et domestiques, oiseaux familiers, insectes crissant dans la chaleur, oliviers, arganiers, cactus et jujubiers, plantent un cadre bien connu de tous les habitants ou visiteurs du Maroc. Cependant, bien que ces descriptions révèlent une écriture réaliste, leur sélection n’est jamais fortuite ; elles correspondent à un environnement rural ou citadin bien précis, composent une ambiance voulue par l’écrivain, et découpent, dans l’immensité des possibles du réel, une fenêtre aux perspectives contrôlées par lui seul. Cette subjectivité se perçoit aussi dans des énumérations d’animaux ou de végétaux qui, pour être d’apparence encyclopédique, n’en contiennent pas moins des associations d’espèces fantaisistes et d’autres inexactitudes. Elles dévoilent alors l’auteur plus qu’elles ne dressent des nomenclatures fiables du monde naturel.

Dédaignant manifestement l’effort d’objectivité et la neutralité de ton, certains écrivains descripteurs transmettent une vision totalement émerveillée de leur environnement ; ils semblent vouloir vanter les mérites touristiques de leur pays et ne peuvent cacher une intention didactique, ni dépasser un discours stéréotypé. A l’inverse, d’autres auteurs dramatisent le paysage, et mettent en avant les défauts des animaux et des plantes qu’ils prennent pour objet descriptif. Ils montrent du doigt la désolation des campagnes frappées de sécheresse, et leur écriture réaliste, travaillée par le désespoir, cible alors la misère de l’homme dans une nature moribonde. On saisit combien le point de vue descriptif dépend de la sensibilité de chaque romancier ou poète.

Ainsi, pour l’écrivain marocain comme pour tout autre écrivain, décrire son cadre géo-physique est avant tout une façon de parler des autres et de soi : tout paysage est bien, d’abord, un paysage intérieur.

Si nous pensions, à tort, que les pages descriptives de notre corpus nous apprendraient davantage sur la nature que sur la culture du Maroc, le troisième volet de notre recherche en revanche ne pouvait que nous ramener à l’homme, à travers les relations personnelles qui s’élaborent entre le monde animal, végétal et minéral, et lui-même.

Des relations explicites d’amitié, d’amour sous ses diverses formes, sentimentales ou physiques, avec des animaux, des végétaux, voire la nature tout entière, mettent en avant une attraction parfois intense, qui peut se révéler aussi dans des récits de scènes oniriques, ou dans des discours de prise de position écologique.

Nous avons d’autre part observé une forme particulière d’attirance exercée par le monde naturel, qui se traduit sur le plan stylistique. Elle est perceptible dans l’usage purement poétique d’une terminologie empruntée aux sciences naturelles, de même que dans le choix de titres à thème animalier, végétal ou minéral, ou encore dans des métaphores qui comparent le langage lui-même à des éléments du monde naturel.

Ces marques d’attraction ne reflètent pas toujours des goûts proprement individuels. Les fréquentes scènes de zoophilie, ainsi que celles, plus rares, d’accouplements cosmiques, ressortissent, semble-t-il, à un fonds mythique fort ancien. Certaines rêveries agréables évoquent les légendes et leurs animaux bienfaisants, ou la tradition islamique avec ses images paradisiaques. L’emploi poétique d’un lexique savant peut aussi être un effet de groupe, une mode stylistique à laquelle se sont ralliés par exemple plusieurs poètes du groupe de Souffles.

La subjectivité éclate davantage encore dans les relations négatives avec la nature que sont la répulsion, ou l’agression réciproque. Les peurs provoquées par des animaux réputés dangereux ou nuisibles sont le plus souvent collectives : elles sont causées par des bêtes féroces : hyènes, chacals, meutes de chiens affamés, ou bien venimeuses : serpents, scorpions, ou encore par ces insectes qui semblent créés pour persécuter l’espèce humaine, tels les criquets migrateurs ou la vermine parasitaire. Si certains auteurs en font état avec insistance, il n’en est pourtant jamais question chez d’autres. Les actes de cruauté de l’homme à l’encontre de la nature peuvent être présentés comme des habitudes collectives également, par exemple le mauvais traitement infligé aux animaux de trait ; parfois ils résultent seulement des pulsions négatives des personnages. Les cauchemars et les visions cataclysmiques qui mettent en scène des animaux ou des paysages dévoilent évidemment aussi les phobies secrètes des personnages qui les imaginent, et par conséquent des écrivains qui s’y complaisent. Il en est de même pour les pages morbides où l’on voit la mort frapper la nature, ou bien la nature à son tour accompagner la mort : ces images dépendent exclusivement du contexte dysphorique voulu par l’écrivain pour son œuvre. Un grand nombre d’angoisses, de souffrances ou de dégoûts, collectifs ou individuels, et jusqu’à des actes de destruction, se manifestent ainsi dans les récits où la répulsion domine les relations de l’homme avec un monde naturel où il vit sans bonheur.

Un dernier domaine où l’attitude des écrivains vis-à-vis du monde animal, végétal et minéral est essentiellement subjective, est celui de la croyance dans les forces sacrées qui s’y manifestent. Ainsi, l’envahissante présence dans les récits de sacrifices d’animaux confirme l’importance, pour la société marocaine, d’une habitude séculaire empreinte de sacralité diffuse ou explicite. En outre, certains auteurs intègrent fréquemment les superstitions ou les créatures surnaturelles dans leur trame narrative et dans les discours de leurs personnages. Le grand nombre de ceux qui abordent un aspect ou l’autre des forces invisibles à l’œuvre dans la nature est ici encore le reflet d’une tendance observable dans presque toutes les classes sociales. Depuis les simples convictions naïves, jusqu’aux gestes effectifs de magie et à la présence de figures surnaturelles dangereuses, c’est tout un univers irrationnel qui pénètre les pages des romans, des poèmes, des pièces de théâtre de notre corpus. Il peut même y jouer un rôle de premier plan. Avec ces autres formes d’irrationalité que sont la vénération des arbres-marabouts, et plus encore la sacralisation de la terre-mère, nous sommes bien proches des vestiges d’une religion païenne, parfois revendiquée comme telle. Dans plusieurs cas, les auteurs semblent eux-mêmes entraînés par la conviction générale, et en tirent un parti émotif et littéraire. Certains cherchent dans la dimension sacrée de leur contact avec la nature un retour à des valeurs authentiques. Ils cultivent l’espoir de définir une identité nationale proche des traditions populaires, qui renouerait avec d’archaïques racines berbères.

Cette réceptivité particulière au sacré chez les écrivains marocains de langue française s’exprime encore dans des images où l’homme se retrouve pour ainsi dire animalisé, végétalisé ou minéralisé, alors que dans d’autres métaphores, ce sont les animaux, les arbres, le paysage lui-même qui prennent les apparences d’êtres doués de sentiments et de raison.

Le lecteur, introduit dans un univers où l’homme n’est qu’une partie organiquement liée à un tout qui lui ressemble et le dépasse dans le même temps, où le visible côtoie l’invisible dans une dépendance réciproque, y reconnaît la part d’irrationnel qui sommeille en lui. Il adhère ainsi à cette représentation romanesque ou poétique de la nature plus humaine que naturelle, création nouvelle de l’écrivain, fiction devenue réelle par le pouvoir de l’imaginaire de chacun.

Pour construire ce monde animal, végétal et minéral qui lui est propre, l’écrivain marocain de langue française puise donc sans cesse dans les matériaux qui s’offrent à lui. Il emprunte à ses livres, à son environnement oral. Il cite ici le Coran, là son dictionnaire français, répète les proverbes, les lieux communs qu’il entend, n’oublie ni la mythologie antique, ni les poètes antéislamiques, ni les contes des Mille et une nuits, ni ceux de sa grand-mère. Il est fier de son pays, et, tel un guide, le peint sous un jour parfois idéalisé. Parfois au contraire, il n’en garde que les aspects les plus déshérités, en accord avec le difficile destin des personnages dont il se fait le défenseur. Il se sent solidaire de la nature, et sa colère éclate lorsqu’elle est maltraitée. Il s’intéresse aux superstitions populaires, et comme ses ancêtres, il vibre au contact de la terre, des arbres, des animaux dont il se sent proche au point d’y voir sa ressemblance.

Dans tous les cas, le peuple marocain peut reconnaître sa propre perception de la nature dans les images de ses écrivains. Lorsqu’il parle du monde animal, végétal et minéral, l’intellectuel n’est pas coupé de sa société, même si son regard va plus loin que le quotidien, même si ses récits concentrent et expriment des représentations qui restent diffuses et inexprimées, en véritable " écrivain public " qui parvient à traduire en mots - même en mots français - tout ce qu’il a perçu autour de lui.

Ce travail de restitution n’est certes pas toujours conscient, et nous aimerions citer à propos des écrivains marocains de langue française cette pensée de Milan Kundera :

Nous pensons penser, mais c’est un autre ou d’autres qui pensent et agissent en nous : des habitudes immémoriales, des archétypes qui, devenus mythes, passés d’une génération à l’autre, possèdent une immense force de séduction et nous téléguident depuis (comme dit Mann) " le puits du passé " .

Les échos du " puits du passé ", étroitement mêlés aux observations du temps présent, engagent l’écrivain marocain dans un fin maillage d’influences qui n’ôtent pourtant rien à sa voix personnelle.

Ainsi que nous le suggérions dans l’introduction générale, il serait fort intéressant de faire une semblable enquête sur la littérature algérienne et tunisienne de langue française. Y retrouverait-on les mêmes lignes directrices, à savoir un fonds citationnel aux composantes identiques, une tendance descriptive tendue vers les mêmes objets, et dans l’aspect relationnel, des modalités d’amour et de haine comparables, ainsi qu’une importante dimension sacrée ? En d’autres termes, l’imaginaire du monde animal, végétal et minéral des écrivains algériens, celui des écrivains tunisiens de langue française, se superpose-t-il à celui des marocains, et le cas échéant, quelles sont les lignes de démarcation ? Ce n’est qu’au prix d’une telle étude comparative que l’on pourrait peut-être cerner, dans le domaine qui est le nôtre, des spécificités nationales et/ou maghrébines. Quand on mesure la complexité du présupposé culturel sur lequel est bâtie cette vision de la nature, on se rend compte que l’intérêt d’une telle recherche serait bien plus qu’anecdotique. En effet, et c’est ce que nous espérons avoir démontré, l’imaginaire du monde naturel des auteurs marocains de langue française contient la culture marocaine tout entière, ses données endogènes et exogènes, son passé, et son mouvant présent.

Un bon nombre d’écrivains synthétisent et transcendent cette culture par leur forte personnalité. Ils mériteraient que l’on fasse des études monographiques de leur bestiaire, de leur herbier, de leur monde minéral, tant est riche parfois leur " univers naturel " intime. Insistons encore une fois sur le fait que les œuvres les plus citées dans tout cet ouvrage sont précisément celles des écrivains les plus affirmés, les mieux reconnus : Driss CHRAÏBI, Abdellatif LAABI, Mohammed KHAÏR-EDDINE, Abdelkebir KHATIBI, Edmond Amran EL MALEH, Abdelhak SERHANE …

 

Nous souhaitons par cette étude, nécessairement encore incomplète, du monde animal, végétal et minéral imaginaire des écrivains marocains de langue française, apporter d’une part au lecteur francophone non marocain quelques clés pour mieux pénétrer dans une création littéraire à la fois proche et tout à fait différente des autres littératures d’expression française, et d’autre part, offrir au lecteur marocain une vue d’ensemble d’une composante importante, et pourtant restée l’une des plus secrètes à ce jour, des œuvres de ses compatriotes.

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