FACULTE DES LETTRES DES SCIENCES DU LANGAGE ET DES ARTS

 

DEPARTEMENT DES LETTRES

18, Quai Claude Bernard. 69365 Lyon Cedex 07

 

 

 

MEMOIRE DE D.E.A.

 

LANGUE, LITTERATURE ET CIVILISATION FRANÇAISES

 

 

 

 

 

 

L'ECLATEMENT DU DISCOURS IDENTITAIRE DANS LA LITTERATURE MAGHREBINE DE LANGUE FRANCAISE:                                 
 Les cas de « Mémoire de L'Absent » de Nabile Farès et de « La Mère du Printemps » de Driss Chraïbi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présenté par : Tahar HOUCHI

 

Sous la direction du professeur : Charles BONN

 

Septembre 2001.

 

Abréviations utilisées dans le présent Mémoire.

 

 

ALN : Armée de libération nationale.

D. CH : Driss Chraïbi.

DS : Dictionnaire des symboles.

EP ou Une EP : Une Enquête au pays.

FLN : Front de libération national

HL ou L’HL : L’Homme du livre.

La MP ou MP : La Mère du Printemps.

MA : Mémoire de l’Absent.

N.F : Nabile Farès.

NAL : Naissance à l’aube.

PPA-MTLD : Parti du peuple algérien-Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques.

 
 

 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 
 
 
 
INTRODUCTION

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un demi-siècle après les indépendances des pays du Maghreb[1], la recherche identitaire, sous toutes ses formes -culturelle, artistique et scripturaire- demeure un des thèmes majeurs des productions artistiques[2] de ces pays. La littérature d’expression française, qui est l’objet de ce présent travail, n’échappe pas à la règle : depuis les années cinquante qui ont vu sa naissance[3], cette quête mêle aussi plusieurs registres : culture, histoire, politique, forme et écriture. Par ailleurs,  «Cette quête de l’identité, qui constitue (…)  l’un des thèmes fondamentaux de la littérature maghrébine, peut être vécue aussi bien sur sa propre terre que dans l’exil»[4].

 

L’omniprésence de cette thématique est là pour nous permettre de mesurer à quel point la destruction ainsi que la déstructuration de ces sociétés sont profondes. Néanmoins, ce fait n’est pas à prendre uniquement comme une conséquence du colonialisme français, mais plutôt comme une résultante de la politique négationniste menée par les divers envahisseurs qui s’y sont succédé. Aussi, comme l’inefficacité et l’inadéquation des solutions apportées par les Etats-Nations qui n’ont fait qu’aggraver la situation et accentuer la fracture, comme en témoignent les écrits, notamment ceux des années soixante-dix. D’ailleurs, ce sont souvent ces solutions ainsi que les orientations idéologiques des Etats maghrébins qui sont battues en brèche. Cependant, même si les écrivains du Maghreb présentent beaucoup de points communs, nous ne sommes pas de ceux qui les mettent dans un même moule. Accepter ce classement, c’est nier l’importance de l’écrivain individu, des particularités régionales, des variations linguistiques et des politiques nationales différentes d’un pays à un autre qui sont, somme toute, pertinentes dans le décodage des textes maghrébins.

 

Comme on l’a signalé plus haut, les premiers indices de cette revendication sont repérables dans les premiers écrits. On a assisté à une remise en cause de toutes les idéologies, coloniales et nationales, qui excluaient les éléments fondateurs de l’identité du Maghrébin : ceux qui remontent au-delà de toutes les invasions. Les tous premiers signes de cette prise de conscience sont apparus au sein de la vague d’instituteurs kabyles formés dans l’école française vers la fin du XIXème siècle - Boulifa, Cid Kaoui…- et qui s’étaient attelés à un travail de traduction, de codification et de récupération du patrimoine berbère. Plus tard, une vague d’écrivains émerge : Jean Amrouche, Mouloud Feraoun, Taos Amrouche avec respectivement Chants berbères de Kabylie (1939) et L’Eternel Jugurtha[5] (1946), Les Poèmes de Si Mohand (1960), Le Grain magique (1966). En politique, cette prise de conscience a été véhiculée par un groupe de jeunes militants kabyles qui revendiquèrent explicitement l’identité berbère au sein du mouvement nationaliste algérien (PPA-MTLD). Après les indépendances, particulièrement vers les années septante, ce mouvement s’est radicalisé, surtout en Algérie et au Maroc.

 

Devant le verrouillage médiatique et politique, la musique, la littérature, la peinture et la recherche scientifique et universitaire ont été les vecteurs de cette revendication légitime qui a atteint son apogée avec le Printemps berbère en 1980. Ce dernier a non seulement révélé au monde, incontestablement, la diversité linguistique et culturelle de ce qu’on appelait communément et démagogiquement «Le grand Maghreb arabe», mais il a posé l’identité amazighe comme une donne incontournable dans le paysage socio-politique du Maghreb[6]. Notre intérêt sera centré sur la manifestation de cette quête ainsi que sur la définition de l’identité du maghrébin à travers la production romanesque de l’Algérien Nabile Farès et du Marocain Driss Chraïbi, notamment, dans, respectivement, Mémoire de l’absent et La Mère du Printemps.

 

«Comparaison n’est pas raison.» Justement, le présent travail ne vise pas à comparer deux œuvres romanesques différentes, encore moins deux écrivains appartenant à deux générations éloignées l’une de l’autre, afin de se donner raison ou d’appuyer une quelconque hypothèse passionnelle. Par ailleurs, notre objectif est de relever dans l’une et dans l’autre oeuvre les traces du malaise identitaire, à la fois scripturaire et culturel, et la manière avec laquelle il est transcrit ainsi que les perspectives esquissées.

 

En fait notre hypothèse est simple : elle part de l’idée selon laquelle l’écrivain maghrébin, jusqu’aux années quatre-vingt, années de parution des œuvres traitées, est resté, tout comme ces prédécesseurs, rongé par une crise identitaire aiguë dont la production de l’époque reste un reflet fidèle.  Notre choix s’est porté sur ces deux œuvres pour deux raisons principales. D’une part, de par leur orientation divergente, voire opposée, elles sont la preuve, si besoin en est, de l’éclatement de la personnalité maghrébine ou du syncrétisme identitaire maghrébin ; d’autre part, leur opposition virulente aux discours officiels, étatiques et coloniaux, voire populaires, jugée quelque peu amnésique, dénote à la fois un élan vers l’authenticité et une revendication des libertés, sous toutes ses formes, notamment textuelles.

 

Pendant que les pouvoirs officiels instrumentalisent l’Islam en le présentant comme l’élément  exclusif de cette région, depuis son «islamisation pacifique», et pendant que les Maghrébins, sous l’effet d’une forte amnésie, se contentent d’apparaître comme de bons et loyaux serviteurs, tout en gardant quelques symboles d’une violente et sauvage agression (Kahéna, Jugurtha, Koceila…) dans le registre du folklore, nos deux écrivains sont allés au fond des choses. Consciemment ou inconsciemment, ils font tomber un tabou : les Berbères n’ont pas embrassé l’Islam par conviction, mais par stratégie de survie ! Depuis le monde est devenu multiple. Il va sans dire qu’une telle affirmation choque aussi bien le représentant officiel que le simple paysan. Toutefois, les traitements romanesques proposés sous-tendent deux orientations, osons le dire, idéologiques, car ils impliquent deux visions du monde, deux projets de société et deux conceptions de l’identité maghrébine de demain diamétralement opposés : berbères et ouverts pour Farès ; coraniques et ouverts pour Chraïbi. Il faut peut-être rappeler que l’ouverture dont parle D. Chraïbi est tournée seulement vers l’Occident tant que le mot musulman exclut, de fait, le paganisme revendiqué par Farès. Cela apparaît plus clairement en confrontant les deux trilogies respectives auxquelles appartiennent ces deux œuvres. Aussi, cette divergence peut servir de mesure de l’intensité du drame !

 

A-                 PRESENTATION DU SUJET

 

La quête identitaire est l'une des thématiques centrales autour desquelles s'articulent les productions romanesques de Nabile Farès et de Driss Chraïbi. Elle est présente dès les premières parutions respectives.

 

S'agissant du premier, cette préoccupation est au centre de ses premières  expériences romanesques, en l'occurrence dans Yahia, pas de chance (1970) et surtout dans Un passager de l'Occident (1971) où un intérêt particulier a été accordé à James Baldwin, de par sa situation de déraciné et de révolté, pour revenir incessamment, voire d'une manière obsessionnelle, à travers l'ensemble des romans que cet écrivain algérien avait publié plus tard. Par ailleurs, cela est plus manifeste dans sa trilogie portant le titre LA DECOUVERTE DU NOUVEAU MONDE.

 

Concernant le deuxième, cette préoccupation est aussi  lisible dès ses premières productions fictionnelles, à savoir Le Passé simple (1954), Les Boucs (1955), L'Âne (1956). Mais cela acquiert de l'importance dans sa trilogie comportant Naissance à l’aube (1986) célébrant la prestigieuse Cordoue, La Mère du Printemps (1982) où il met en scène toute une tribu berbère guidée par le chef Azwaw, en désarroi devant l'arrivée imminente du fervent Oqba, le conquérant arabe de l'Afrique du Nord, et L’Homme du livre (1995) qui se veut une apologie du prophète Mohammed[7].

 

Toutefois, il faut rappeler que cela n'est pas une spécificité propre à N. Farès et à Chraïbi. Il s’agit d’une inquiétude qui a hanté et qui continue de posséder l’imaginaire des écrivains maghrébins d'expression française. Cette affirmation peut être appuyée par la place capitale que revêt cette thématique dans la quasi-totalité des discours littéraires prononcés par les écrivains en question.

 

Dans le présent travail, on se propose de voir comment cette quête est travaillée par les deux auteurs, notamment la conception que chacun d’eux se fait de l'amazighité ou de ce que Farès appelle «le passé le plus lointain», ainsi que leurs comportements face à la langue de l’Autre. Sur ce dernier point, il y a un paradoxe à rappeler, à savoir le déphasage qui existe entre ce qui est revendiqué et l'outil utilisé pour sa revendication. Cette contradiction est, d’ailleurs, repérable chez tous les écrivains du Maghreb, arabophones inclus, à l'exception de M. Mammeri et de Kateb Yacine qui ont fait usage respectivement du tamazight et de l'arabe dialectal. D’un côté, on ne cesse de revendiquer l'authenticité, la parole première, le cachet originel, la langue source et nourricière, véhicule du pathos, de l'autre côté, cela est fait par le biais d’une langue étrangère, pis, avec celle du colon : soit l'arabe classique, soit le français.

 

Cette situation paradoxale devient encore plus frappante quand on sait que les instruments d'analyse des nouvelles sciences humaines, entre autres, la linguistique et la psychanalyse dont la critique littéraire se sert volontiers, montrent que la langue n'est pas innocente : elle est un réceptacle d'idéologie, une forme «chargée de sens et d’histoire» et un matériau porteur de structures mentales. A ce sujet, R. Barthes écrit que la littérature «est faite avec du langage, c’est-à-dire avec une matière qui est déjà signifiante au moment où la littérature s’en empare : il faut que la littérature se glisse dans un système qui ne lui appartient pas mais qui fonctionne aux même fins qu’elles, à savoir : communiquer»[8]. C'est pour cela que nous n’allons pas négliger cette polémique dans notre approche.

 

B-        JUSTIFICATION DU CHOIX

 

L’idée d’une analyse comparative entre une œuvre de Chraïbi et une de Farès peut paraître, de prime abord, infertile étant donné que nous avons affaire à deux écrivains appartenant à deux générations distinctes, à deux styles d'écritures originales et surtout à des préoccupations fort différentes. Encore plus, le critique non averti pourrait voir dans notre rapprochement une pure fantaisie. Pourtant cette apparente divergence cache beaucoup de similitudes qui ne demandent qu’à être débusquées. C’est pour cela qu’une telle lecture, aussi originale soit-elle, peut s’avérer révélatrice aussi bien de convergences que de divergences insoupçonnées.

 

Par ailleurs, cela suppose qu’on abandonne les classifications traditionnelles à laquelle la critique s’est livrée en faisant prévaloir les critères de générations ou d’époques au profit d’une classification par thématiques, tel que le propose Jaques Noiray.  Nous estimons que Chraïbi et Farès sont proches l'un de l'autre à plusieurs égards[9], du moins concernant ces deux romans, ne serait-ce que par la source d’inspiration qui les alimente : l’Histoire de la Berbérie. Ainsi, les deux œuvres se rencontrent-elles, particulièrement sur  le terrain de la revendication de la liberté et de l’identité. D’ailleurs, l’affirmation de J. Noiray va dans ce sens : «Parallèlement à cette recherche d’une identité collective, nous verrons naître et se poursuivre, souvent dans la révolte, une revendication individuelle de l’identité et d’authenticité qui trouvera chez les auteurs de la génération 1970 son expression la plus complète»[10] et qui a engendré des «propres recherches d’écriture».

 

En réalité, cette erreur de jugement, généralement évasif, est due à plusieurs raisons. En plus de celles citées plus haut, la sous-estimation du paramètre berbère en tant qu’élément fondamental et constitutif de l’identité maghrébine, aussi bien par les critiques que par les écrivains eux-mêmes qui refusent, sous le poids de l’idéologie dominante, de l’assumer complètement, est une cause non négligeable. Par conséquent, toute lecture visant une plus large lisibilité de Farès et de Chraïbi doit les inscrire au cœur de cette problématique et dans le contexte de production.

 

C-                METHODOLOGIE

 

De prime abord, nous  tenons à préciser que le présent travail ne prétend aucunement à l’application d’une méthode précise ou à la mise en évidence de l’efficacité d’un quelconque appareil analytique. Par ailleurs, sa finalité est de parvenir à atteindre la lisibilité la plus totale, et par là à réduire ce que Jean Ricardou appelle «le deuxième analphabétisme» qui guette le lecteur chaque fois qu’il est en situation de décodage de texte littéraire, et ce par rapport à la thématique que nous nous proposons d’approcher. Sur ce sujet J. Ricardou écrit dans Problèmes du Nouveau roman (p. 20)[11] : «Lire la littérature (…) c’est tenter de déchiffrer à tout instant la superposition, l’innombrable entrecroisement des signes dont elle offre le plus  complet répertoire. La littérature demande en somme qu’après avoir appris à déchiffrer mécaniquement des caractères typographiques, l’on apprenne à déchiffrer l’intrication des signes dont elle est faite. Pour elle, il existe un second analphabétisme qu’il importe de réduire.». 
 
A cet effet, nous n’avons point hésité à emprunter nos concepts à diverses disciplines qui forment le large répertoire des sciences humaines, en l’occurrence la linguistique, la psychanalyse, la sociocritique, la sémiologie... C’est donc à un exercice interdisciplinaire que nous nous sommes livré. Aussi, nous nous sommes livré, sans hésitation aucune, à des interprétations intuitives mais argumentées. Car, après tout, à la base de ce travail, il y a, entre autres, notre subjectivité, passion, curiosité et implication en tant qu’élément-sujet de cet univers que nous nous proposons de décortiquer. Cependant, nous sommes conscient que cette motivation risquerait d’amoindrir l’objectivité de notre réflexion. Mais nous demeurons convaincu que cette prise de conscience nous permet de prendre la distance qu’il faut au moment où il faut. En un mot, la présente approche critique, animée à la base par des raisons passionnelles, s’avère d’une passion raisonnable. C’est ce qui lui confère toute sa dimension scientifique.

 

Dans ce présent travail, nous allons procéder par raisonnement syllogistique : du général au particulier. Notre  travail commence par une présentation analytique (chapitre premier) de la biographie et de la bibliographie  de D. Chraïbi et de N. Farès. Cela nous permettra déjà de dégager des divergences et des convergences, aussi bien sur le plan personnel que sur le plan de l’écriture. Enfin, nous allons évoquer la conception que chacun d’eux se fait de la langue de l’autre.

 

Dans les chapitres qui suivent (deux, trois, quatre et cinq ) nous allons approfondir ces différences et ces similitudes. Au chapitre deux, nous parlerons de l’inscription de l’Histoire ainsi que de l’affirmation de l’identité, et ce à travers l’analyse des éléments paratextuels qui accompagnent ces textes ainsi que leurs structures qui se sont avérées de lourds signifiés au service des sens substantiels des deux œuvres.

 

Dans le chapitre trois, nous aborderons l’exploration de la mémoire chez les deux écrivains par le truchement de quelques thèmes tels que l’oralité, la femme, le chant, le paganisme… En plus de notre interrogation sur l'exploitation de l'imaginaire -individuel et collectif- nous montrerons les divers procédés esthétiques et stylistiques mis en œuvre pour rendre cette problématique omniprésente et pour répondre aux lancinantes questions posées : Qui étions-nous ? Qui sommes-nous ? Que deviendrons-nous ? Ce sont les réponses à ces questions qui nous permettront de dessiner les contours idéologiques des projets de l’un et de l’autre.

 

Pendant que dans le chapitre quatre, nous centrerons notre intérêt sur les libertés textuelles qu’affichent et exercent les deux écrivains, le chapitre cinq sera consacré au phénomène de palimpseste ou à l’analyse de quelques rapports hypertextuels qui y sont visibles ou discrets. A ce sujet, les textes de Jean Amrouche seront privilégiés. Par ailleurs, nous montrerons, à travers le traitement particulier des informations historiques et mythiques, comment Farès et Chraïbi énoncent la conception que chacun se fait de la langue de l’Autre.

 

Avec Farès, nous allons voir comment il a exploité l’histoire d’amour du couple princier Koceila-Kahéna pour énoncer sa conception de la langue de l’Autre et de l’écriture. Aussi, on verra comment il revisite la Révolution algérienne avec ses dérapages pour enfin déboucher sur la dénonciation de l'usurpation de la "parole" authentique du peuple et la revendication de sa réhabilitation, condition sine qua non de la découverte du Nouveau Monde ou le passé le plus lointain du pays.

 

Dans le récit de Chraïbi, nous allons nous efforcer de décrypter la confrontation de deux mondes, particulièrement par le face-à-face Azwaw/Oqba et nous relierons cela à la revendication identitaire des Imazignen au Maroc et à l’ensemble du projet littéraire Chraïbien.  Car, en fait, ce roman est dédié aux «Berbères» et à «...toutes les minorités qui, somme toute, sont la plus grande majorité de notre monde». De prime abord, cette vision universaliste peut être rapprochée de celle de Mouloud Mammeri repérable dans Le Banquet précédé de La Mort absurde des Aztèques (1973), mais confrontée au discours officiel des Etats maghrébins, elle risque d’apparaître comme une version romancée du discours officiel.

 

Nous conclurons par la confirmation de l’importance de la quête identitaire chez les deux écrivains et la divergence quant à la conception que chacun d’eux se fait de l’identité maghrébine en fonction des orientations idéologiques de l’un et de l’autre. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

 

 

 

(LES ECRIVAINS)

 

 

 

 

N. FARES ET D. CHRAÏBI : DEUX OLIVIERS AUX MEMES RACINES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I - CONVERGENCES ET DIVERGENCES ROMANESQUES

 

Avant de parler de Chraibï et de Farès, il y a lieu de souligner que, même s’ils appartiennent à un même univers culturel, il n’en demeure pas moins qu’une différence de taille les sépare : il s’agit des termes différents avec lesquels la problématique de l’identité est posée au Maroc et en Algérie.

 

Tout au début, comme l’a expliqué Ahmed Serfaoui et repris plus tard par Mouloud Mammeri, «Face à la littérature des Français sur le Maroc des Marocains se posèrent les questions: «Sommes-nous que cela ? Sommes–nous vraiment que cela ?»[12] En Algérie et en Tunisie le questionnement était : «Qui sommes–nous ? Qui suis–je ? Comment être nommé donc et être reconnu dans son identité réelle et son être authentique ?»[13] Selon Serfaoui, la politique n’est qu’un greffon de cette tendance.

 

Après les indépendances, pendant que l’écrivain algérien continue de se chercher, le Marocain, tiraillé, suspendu et croisé, a commencé lui aussi à douter de son identité ; l’heure est au questionnement : «Qui sommes-nous ? Que sommes-nous devenus ?»[14] Avec les années quatre-vingt, vint une nouvelle période «particulièrement féconde : nouveaux auteurs, nouvelles écritures, nouveaux thèmes et audaces de plus en plus affirmées»[15]. L’écrivain maghrébin semble se libérer des mythes inhibiteurs. Les origines de cette tendance libertaire sont déjà repérables dès les débuts des années soixante-dix, aussi bien au Maroc qu’en Algérie, notamment chez Nabile Farès et chez les animateurs de la revue Souffles.

 

II - FARES VS LA LITTERATURE COMME VOIE ROYALE MENANT AU PARADIS PERDU

 

A -       UN PARCOURS EXCENTRIQUE

 

En 1940, sur les hauteurs de la petite Kabylie, plus précisément à Colo, un enfant venait de naître et d'égayer le foyer de celui qui était l'un des premiers responsables de l'Algérie indépendante, en l'occurrence Abderahmane Farès. On lui donna le nom de Nabile et il étoilera plus tard le ciel de la littérature maghrébine par un des plus riche, beau et complexe répertoire poético-romanesque. De langue maternelle kabyle, il fréquenta l'école coranique tout comme il fut un élève assidu de l’école française ou ce que Yacine appelle la  "gueule du loup".

 

De cette double fréquentation naîtra une déchirure. Ainsi le jeune Farès se retrouve en face de deux lieux, deux langues, deux pensées et deux mondes diamétralement opposés. Les deux écoles étaient si proches et si lointaines l'une de l'autre. Il n'y avait aucune communication entre elles. Toutefois, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les deux écoles partagent en commun l’exclusion de la langue millénaire, des valeurs ancestrales et des histoires légendaires qui hantent la tête du petit Farès. C'est là une expérience douloureuse qui l'enrichira puisqu’il l’exploitera à son profit. Ses écrits portent cette marque indélébile, notamment avec le langage de Jidda dans Mémoire de l’Absent.

 

En 1956, à Alger, il participe activement aux grèves des lycéens, inscrites d’ailleurs dans Mémoire de l’Absent (pp. 177-183), qui l’ont propulsé au cœur de la Révolution algérienne. Quelque temps après, il regagne la France et s'engage dans l'action militante avec le Front de Libération Nationale avant de rejoindre les rangs de l'Armée de Libération Nationale. Après 1962, il se réinstalle en France. En 1967, il soutient brillamment sa maîtrise de philosophie. De novembre 1969 à février 1970, il présente des travaux de recherche sur la nomadisation des Touaregs de l'Est du Mali. En janvier 1972, il présente une thèse sur «La littérature orale et l'Anthropologie» à Paris IX sur la "signification de l’Ogresse" dans les "mythologique de la Kabylie"[16]. Ce travail de terrain lui a ouvert les portes menant vers les secrets de la littérature orale maghrébine. En 1981, il voyage à Paris, puis se sédentarise à Aix-en-Provence  pour travailler au département Culture de la Cimade au service des immigrés. C'est là qu'il crée une troupe de théâtre nommée Le Théâtre de la Porte d'Aix, composée d'acteurs immigrés d'origines diverses. Il enseigne à Alger avant de revenir en France. Son répertoire est l'un des plus riche et pluriel. Parmi ses œuvres[17], Mémoire de l’Absent reste la meilleure.

 

B -       UNE ŒUVRE COMPLEXE ET ICONOCLASTE

 

L’œuvre de Nabile Farès s'inscrit dans le courant démystificateur de l’appartenance à la Gaule, d'une part, et de la réduction de l'identité maghrébine à l'unique appartenance arabo-musulmane, d'autre part. Farès dépasse la phase de complaisance ou le souci de plaire, surtout au lectorat français et aux tenants d'une certaine littérature nationale de commande. Il va au-delà de la phase d'objectivisme et  rejette ouvertement la littérature dite progressiste dominée par les hérauts du Jdanovisme, pour s'engouffrer dans la source originelle et la tradition ancestrale pour ainsi paraphraser le Professeur C. Bonn[18]. Il s'est entêté, comme le souligne le Professeur C. Bonn, à refuser de faire la peinture des mœurs ou ce que Khatibi appelle «l'Arabe de service».

 

A ces deux faux et réducteurs visages de l'Algérie, violemment combattus, Farès oppose à cor et à cri l'Algérie poétique dont Kateb Yacine a esquissé les contours. Cette conception particulière que l'auteur se fait de l'Algérie, aux antipodes des deux dominantes, détermine fortement toute son œuvre. La nouveauté et la violence sont deux caractéristiques fondamentales de la production fictionnelle de ce "native-son" de Colo.

 

Cette innovation et cette violence feront de lui un véritable rebelle de l'écriture. Il dérange, outre mesure, à la fois les paternalistes européens qui ne trouvent pas leur compte dans ce genre d'écriture ainsi que dans son contenu, et les nationaux qui se complaisaient à respecter les règles des mouvements dominants. En faisant allusion au paternalisme de la Gauche française et en parlant de l'écriture farèsienne, Charles Bonn la qualifie d'une «écriture radicalement contre celle qu'on attendait d'un Arabe de service.»[19] Dans Un passager de l'Occident, Farès pousse son héros dans ses derniers retranchements. Il nie et rejette toutes les valeurs qui ont agressé l'espace ancestral en faisant rêver son personnage principal de paganisme originel : «Le passé le plus lointain de l'Algérie, ESTHETIQUEMENT PARLANT, est LE PAGANISME» L'ancêtre occupe une place importante dans la production poético-prosaïque farèsienne. Il est omniprésent : il revient incessamment et pratiquement dans toutes les pages de certains romans, tel Mémoire de l'Absent : c'est là un véritable repère identitaire pour les narrateurs farèsiens ainsi que pour l'auteur lui-même. En outre, il sert de piste de lecture aux non-avertis qui risquent de se perdre dans la complexité de la structure romanesque de Farès, lequel se plaît à entremêler plusieurs histoires dans un même récit.

 

C -       SUR LES TRACES DE L’IMPOSSIBLE ROYAUME BERBERE

 

Pour mieux cerner et comprendre la présence obsédante de la quête identitaire, on va suivre la progression de Farès à travers son œuvre fertile, laquelle le mène vers le paradis originel dont il rêve : le nouveau monde et le nouveau sens. D'ailleurs LA DECOUVERTE DU NOUVEAU MONDE est le titre générique d'une trilogie que l'auteur avait signé.

 

Le syntagme "NOUVEAU MONDE" renvoie aussi bien à la guerre de libération nationale qu'au nouvel espace dont rêve le poète. La guerre du peuple se retrouve connotée par l'histoire du soldat tué et que sa mère refuse d’enterrer afin que tout le monde prenne conscience de la justesse de ce combat. Quant à l'espace, il est travaillé à travers le langage auquel Farès donne libre cours afin qu’il coule à l'instar d'une source intarissable. Ici le langage et les métaphores lui servent de moyen de reconstruction de l'Histoire éclatée.

 

La complexité de l'Histoire est symbolisée dans Mémoire de l'Absent par l'éclatement de l'outre, ustensile dont la polysémie est extraordinaire. Elle est un élément cardinal dans la vie bédouine. Aussi, elle entretient un rapport étroit avec les bédouins, le désert, l'homme bleu, la mer(e) et la patrie. L'outre porte l'eau - et l'eau porte la vie - et la donne à ceux qui ont soif. C'est toute l'Algérie millénaire que Farès évoque à travers cet ustensile indispensable à la vie dans le désert, au voyage et au mouvement. Mémoire de l'Absent se veut également un espace de réconciliation de l'écrivain avec la Kahéna, figure légendaire de la résistance maghrébine, par un retour au ventre-mère. Ladite découverte est également signifiée par le biais de Taylut «outre» qui est justement là pour rendre présent, en tant qu'objet polysémique, un mouvement perpétuel vers un nouveau monde. Taylut, à l'instar des grives, circule dans tous les sens puisque, à travers sa simplicité, c'est toute la complexité de la vie quotidienne qui est évoquée. Elle est le symbole de la vie tant elle inclut une multitude de rapports «le rapport : à l'élevage, à la bête, à l'eau (source de vie) et à la fécondité (perpétuité)».

 

Dans Le Champ des Oliviers, où Farès emprunte les méandres subtils de l'anthropologie, la découverte du nouveau monde est, entre autres, travaillée par la métaphore des déplacements perpétuels et multidirectionnels des grives. Enfin dans l’Exil et le Désarroi, le nouveau monde est suggéré notamment par l'arbre généalogique qui est un moyen de remonter le temps et de se définir jusqu'à la rencontre de cet espace spolié, nié, rejeté et voilé. La croyance en les ancêtres est présente au point d’être assimilée en la croyance en Dieu, comme le note Kateb Yacine  «On croit mieux en soi, en les ancêtres, tout comme on croirait en Dieu.»

 

 
 
 
D -       N. FARES : LE FORGERON DU VERBE

 

Farès est un écrivain qui utilise la langue française sans aucun complexe. Elle a toujours été son outil de travail. Cependant, la crainte d’être mal compris ou taxé de francophilie, désignée en Algérie sous le terme «Hizb frança», se manifeste dans ces œuvres. Ainsi, s’adressant à lui-même, il écrit : «Tu as peur./Oui./Peur qu’on ne/te pardonne/cette subversion (…)»[20] Selon G. Daninos,  par cette énonciation, Farès «laisse entendre clairement que, s’il utilise le français avec autant d’amour, ce n’est point par trahison envers les siens, mais bien au contraire par pur patriotisme»[21]

 

En effet, le traitement qu’il fait subir aussi bien à la langue française qu’à l’écriture plaide pour cette lecture. Il est un véritable forgeron de la langue qui se livre dans chaque roman à de nouvelles expériences langagières. C’est ce qui a rendu son écriture à la fois labyrinthique, hermétique et énigmatique.

 

III -       CHRAÏBI : DE LA SUBVERSION AU MYTHE FONDATEUR

 

A -       RÉVOLTE ET UNIVERSALISME

 

Chraibï  est rentré dans le monde de la littérature d’une manière fracassante, voire  scandaleuse, en 1954, avec la publication de sa  première oeuvre Le Passé simple. Ce roman «iconoclaste à souhait et à  l’écriture survoltée»[22] a suscité une vive polémique sur les deux rives de la Méditerranée.  La critique violente du colonialisme, dévoilant du coup ses pratiques abjectes, a mis mal à l’aise les Français pendant que la dénonciation intransigeante des rigidités idéologiques, familiales et sociales marocaines a provoqué l’indignation, voire le reniement et la condamnation de l’écrivain par ses compatriotes.[23] Un an plus tard, il revient avec Les Boucs : à travers son personnage Waldik, il démonte le mythe de l’Eldorado que les candidats à l’immigration se faisaient de la France. Dans ce deuxième roman, il qualifie ses rapports[24] avec la langue française «d’extrêmement douloureux et destructeurs»[25]. En 1956, il publie L’Ane. Les premières références à l’Islam comme source narrative s’imposent d’une manière pertinente.

 

Avec De tous les horizons, il emprunte les voies de l’universalisme et tente une démarche  «attentive à la détresse humaine dans son ensemble» en superposant six récits différents qui convergent. En plus de la complexité de cet amas de récits, présentés comme un roman, ses personnages ont des origines très différentes (un Juif, un Ivoirien, un épicier de Barthélemy…) et agissent dans des espaces double (France, Maroc). C’est ce que relève Jeanne Fouet : «Ce qui a de remarquable dans ce recueil, c’est la diversité d’origines des personnages et le double terrain où ils sont campés.»[26] Avec La Foule (1961), Chraibï s’éloigne des préoccupations contemporaines et rompt radicalement avec l’univers maghrébin. «Toute référence à l’univers maghrébin a disparu.»[27] Aussi avec ce roman, Chraibï s’essaie au style burlesque qui trouvera son florilège avec le personnage de l’Inspecteur Ali. Un Ami viendra vous voir, qui traite de la manipulation médiatique à travers une histoire d’amour entre un psychiatre et sa patiente et qui finit sur une séparation, éloigne d’avantage l’auteur de son univers naturel. «Ce texte se présente donc comme une prise de distance majeure avec l’univers des origines.»[28]

 

B-        LE RETOUR AUX SOURCES ET L’ABSENCE

 

Après quelques années d’errance, et avec Succession ouverte (1962), Chraibï renoue avec ses origines. Il revient au Maroc, déterre Driss Ferdi et revendique son héritage multiforme. Avec ce roman, on enregistre les premières interrogations de l’auteur sur la mémoire à travers l’évocation du deuil du père. En 1972, cette figure du père sacralisé revient dans La Civilisation, ma mère. En 1975, il publie Mort au Canada que J. Fouet commente comme suit : «C’est le roman de la tentative ratée d’acculturation totale» (p. 51). Cette publication a été suivie de six ans de silence et surtout d’une rupture provisoire avec sa maison d’éditions Denoël[29]. Entre-temps Chraibï a consacré beaucoup de son temps à la radio et a eu quelques déboires conjugaux qui se sont soldés par un divorce de sa femme française Catherine et par un remariage avec l’Ecossaise Sheena. Ce n’est pas insignifiant de mentionner cet élément biographique étant donné que ces deux femmes, ainsi que leurs cinq enfants chacune, habitent d’une manière manifeste l’univers romanesque de l’auteur.

 

 

 

 

 

C -       L’AVENTURE DU SEUIL OU LA CRÉATION D’UN MYTHE FONDATEUR

 

1 -        LE MYTHE FONDATEUR VS TRILOGIE OU TÉTRALOGIE 

 

En 1981, la publication de Une Enquête au pays a coïncidé avec le changement de maison d’éditions. Un signe que la critique a vite perçu et à qui elle a vite voulu donner un sens. Si pour l’écrivain cette nouvelle relation éditoriale est motivée par le changement de direction[30], pour Houaria Khadra-Hadjaji et Jeanne Fouet, la rupture avec Denoël revêt un «aspect déterminant dans l’histoire de la production littéraire de notre auteur (…). En effet, à ce changement d’éditeur correspond ce que Houaria Kadra-Hadjadji a appelé dans sa thèse un «projet littéraire différent : pour la première fois Chraibï organise une véritable trilogie romanesque»[31] . Pour les deux critiques, ladite trilogie renferme les volets suivants : Une Enquête au pays (1981),  La Mère du Printemps (1981), Naissance à l’aube (1986). L’adhésion de J. Fouet à l’argumentation de H. Kadra-Hadjadji ne l’a pas empêché de semer le doute sur la véritable trilogie : «La vraie trilogie n’est peut-être pas celle que nous avions dessinée en nous fondant sur le contenu même du texte : à y regarder tout spécialement le paratexte, une autre continuité apparaît. Elle associe très étroitement La Mère du printemps, Naissance à l’aube et L’Homme du Livre, tous trois utilisent des épigraphes issues du Coran ou des Hadith, avec d’étonnant effets de retour et d’écho d’un livre à un autre»[32] 
 
Interrogé sur l’apparition tardive des Berbères dans son univers romanesque, la réponse  de l’auteur confirme le point de vue de J. Fouet et nous laisse pantois : il ne reconnaît ni les Imazighen comme objet de sa quête ni la trilogie dont parlent les universitaires suscités. Nous reproduisons ici l’E-Mail qu’il nous a adréssé :
 
«"La Mère du Printemps" (1982), "Naissance à l'aube" (1986) (seuil) et "L'Homme du livre" (balland) (1995) forment une trilogie. S'il y a remontée aux sources, c'est celui [sic] de l'Islam. Le thème central est celui du conquérant et du conquis, du panthéisme et du monothéisme, de la lettre et de l'esprit. Pardon de vous décevoir quelque peu : je ne suis pas Berbère ni même berbérophone. Bien qu'on ait affirmé le contraire. Pardon également de corriger votre optique. La question des Berbères est un simple procédé romanesque.»[33]
 

Certes, les propos de l’auteur dissipent le doute de J. Fouet, mais suscitent une autre interrogation en même temps qu’ils nous déroutent dans la délimitation de cette véritable trilogie. Peut-on séparer Une EP des autres œuvres citées par l’écrivain ?  A notre avis, cette séparation risquerait de réduire la lisibilité de l’œuvre de Chraibï. Par ailleurs, la question demeure : Où débute et où finit le projet littéraire de Chraibï ?

 

II y a une continuité frappante entre Une Enquête au pays et La MP d’une part, et entre Naissance à l'aube et L'Homme du livre d’autre part. Comme l’écrit J. Fouet, Une EP, «indiscutablement, annonce La Mère du printemps et Naissance à l’aube»[34] Cette continuité est lisible aussi bien sur le plan de l’écriture (réalisme créatif) que sur le plan des autres catégories romanesques :  des personnages (Aït Yafelman), de l’espace (Haut-Atlas) et du temps (1982-1980 apparaissent comme des dates phare) et de la thématique (les Berbères, l’Islam, l’Histoire). Et la rupture qu’opère L’HL n’est qu’une confirmation de la cohérence de ce  projet.

 

En plus, la charnière, à savoir le «mythe des origines», qui relie les deux premiers romans, constitue un lien très fort à telle enseigne qu’on ne peut se contenter uniquement de l’affirmation de l’auteur. Comment comprendre le premier sans avoir lu le deuxième et vice versa ? En tout cas, même si les deux œuvres peuvent se lire comme deux romans indépendants, il n’en demeure pas moins que cela réduirait l’épaisseur de la pensée de Chraibï. En fait J. Fouet n’a fait que reproduire l’idée de H. Kadra-Hadjadji, développée dans sa thèse, écrite en 1976, soit avant la parution de L’homme du Livre (1995).

 

Nous concernant, nous pensons que ces romans approchés sous l’angle de la quête identitaire révèlent un piège de la part de l’auteur. Contrairement à nos deux critiques, nous considérons Une EP et La MP comme deux parties complémentaires d’une même œuvre ou le premier volet d’une trilogie hypothétique. Naissance à l’aube en est le deuxième alors que L’HL vient clôturer la véritable trilogie –ou tétralogie-  ayant pour fil conducteur la résurrection de l’Islam perverti, faussé, altéré, devenu «l’étranger qu’il a commencé par être» sous l’effet de l’inexorable écoulement du temps et de la mauvaise nature humaine.

 

En réalité, l’auteur aurait divisé cette œuvre en deux volontairement, en mélangeant deux styles d’écriture pour donner une illusion d’autonomie sans pour autant effacer les nœuds qui relient ces deux romans. Donc, pour nous,  l’ensemble du projet de Chraibï renferme quatre romans que nous désignons indifféremment par trilogie, si l’on considère Une EP et La MA comme deux volets d’un même roman, ou tétralogie, si l’on les considère comme distincts.  Dans ce sens, il n’est pas insignifiant que l’auteur ait tenu à publier L’Homme du Livre, dernier volet de la trilogie, selon la chronologie de parution, qui n’est en fait que le premier selon la chronologie de l’enracinement de l’Islam au Maghreb, en «terre d’islam» : le Maroc. En bouclant ainsi la boucle, notamment celle de son exil éditorial, il réaffirme son appartenance et son attachement à la fois au Maroc et à l’Islam. Et puis la parole pure et la foi ardente qui se dégagent de ce dernier livre ne sont-elles pas similaires à celles d’Oqba et des cavaliers d’Allah?

 

En substance, comme il le dit lui-même, sa vraie quête est bien celle des sources de l’Islam présent dans les quatre romans. Les Berbères ne sont qu’un procédé, voire un accessoire. Cela se confirme d’ailleurs  avec leur disparition totale dans L’Homme du livre qui se veut un récit panégyrique et apologétique de la source même de l’Islam : le prophète Mahomet. Cette apothéose s’est faite au détriment des Imazighen, et par-là, de toutes les minorités absorbées par les majorités minoritaires sur la planète. Cela étant dit, une interrogation s’impose : quel sens donner à la dédicace de La Mère du printemps ?

 

2 -        PORTÉE IDÉOLOGIQUE.

 

Il ne faut pas perdre de vue le contexte de la publication de ces œuvres. Depuis le Printemps berbère de Tizi-Ouzou, la revendication de l’identité amazighe a éclaté au grand jour et s’est imposée sur la scène internationale. Des associations sont créées à travers tous les pays de l’Afrique du Nord et sub-sahariens, en Europe et aux Etats-Unis d’Amérique pour revendiquer le droit à la culture, à la langue et à l’identité spécifique. Des universités de par le monde ont ouvert leurs portes aux chercheurs maghrébins (historiens, linguistes, sociologues) fuyant leur pays respectif sous la pression des pouvoirs en place qui ont sombré dans la démagogie, le populisme et la violence afin de protéger l’un des plus puissants moyens de légitimation, en l’occurrence «l’arabe et l’Islam démagogique». Car tous ces pays où l’identité berbère est niée, si on excepte les pays sub-sahariens, se servent de l’arabe, de l’Islam, de l’Histoire (et du socialisme) comme moyen de légitimation.

 

A ce sujet Salem Chaker écrit : « Au Maghreb, les Etats se définissent constitutionnellement comme arabes et musulmans. (…) Au Maroc, le tabou suprême sera la légitimité monarchique, en Algérie, l’arabo-islamisme, l’unité de la nation…»[35] 

 

C’est donc dans ce contexte houleux où les droits élémentaires des Imazighen sont réduits à néant, que la question berbère est devenue une donne incontournable de la scène politique du Maghreb, notamment le surgissement du concept des droits des minorités et des autochtones au sein des Nations Unies que Chraibï a décidé de les instrumentaliser à son tour dans sa recherche des sources de l’Islam. Certes, un Islam différent de ceux des pouvoirs en place, mais il n’en demeure pas moins que cette position conforte bien celle des premiers. Autrement dit, à travers l’évolution du projet de Chraibï, on constate que son œuvre est à fond idéologique. Pendant que le lecteur lit une défense des minorités, le fond reste la glorification d’une uniformisation.

 

Pour le lecteur maghrébin, la logique perçue est implacable : nos ancêtres ont embrassé l’Islam par stratégie de survie, mais ils ont fini par être séduits ; on n’en veut pour preuve que la célèbre cité «mythique» de Cordoue qu’ils ont bâtie et fait prospérer. Autrement dit, l’Islam a fait la gloire des Berbères. Et moi Berbère, je vais faire la gloire de l’Islam. Mais pas celui des nantis. Celui des sources ; celui de l’homme du Livre, du prophète. Entre cette idéologie et celle véhiculée par la célèbre phrase de l’ex-président algérien, Chadli Ben Djedid, «Nous sommes des Algériens que l’Islam a arabisés»[36], il n’y a pas assez d’espace pour faire passer un cheveu.

 

Chraibï, il n’est pas le seul d’ailleurs, ne cache pas son admiration pour Cordoue ; la cité de la tolérance. Cette passion a conduit droit à l’aveuglement, car les choses ne sont pas si idylliques que cela. Même si les Berbères, les Juifs et les Arabes vivaient ensemble, il n’en demeure pas moins que la loi a toujours été dictée par l’Arabe qui s’attribuait les plus hautes responsabilités. Le sort du Général Tarek décrit par Boudjedra et les témoignages de plusieurs historiens (Bounfour cité plus loin) en sont une preuve persuasive.

 

Cependant, loin de nous l’idée de réduire l’œuvre de Chraibï à un simple texte propagandiste. Comme le dit si bien C. Prévost : «Il y a LITTÉRATURE, ou tout au moins apparition d’éléments littéraires dès lors que le scripteur traite consciemment la langue non seulement comme véhicule expressif mais comme matériau à travailler.»[37] Or, on sait que ce matériau n’est pas si simple que ceux qu’utilisent les autres arts dans le sens où il est chargé d’histoire. De ce double exercice, CHRAÏBI nous a fait une belle démonstration. «Un texte littéraire est l’aboutissement d’une conquête ; ce qui a été conquis, dans ce travail d’élaboration, c’est une autonomie relative par rapport à la langue.»[38]. De plus, comme le dit si bien P. Barbéris, la littérature «ne demande jamais  la permission à personne et n’a pas à la demander»[39].

 

D -       CHRAÏBI : FRENESIE ET SUBVERSION OU HABITER LA LANGUE 

 

Comme ses compatriotes, A. Laâbi et Khair-Eddine, Chraibï possède deux langues, mais il écrit délibérément en français, car cette langue, selon ses dires, l'aurait libéré des mythes de la tribu. Par ailleurs, mis à part ses blasphèmes dans Le Passé simple, dès Les Boucs, il accorde une valeur sacrale au Coran et manifeste un attachement sentimental à la langue arabe, tout en lui attribuant «des possibilités d’élévation mystiques»[40]. D’ailleurs, ses personnages ne peuvent pas réprimer leurs émotions devant «l’incantatoire koranique»  et «le cantique des morts» respectivement dans Les Boucs et Succession ouverte.

 

Néanmoins ce choix n’a pas été sans conséquences psychologiques et intellectuelles. Par le biais de son héros Waldik, il dit : «Cela fait dix ans que mon cerveau, arabe et pensant en arabe, broie des concepts européens, d’une façon si absurde qu’il les transforme en fiel et que lui-même en est malade. Et s’il continue, ce n’est pas par un théorème d’adaptation, mais bien parce qu’à force de broyer de la sorte il s’est surchargé de méninges prolifères - les seules adaptées au monde occidental[41] Ces écrits rendent compte de sa culture hybride. Concrètement, cela se manifeste par l’introduction d’un vocabulaire relevant à la fois d'arabes classique et dialectal, de tournures et d'idées empruntées aux parlers marocains, de mots relatifs aussi bien à l'anatomie qu'à la chimie, et de mélange de genres: théâtre, poésie, roman...

 

Comme le signale Jaqueline Arnaud, «D. Chraibï  passe, entre Le Passé simple et ses livres plus récents, De tous les horizons (…), de l’utilisation frénétique de la langue française à la mise en question générale du langage et, par suite, de la littérature»[42]. Justement, cela est manifeste dans La Mère du Printemps où il adopte la même stratégie que son héros Azwaw : «entrer dans les conquérants corps et âmes» (p. 211) pour le subvertir de l’intérieur avec cette «arme de toutes les armes» (p. 208). Le contenant ou la coquille du conquérant est maniable en fonction des besoins.

 

Cependant, il n’a jamais cessé de croire au dialogue entre les deux rives : «S’il y a une élite capable d’être un pont jeté entre les deux rives de la Méditerranée, c’est bien celle que nous représentons nous les écrivains maghrébins d’expression française.»[43]  Le dialogue doit aussi s’établir avec les autres peuples et les autres civilisations. C’est ce qui explique le recours excessif au nombre pour communiquer. Ainsi, la clef de sa tétralogie, une sorte de grotte où Mahomet a reçu la révélation, se retrouve dans les nombres qu’il a combiné, à l’instar d’un musicien. Il a développé ce qu’on peut appeler une véritable écriture numérologique qui est, de par sa charge, à la fois mystique et symbolique, et de par sa nature, secrète et discrète, plusieurs fois supérieure au langage doublement articulé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIEME CHAPITRE

 

 

 

 

(LES ROMANS)

 

 

 

 

DU PARATEXTE A L’HISTOIRE COMME TEXTE ET PRETEXTE

OU

LA STRUCTURE SIGNIFIANTE.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I -         La MP ET MA : UN PASSE SIMPLE VS DEUX OEUVRES, SI LOINTAINES, SI PROCHES

 

Il s’agit de deux romans relevant du champ littéraire maghrébin : Mémoire de l’Absent de l’Algérien Nabile Farès et La Mère du Printemps du Marocain Driss Chraïbi. Ils sont publiés respectivement en 1974 et en 1982 aux éditions du Seuil. On a signalé auparavant que ces deux romans présentent beaucoup de similitudes. En effet, on en relève plusieurs.

 

D'abord, ils sont écrits par deux exilés, qui se rencontrent sur le terrain de la quête identitaire, laquelle se trouve intimement liée à la problématique de la langue. Ensuite, ils sont édités dans presque une même période soit 1974, deux années avant la charte d'Alger qui a suscité des débats houleux, pour Mémoire de l'Absent, et 1982, deux années après le printemps berbère de Tizi-Ouzou (1980) dont l'impact a été international, pour La Mère du Printemps.

 

En outre, les deux évoquent le passé le plus lointain de l’Afrique du Nord, à savoir l'au-delà de l'Islam et le paganisme. Du coup, ils se positionnent aux antipodes de la vision officielle de l'arrivée de l'Islam. Pendant que les histoires officielles présentent cette période comme une libération, étant donné que «l’islamisation a été menée pacifiquement au Maghreb», dans les deux oeuvres on lit la violence des envahisseurs, la résistance des Berbères à la nouvelle religion, le combat pour la liberté et la survie. En effet, les personnages Azwaw et Kahéna véhiculent l’idée selon laquelle les Imazighen, les premiers Maghrébins, ont accepté l'Islam, à défaut de force, par stratégie de survie et non pas par conviction. En d’autres termes, c'est pour perpétuer la lignée et non pas par persuasion ou séduction, contrairement aux thèses de la version officielle. Toutefois, il faut nuancer les choses : la manière de narrer en dit beaucoup sur la finalité de l’un et de l’autre.

 

Enfin, les deux oeuvres sont proches l’une de l’autre par le travail que les deux auteurs ont fait sur la langue française ainsi que par la conception qu’ils se font de cette même langue : elle n’est qu'un signifiant qu'on peut charger d'un signifié propre. Chez Farès, ce discours et travail sur la langue est énoncé par la métaphore de la trahison de Koceila par la Kahéna en prenant un conquérant pour amant, et celle de l’outre éclatée. Cela peut aisément s'interpréter comme une offrande du corps mais non de l'âme, donc du signifiant, mais non du signifié. Chez Chraïbi, on retrouve exactement la même métaphore. Il s'agit, entre autres, de la soumission du chef Azwaw à Okba, tout en continuant à vivre selon la tradition à l'intérieur de sa maison. Encore une fois, on est ici en face d'une offrande matérielle, mais non spirituelle.

 

Dans ce sens, contrairement aux autres écrivains pris dans le piège de l'écriture conformiste ou ceux qui ont préféré le mutisme, nos deux écrivains croient à la possibilité et à la faisabilité d'habiter dans l'édifice de la langue française et de la subvertir comme le suggère J. Arnaud[44] à propos de Chraïbi.  Les deux ont également opté pour la mort symbolique, l’exil, moment de paix et de réflexion, pendant lequel ils ont préparé leur renaissance. C’est cette résurrection qui a fait le printemps de la littérature maghrébine. En effet, cette situation a beaucoup déterminé la production romanesque de ces deux éternels exilés.

 

De plus, ces deux romans sont publiés à un moment où le problème berbère est porté brutalement sur la scène internationale, aussi bien  par la dynamique de la revendication culturelle dont la chanson était le vecteur de prédilection que par les événements tragiques de Tizi-Ouzou. Cela n’était pas insignifiant tant que cet élan populaire remettait en cause les indépendances, les fondements -légitimités  fondées sur l’histoire, l’Islam ainsi que l’arabisme démagogique ou monarchique, respectivement pour l’Algérie et le Maroc- des Etats–Nations du Maghreb. Cet état de fait est d’autant plus vrai quand on sait que le mouvement berbère est non seulement porteur d’un nouveau projet de société mais qu’il est  intimement lié à la revendication des libertés individuelles et démocratiques.

 

Dans ce sens S. Chaker, souligne : «Au fond, ce qui est en jeu à travers l’affirmation berbère est la conception même de la société, le rapport du citoyen à l’Etat. Le mouvement berbère est porteur d’une revendication de pluralisme, de tolérance de la diversité, de liberté (individuelle et collective). Il est refus du mythe de l’unité et de la tentation totalitaire.»[45] Au-delà de ces convergences, on verra la divergence des orientations que prennent ces textes, puisant pourtant dans un même imaginaire, en fonction de la conception que chacun se fait de l’identité maghrébine.

 

II -        ANALYSE PARATEXTUELLE : LE PARATEXTE COMME SENS

 

A -       CONSIDERATIONS THEORIQUES

 

La première chose que nous nous proposons d’analyser est le hors-texte. Ces signes qui enveloppent les textes (titres, sous-titres, avertissements,..) relèvent de ce que G. Genette et P. E. Cordoba appellent respectivement le paratexte[46] et la périgraphie du texte[47]. Cet aspect du texte, qui a été l’objet de plusieurs questionnements de la part des critiques, conditionne fortement la lecture.

 

Comme le souligne G. Genette, il est «… le versant éditorial et pragmatique de l’œuvre littéraire et le lieu privilégié de son rapport au public et par là au monde»[48]. P. E. Cordoba, à son tour, étaye cette idée en soulignant que cette «périgraphie du texte»  est d’une pertinence non négligeable. Toutefois, nous n’allons pas nous empresser de nous donner le droit de tirer des conclusions de cette première analyse car, comme le souligne P. E. Cordoba certains éléments qui gravitent autour du texte, notamment l’énoncé de la quatrième page de couverture, restent parfois anonymes : « … on ne sait jamais très bien, malgré son importance puisqu’il détermine la plupart du temps la décision d’achat et donc de lecture, s’il revient à l’auteur ou au directeur de la collection»[49]. En tout état de cause, de ces deux optiques, on retient la relation étroite que le texte littéraire entretient avec la société et l’institution.

 

En somme, ce questionnement nous permettra d’une part de restituer le contexte de production de ces deux romans, et du coup, de dégager quelques pistes de lecture par rapport à notre problématique centrale, à savoir l’inscription de l’identité syncrétique du Maghreb. D’autre part, il nous oriente dans la lecture que nous nous proposons de faire en nous laissant clairement voir les portes d'entrée des univers romanesques choisis par les auteurs respectifs pour les lecteurs potentiels. C’est d’autant plus pertinent quand on sait que l’évocation de la mémoire, et par là de l’identité, y figure avec insistance.

 

B -       LE TITRE OU LE SESAME D’ALI BABA

 

Le titre est, à notre avis, l’élément le plus important de cet ensemble hétérogène[50], car c’est le premier signe que l’œil du lecteur embrasse avant tout autre chose. Autrement dit, le premier contact entre l’œuvre et le lecteur s’effectue par le truchement du titre. C’est pour cela que nous allons lui réserver une place importante dans cette approche.

 

Autrement dit, pour simplifier la complexité des deux sésames qui nous permettent d’accéder à la grotte aux mille trésors et pour éviter les «filets sémantiques» qu’ils tendent, nous allons «pratiquer une lecture analytique, démonter le fonctionnement du titre dans son rapport au texte et au hors texte»[51]. Par ailleurs, nous privilégierons surtout le premier rapport : titre/ texte.

 

Le titre est «à la fois stimulation et début d’un assouvissement de la curiosité du lecteur ; aussi réunit-il les fonctions de tout texte publicitaire, référentielle, conative et poétique»[52].  Pour sa part, Claude Duchet souligne la complexité  du romanesque, : «... il résulte de la rencontre d’un énoncé romanesque et d’un énoncé publicitaire ; en lui se croisent nécessairement littérarité et socialité»[53].

 

III -       MA ET LA MP : ANALYSE TITROLOGIQUE

 

A -       LE TITRE COMME EMBALLAGE

 

«Le titre facile à mémoriser, allusif (il ne dit pas tout), il oriente et programme l’acte de lecture.» Aussi «d’autres signes gravitant autour du texte du roman, des lieux marqués, des balises, qui sollicitent immédiatement le lecteur, l’aident à se repérer, et orientent, presque malgré lui, son activité de décodage. Ce sont, au premier rang, tous les segments de texte qui présentent le roman au lecteur, le désignent, le dénomment, le commentent, le relient au monde…»[54]

 

Le titre peut assumer deux fonctions principales : mnésique quand il sollicite le savoir antérieur du lecteur ; de rupture quand il s’affiche comme nouveau et original. Pendant que dans le premier cas, le titre cherche à atteindre un public précis ou, comme l’écrit C. Duchet «sélectionne son public», dans le deuxième, le but est plutôt de se faire de nouveaux adeptes. Autrement dit, pour arriver à dégager cette signification implicite, il y a nécessité de procéder à l’examen de la position du titre non seulement au sein des intertitres qui l’accompagnent, mais aussi de la relation qu’il entretient avec le corpus de titres d’une époque et de ceux du même auteur. «Chaque époque ou courant a sa réserve de titres, un auteur connu a son profil de titres.»[55] Par ailleurs, nous allons nous limiter au répertoire des écrivains étudiés.

 

 

 

 

B -       DE LA MEMOIRE DE LA MERE DU PRINTEMPS AU PRINTEMPS DE LA MEMOIRE FARESIENNE

 

Les deux titres,   La Mère du Printemps et Mémoire de l’Absent, sont courts. Ils sont faciles à mémoriser, allusifs (ils ne disent pas tout), ils orientent et programment l’acte de lecture. Aussi, on décèle une exploitation extrême des traits prosodiques, de la polysémie et de la symbolique des mots.

 

Les deux syntagmes (titres) sont composés de cinq syllabes. Voilà un chiffre qui n’est pas anodin dans l’univers culturel maghrébin en général et de la littérature en particulier. En effet ce chiffre renvoie aux cinq dogmes de l’Islam qu’évoquent clairement les deux textes. De ce fait,  ils partagent la symbolique du chiffre Cinq qui est associé à l’étoile, jointe au croissant, renvoie à la religion musulmane dont le prophète n’est qu’un soleil qui se lève sur l’humanité, sur ordre du tout-puissant.  Comme on le voit, l’Islam, revendiqué ou contesté, est au cœur de ces deux romans.

 

Aussi, le chiffre cinq, ou plus précisément les cinq branches de l’étoile, est doté de pouvoir magique dans l’imaginaire maghrébin. La main de Fatma signe révélateur de la symbiose des éléments païens et islamiques et, de la terre et du ciel,  en est l’exemple le plus répandu. Il est la preuve du polythéisme syncrétique du Maghreb. D’ailleurs les deux récits ne passent pas sous silence cette symbolique, au contraire, ils la révèlent au grand jour. Dans ce sens l’étoile est souvent associée à l’espoir et à la liberté, comme le confirme l’expression kabyle «mon étoile s’est éclipsée», signifiant que «l’espoir m’a abandonné», qu’inventent et revendiquent les deux écrivains. 

 

Ce chiffre cinq est également un clin d’œil à la mémoire du précurseur de la littérature maghrébine d’expression française, en l’occurrence Jean Amrouche, et au texte fondateur de cette même littérature, à savoir Nedjma de Kateb Yacine. En effet, les deux titres, par leur composition quinquasyllabique ainsi que par leur symbolique -printemps, renaissance, éveil, résurrection-  rappelle les écrits de J. Amrouche On y reviendra plus loin.

 

En arabe Nedjma signifie non seulement étoile, mais il est aussi un prénom féminin. Or les deux romans valorisent la femme et la présentent comme une gardienne de la tradition. A notre avis, rien ne nous permet, du moins explicitement, de rapprocher le texte de Chraïbi à Nedjma mis à part l’évocation des origines mythiques du Maghreb. Enr revanche, celui de Farès ne laisse aucun doute.

 

En plus de l’identification de Farès à ce père spirituel, beaucoup d’autres indices plaident pour cette lecture. D’abord, nous avons la revendication des origines lointaines des Berbères qui est l’ossature de MA. Ensuite, ce n’est pas un hasard que les personnages aussi bien de Jidda que de la Kahéna et son double Malika soient non seulement féminins, mais des absents-présents. Elles enclenchent l’action sans participer à son déroulement. En outre, l’emboîtement d’histoires ainsi que l’ouverture des récits, la résistance du texte à toute classification, la multiplication des origines mythiques, le recours au rêve rappellent à plusieurs égards l’écriture katebienne. Enfin, comme l’a montré Antoine Reybaud, en optant pour l’écriture-délire, Farès marche indéniablement sur les pas du maître[56].

 

Farès attribue au chiffre cinq la forme d’une médaille et son revers, qui pleuvent sur les « maquisards » algériens, à l’occasion de la fête de l’indépendance, pour nous restituer la supercherie de l’histoire. Aux deux faces de la médaille correspondent les deux 5 juillet : celui du débarquement, en 1830, à Sidi Ferruch et celui de l’indépendance en 1962. Ainsi Mérad et Aziz se rendent à Sidi Ferruch «en plein juillet août 10 septembre» (p. 194), et le départ de H’Midouche (a lieu dans cinq jours, cinq jours pour « Dans combien de temps, le départ, dans cinq jours.») (p. 210) et Malika s’amuse avec les chiffres :

 

«Dis un chiffre

Le 5

Dis un mois

Le numéro 5 est perdant sur tout le territoire

: juillet

Une date donne une date

Toujours la même» (p. 123).

 

C -       MEMOIRE DE L’ABSENT OU L’ABSENCE DE LA MEMOIRE

 

1 -        LE TITRE COMME THEME DU TEXTE

 

Comme on l’a signalé plus haut, le titre est porteur du vouloir-dire de l’écrivain. En plus de sa fonction «réclame», il est un élément du texte global qu’il anticipe et mémorise à la fois. Présent au début et au cours du récit qu’il inaugure. Si La Mère du Printemps est une traduction littérale de l’arabe dialectal «l’ Oum-Er-Bia» donné d’ailleurs dans la première page, Mémoire de l’Absent est un syntagme français, composé de deux substantifs reliés par une marque de possession. Les monèmes Mémoire et Absent témoignent d’un vide, d’un passé, d’une perte, et par là, d’une nécessité de quête. Cela annonce clairement le contenu du roman. D’ailleurs, la première phrase de l’incipit nous informant que le narrateur est à la recherche du «père»  annonce cette perte : «… j’étais envoyé dans l’espoir de voir arriver le père du camp de Paul Gazelles… » (p. 9).

 

Le mot «Mémoire» quant à lui annonce la nature de la perte et  le terrain dans lequel les personnages de Farès vont s’inscrire : l’histoire du narrateur qui se confond avec celle de son entourage et du pays,  le passé mémorial et le temps primordial : «Il faut aller plus loin bien plus loin dans nos enfances ou histoires» (p. 200). Par conséquent, il y a lieu de prendre ce titre au pluriel. Le titre et le roman entretiennent donc une relation de complémentarité «l’un annonce, l’autre explique»[57]. Aussi, il est une équation équilibrée entre «les lois du marché et le vouloir-dire de l’écrivain». En somme, il annonce, résume et assume le récit.

 

2 -        LE TITRE COMME METATEXTE

 

Il va sans dire que MA nous annonce également aussi bien la polyphonie du récit que sa structure chaotique, tout comme il l’explique et la justifie. Ce qui lui confère la fonction de métatexte. Une mémoire ne revient pas d’une manière cohérente, plutôt en bribes, «en traces d’ombres et de lumières jetées en vrac» (p. 216)  et en morceaux historiques arrachés patiemment et douloureusement à un corps sous l’emprise du gardien vigilant qu'est le surmoi. Il faut du temps pour que les réminiscences prennent forme au sein du cerveau. Le mot Absent vient pour confirmer les suppositions du lecteur potentiel, et du coup l’avertit que la tâche n’est pas aisée.

 

En fait, il y a ici une sorte de redondance sémantique ayant pour finalité de conforter l’interprétation première : «Ce qu’il faut de temps pour comprendre (…) ce qu’il faut de temps pour assouvir sa Haine» (p. 200) ; «Ce qu’il faut de temps pour comprendre ce que tout le monde sait…» (p. 201). La récurrence de cette phrase donne une emphase sur  la durée ainsi que sur les sacrifices que cela demande. «..il faut tant de gaspillage pour atteindre un lieu / Histoire ou Etre Sens ou Mémoire» (p. 200). Tout comme en psychanalyse, les résistances et les ruses de l’inconscient font durer la thérapie : c’est vraisemblablement une thérapie collective que suggère Farès.

 

 

 

3 -        LE HORS-TEXTE COMME SUPPORT DU TEXTE

 

On a vu comment, rien qu’avec le titre, Farès annonce à la fois le contenu du récit et la nature complexe du chemin de l’écriture qu’il emprunte. C’est d’autant plus vrai quand on sait que cela est étayé par le titre générique «LA DECOUVERTE DU NOUVEAU MONDE» ainsi que par la marque «Livre II». La mise en valeur de ces deux «signes-guides» est mis en exergue par la couleur rouge  aussi bien que par les caractères italiques pour le premier, et la répétition du rouge et l’utilisation des caractères majuscules pour le deuxième. La couleur rouge vif, sur fond blanc, de ces deux syntagmes s’harmonise avec les bordures de la même couleur délimitant la page de couverture et se dégage du titre, du nom de l’auteur et du nom de la maison d’éditions écrits en noir.

 

L’interprétation qu’on vient de faire de la couleur rouge du générique se trouve confortée à la fois par la violence, les flammes de l’amour et le meurtre qu’on côtoie tout au long du récit ainsi que par l’insistance de l’auteur sur cette couleur en passant du rouge anodin de la «paire de tennis (…) à lacets rouges » (p. 195) d’Aziz au rouge hautement symbolique de la reine consumée par l’amour et la mort, aussi vif  que «sa tunique  de laine rouge» (p. 139) : «La Kahéna est debout, les yeux rouges de larmes./ (…) la Kahéna à la tunique rouge» (p. 152). 

 

Cette  présentation, à la fois publicitaire et poétique, met en valeur un signifié que le récit prendra en charge pour lui donner de l’épaisseur. Il s’agit de la deuxième étape d’un long voyage menant à un monde clos réservé aux initiés ou à ceux qui veulent faire l’effort de passer la phase de néophytes. Ce n’est pas cette délimitation de la page en rouge qui rend cette lecture pertinente tant il s’agit là d’une constante, voire la marque de la maison Le Seuil, mais c’est le fait d’écrire en rouge ce qu’on a appelé «signes-guides». En outre, on est vite interpellé par la variation des attributs, de la taille et des styles des caractères : on passe de lettres majuscules (NABILE FARES, LIVRE II, AUX EDITIONS DU SEUIL), aux grandes lettres minuscules (Mémoire de l’Absent) et à l’italique (La découverte du nouveau monde ). Ce mélange annonce l’écriture qu’adopte N. Farès et du coup l’annonce à ceux qui veulent s’y mettre : contrairement aux textes auxquels vous êtes habitués, dans ce texte la forme est au service du sens, semble dire l’éditeur.

 

Cela étant dit, nous sommes en mesure de dire que la fonction de ce titre bilingue est double : mnésique, car il sollicite le savoir antérieur du lecteur dans la mesure ou il s’inscrit dans la continuité du répertoire de l’auteur ; de rupture étant donné qu’il s’affiche comme nouveau et original par rapport au répertoire des titres maghrébins.  Dans un premier temps, il cherche à atteindre un public précis et «sélectionne son public», alors que dans un deuxième, il veut se faire de nouveaux adeptes. La répétition de cette variation dès les premiers mots du roman «PREMIERE PARTIE» suivie en bas par «Dahmane» et son utilisation à volonté tout au long du roman corroborent notre lecture. Ainsi on peut dire que Mémoire de l’Absent résume et assume le roman et oriente la lecture, et ce en accentuant la fonction poétique à l’extrême et en transformant l’énoncé dénotatif en foyer connotatif pour ainsi reprendre les termes de  Christiane Achour[58].

 

4 -        LA POLYSEMIE DU TITRE

 

Mémoire de L’Absent. Ce titre suppose que l’auteur ait comme projet de nous restituer la mémoire d’une mémoire-absente à travers sa mémoire à lui. Ce titre  implique au moins quatre mémoires : celle de l’absent, celle de l’auteur, celle de l’écrivain et celle du lecteur. Le tout forme la MEMOIRE ou le NOUVEAU MONDE.

 

Cet enchevêtrement de mémoires qui annonce un croisement de récits, une multiplication des personnages absents-présents et une polyphonie du récit oblige le lecteur à accomplir un titanesque travail de mémoire, de mémorisation, d’association d’éléments disparates, afin d’accéder à un corps  - «Histoire ou Etre Sens ou Mémoire» (p. 201)- plus au moins complet et relativement cohérent.  Cela suppose aussi qu’il fasse preuve de courage et d’habilité pour accomplir ce processus de déconstruction et de reconstruction. Sans cela, le passage de ses yeux sur les lignes farèsienne ne sera qu’infertile tant les signes et les lignes ondulées rencontrés lui paraîtront toujours énigmatiques, hermétiques et étranges.

 

5 -        AMBIGUITES DU TITRE

 

Au-delà de cette lecture plurielle, plusieurs questions restent posées : comment peut-on accéder à la mémoire de quelqu’un qui n’est pas là ? C’est d’autant plus problématique quand on sait que cet absent n’est que la Mémoire, elle-même. Par quel moyen Farès compte-t-il nous la restituer ? A moins que cette absence ne soit celle de l’écrivain lui-même qui s’absente le temps de l’extase créative ou d’une sainte solitude,  en se jetant dans l’océan profond de l’HISTOIRE millénaire et de la CULTURE séculaire de l’Afrique du Nord pour lui rapporter des vérités qui peuvent lui sembler étranges, mais point étrangères.

 

Or, cette tache ardue ne peut être accomplie par l’auteur esseulé, elle suppose un effort collectif. C’est la condition sine qua non que semble poser Farès comme préalable à la restitution de la MEMOIRE ou de la découverte du NOUVEAU MONDE.  Alors, on ne peut s’empêcher de penser à la caverne de Platon qui se veut une métaphore sur la connaissance. La forte inscription du thème de l’exil dans ce roman plaide pour cette interprétation. N’est-ce pas ce qui expliquerait également le pessimisme de l’Exil et le Désarroi ?

 

D -       LA MERE DU PRINTEMPS (L’OUM-ER-BIA)

 

1 -        DOUBLURE ET BILINGUISME

 

La Mère du Printemps est une traduction littérale de l’arabe dialectale «L’ Oum-Er-Bia» que l’auteur nous a d’ailleurs livrée. Ce titre est donc double et bilingue. A travers ce dédoublement du titre, l’auteur nous restitue d’emblée, dans le flux, la dualité des deux chefs, personnages clefs du roman, la rencontre du paganisme et de l’Islam et, par là, la double identité du Maghrébin. Dans le reflux, sa rencontre avec l’Occident dont il broie les concepts avec son cerveau d’Arabe. C’est de ce double que naît ce récit.

 

2 -        ANCRAGE SPATIAL

 

L’ Oum-Er-Bia est le nom d’une rivière qui serpente le long du Sud-ouest marocain et qui finit par se jeter dans l’Atlantique. Cette jonction est décrite par l’auteur dans les termes suivants : «…la fosse où se mélangent les eaux fluviales et l’écume de l’Océan…» (p. 3).  Dans la version sur laquelle nous avons travaillé, le titre est donné en deux versions : en langue française et en arabe dialectal. Nous n’allons pas nous intéresser à la disposition et à la présentation qui n’est probablement qu’un choix de l’éditeur, mais nous allons nous interroger sur ce double titre.

 

Le titre dominant est bien celui donné en français, accentué par le gras des caractères, puis on en donne une traduction en caractères fins. Cela laisse entendre le lectorat auquel ce roman est destiné : l’Occidental et le Maghrébin. Car s’il était destiné seulement aux Maghrébins, le titre serait en arabe et la traduction serait superflue.

 

Ce bilinguisme affiché, en fait, annonce la schizophrénie culturelle des personnages de Chraibi et, vraisemblablement, la sienne. La mise en valeur de la langue française pourrait aussi être interprétée comme l’annonce de la langue utilisée dans ce processus de création. Et la présence de la langue arabe, à ce moment-là, assume la fonction référentielle. Elle est là pour avertir le lecteur que, même écrit français, ce récit parle et évoque le monde islamo-berbère.

 

3 -        UN TITRE SYMBOLE

 

Aussi, il y a lieu de souligner la charge sémantique du mot Printemps qui revient incessamment dans le texte. Abstraction faite de la topographie, ce mot évoque une saison pendant laquelle la nature reprend ses droits : les sens s’éveillent et la vie se manifeste de plus belle. Après des mois d’hibernation, la vie animale refait surface et la verdure colonise la terre avec ses habits floraux. Cette saison est associée à la verdure. Or, le vert symbolise à la fois l’espoir, le prophète Mahomet et l’Islam. Par ailleurs, on ne peut mettre sur le dos du hasard le fait  que l’éditeur ait choisi la couleur verte pour le titre en français. Dans le texte, il s’agit aussi de la mort des Berbères, mais une mort-renaissance dans le printemps de l’islam. Azwaw ne disait-il pas que «La mort peut aussi enfanter la vie» ?

 

4 -        VIOLENCE ET CONTRE-VIOLENCE LINGUISTIQUES

 

Le syntagme «El Oum Al Rabi’» vient de l’arabe classique. Mais au fil du temps, il a subi un processus de berbérisation qui a donné «L’Oum-Er-Bia ». Présentement ce mot relève du registre du lexique appartenant à l’arabe dialectal. On fait, en berbère on aurait «Tayamat t- Tafsut». Ainsi, on constate, la chute du déterminant Al et de la laryngale A. Ce qui rapproche la prononciation de la forme berbère plus fluide.

 

Pour synthétiser la sémantique de ce processus de transformation linguistique, on pourrait dire qu’à la base le conquérant arabe a exercé une violence linguistique en rebaptisant ce lieu. Les Imazighen ont répondu avec une violence plus discrète en le berbérisant. A son tour Chraïbi francise le syntagme en ajoutant le déterminant «L’». En fait la structure du mot est berbère du fait que l’appartenance, adjectif possessif, est signifié par la particule ER du milieu et non pas par l’implicite sémantique que propose la langue arabe. Autrement dit, comment ce fleuve pouvait-il porter un nom arabe, alors que les Arabes n’ont pas encore songé à conquérir l’Ifriqiya ?

 

 

 

 

 

 

 

IV -      PARURES PRINTANIERES DU TITRE :

 

(PREAMBULE, PROLOGUE, DEDICACE ET AVERTISSEMENT)

 

Si La Mère du Printemps renferme beaucoup d’énoncés insérés sur un même support, Mémoire de l’Absent ne semble pas accorder de l’importance au paratexte. Mis à part le répertoire de toutes les œuvres de l’auteur, inscrit dès le début, et le commentaire de l’éditeur, livré à la quatrième page de couverture, rappelant les liens avec le précédent roman : (Si le premier livre, «Le Champs des Oliviers» (….) Mémoire de l’absent est bien le deuxième livre de cette découverte du Nouveau Monde), nous ne relevons rien de pertinent qui puisse attirer notre attention. 

 

A -       INVENTAIRE TERMINOLOGIQUE

 

La Mère du Printemps contient trois types de paratextes : auctorial authentique, auctorial apocryphe, et auctorial allographe[59]. On qualifie de paratexte auctorial authentique le Préambule de la page 3, la dédicace de la page 9 et l’énoncé de la quatrième page de couverture car ils sont clairement revendiqués par l’auteur. L’insertion par Chraïbi de cet ensemble de signes péritextuels vise à «en orienter la lecture -ou (…) à en faciliter- la lecture»[60].

 

B -       LE HADITH

 

S’agissant du hadith épigraphique que Chraïbi a inséré à la page 3, entre le préambule et la dédicace, on le considère comme paratexte auctorial allographe dans la mesure où il est attribué au prophète Mohammed. Cependant le fait que les sources ne soient pas citées laisse un doute. Pour cela, nous le considérons comme un paratexte auctorial apocryphe.

 

L’important, pour nous, c’est que ce hadith résume bien la pensée de Chraïbi sur la naissance et la mort des religions, des idéologies et des civilisations. On sent très bien dans le roman cette progression de l’Islam vers un sommet avant de commencer à décliner. C’est d’autant plus vrai quand on constate que cette progression est aussi lisible à travers les romans Naissance à l’aube et L’Homme du livre que nous considérons avec l’auteur comme les deux autres volets de la véritable trilogie (ou de la tétralogie). 

C -       LE PREAMBULE OU PREFACE ?

 

Dans un texte d’une page et demie, intitulé «La Mère du printemps»  et assumant la fonction de préambule, Chraïbi résume d’une certaine manière le fond de son récit, voire de sa trilogie : L’Histoire des Berbères et celle de l’enracinement  de l’Islam en Afrique du Nord. La non-utilisation des caractéristiques linguistiques propres à la préface (relation de personne, le système temporel s’organisant autour des déictiques «ici» et «maintenant» ainsi que les signes de modalisation notamment assertifs) ne nous permet pas de le considérer comme un discours préfaciel. Pourtant nous sommes bien devant un discours préfaciel. Ce texte semble s’inscrire en dehors du récit. Il est placé avant la page annonçant le titre, le nom de l’auteur et surtout la marque «Roman» annonçant le caractère fictif de ce qui suit. Nous déduisons par ailleurs que ce texte ne fait pas partie du roman. Néanmoins, une interrogation nous interpelle. Sommes-nous en face d’une version objective de l’histoire des Berbères et de celle de l’Islam en Afrique du Nord ?  Chraïbi a opté pour un style romanesque. Ce qui le place résolument aux antipodes de la narration historique, encore plus de la version officielle très répandue dans les pays de l’Afrique du Nord.

 

C’est à travers  le regard de la tribu des Aït Yafelman, qui vit l’imminence du commencement d’une autre histoire avec l’arrivée des cavaliers d’Allah, que Chraibi propose de nous restituer cette période. C’est par le truchement du dilemme -être ou ne pas être- qui déchire Azwaw qu’il nous rend  les violents événements historiques qui ont secoué toute la Berbérie au début du VIIème siècle, vivants et dynamiques. Les nouveaux conquérants ne sont pas comme les autres pillards romains, phéniciens ou autres, ils ne s’intéressent qu’aux âmes. C’est justement ce qui fait peur aux Aït Yafelman et aux autres frères éparpillés sur le vaste territoire berbère. «Ces «cavaliers d’Allah» ne se sont pas mis en route pour conquérir des biens, mais pour changer les âmes.» (p. 4).  

 

L’auteur avance cela sans s’impliquer lui-même et laisse le lecteur vivre l’ignorance et le dilemme de ses personnages : cela est accentué par l’absence du pronom personnel «je» et par l’utilisation de «On raconte que… ». «Quelles armes opposer à la parole des croyants ? » Cette question que pose l’auteur par le biais des Aït Yafelman annonce l’énigme du roman. C’est ce dilemme qui sera l’objet de mon roman et c’est cette histoire que je compte revisiter à travers mon récit, semble dire l’écrivain. Ainsi le lecteur est averti : il aura à lire une période précise et décisive de l’histoire des Berbères, à travers l’histoire d’Azwaw et de son peuple aux prises avec le général Okba ibn Nafaa. Ainsi, tout le récit sera consacré au passage : du paganisme à l’Islam, d’une rive à une autre, de l’arabe au français.

D -       L’AVERTISSEMENT 

 

L’avertissement n’est pas signé, mais on y reconnaît clairement la plume de l’auteur. Il vient renforcer le discours préfaciel : «Ceci n’est pas un livre d’histoire, mais un roman»:  En le mettant en  italiques, l’auteur veut insister sur le caractère fictif de son texte. Par ailleurs, il précise que «toute ressemblance avec des événements historiques ne serait que pure coïncidence, une heureuse rencontre». Juste après, il confirme par contre que son récit «prend source dans l’Histoire». C’est là une manière de mettre en garde le lecteur de ne pas prendre ce texte seulement comme un écrit exotique ou folklorique. Mais, on le sait déjà de par son passé, Chraïbi est allergique à la littérature d’évasion.

 

E -       DEDICACE ET CARTE GEOGRAPHIQUE

 

La dédicace et la carte géographique, presque muette, montrant l’emplacement du fleuve de L’Oum-Er-Bia où l’action est située, sont placés face à face. Le regard du lecteur pourra en même temps lire la dédicace et serpenter tout au long du fleuve qui se jette dans l’Atlantique. Autant dire que la carte presque muette n’est que l’illustration de la première phrase de la dédicace : «l’Oum-Er-Bia (La Mère du Printemps), le fleuve marocain à l’embouchure duquel je suis né.» Ces deux énoncés ancrent l’action dans un espace précis. Aussi, il nous informe que l’auteur y est né. Cela veut dire que le récit emprunte à la mémoire de l’auteur enveloppée par des ambiguïtés comme celle de « toutes les minorités, qui somme toute, sont la plus grande majorité de notre monde» auxquelles le livre est dédié. A retenir que cette dédicace est faite au nom de la fraternité. Mais quelle fraternité ? S’agirait-il de celle de l’Islam ?

 

Nonobstant, Chraïbi, par la multiplication des orientations contradictoires, il insiste, d’une part, sur le caractère romanesque de son récit ; d’autre part, il inonde le texte d’indications spatio-temporelles vérifiables et ainsi tente de piéger le lecteur et de le troubler. A notre avis, comme nous l’avions signalé plus haut, cela répond à sa volonté de ne pas voir son texte confondu avec un travail d’historien ni pris comme une simple histoire sans épaisseur. De cette manière le texte devient une version de l’HISTOIRE des Berbères et de l’Islam des origines – l’heureuse rencontre dont il parle -  s’opposant à la fois  à la version officielle élaborée par des hypocrites, et à celle des berbérisants qui associent l’islamisation du Maghreb à une colonisation, sans pour autant perdre sa liberté de romancier à laquelle il tient plus que jamais. Ici Chraïbi tente une troisième voie. Il rend quelque part hommage aux vaillants résistants berbères tout en valorisant l’Islam et en justifiant son actuelle présence au Maghreb par l’intense foi, la grande sincérité et les bonnes intentions des premiers cavaliers d’Allah. «Il n’y a plus de Berbères. Ni même d’Arabes» (p. 126) fait-il dire à Boucchous qui venait de revenir de Kairouan divisé en deux. Autrement dit, nous sommes tous des musulmans.

 

IV –     STRUCTURE SIGNIFIANTE

 

A -       MEMOIRE DE L’ABSENT

 

1 -        STRUCTURE CHAOTIQUE OU LE ROYAUME DE L’ILLOGISME

 

«Meilleur roman de Nabile Farès, Mémoire de l'Absent est tout entier construit sur un emboîtement de récits-blessures ouverts comme le livre les uns dans les autres.»[61] S’il y a un mot qui peut rendre compte de sa structure, c’est bien chaotique.        

 

La structure classique est complètement chamboulée. Une circularité traverse tout le récit : des bouts d’histoire, des paragraphes, des phrases, des mots, des interrogations s’appellent, par le phénomène d’écho, à travers les multiples ouvertures du texte. Ils effectuent, à l’instar des planètes, des parcours précis, dans l’espace du récit, sans jamais se rencontrer, tout en entretenant une relation d’interdépendance. Le dénominateur commun de ces éléments constitutifs réside dans leur l’appartenance à un ensemble plus grand : le système-récit qui fonctionne selon la logique du délire, mais obéit aussi à des règles précises et minutieuses.

 

Si le thème-solaire, autour duquel gravitent ces sens, est le thème de l’absence, il n’en demeure pas moins que cela suppose quelqu’un qui lui souffle la vie et qui crée ce mouvement perpétuel : le divin. Nous n’allons pas voir, dans ce signe, une quelque  glorification du Dieu, tant qu’Abdénouar nous dit que «cela ne sert à rien de prier ». (p. 58). Partant de là, on ne peut que l’associer au créateur qui concurrence le Créateur. L’écrivain est un Dieu qui a les pouvoirs de vie et de mort sur les hommes. N’est-ce pas le projet d’Abdénouar : ressusciter le royaume berbère ? En outre, ce mouvement est là pour traduire la conception que Farès se fait du monde, des cultures et des peuples : la pluralité est partout. Vouloir aller à contre-courant de cette loi naturelle, c’est courir vers la fin du monde.

 

Le récit commence par l’imparfait de l’indicatif. Ce qui veut dire que le narrateur, jusque-là anonyme, est en train de creuser dans sa mémoire pour nous conter son passage dangereux d’Alger, où il aurait pu être enlevé, vers Paris. Son refus de nous dire les raisons de cette mésaventure évitée lui sert de prétexte pour insérer une énonciation : «il faut pouvoir reconstituer dès maintenant l’histoire de cette peau» (p. 10). C’est dans la même page qu’il  ancre son récit temporellement: 1956. Il nous informe qu’au cours de ce récit, il vivra sa vie, celle du récit, en «ra---ccour---ci ». Le décodage phonétique de ce mot nous donne à lire « rat » et « courir ». Ce qui pourrait signifier que le narrateur passera sa vie comme un rat de bibliothèques ambulantes[62] et courra d’un lieu à un autre, «à la recherche de (ses) membres, éparpillés au-dessus de la ville de la mère…» (p. 17), qui lui permettront d’atteindre le Nouveau Monde.

 

En effet, le narrateur va dans tous les sens, comme un vent ; il récolte tous les indices,  à la manière d’un policier ; il ne cesse de (se) poser des questions, à l’instar d’un enfant naïf ; il nous livre en bloc sa vie onirique,  tel un rêveur ; à la façon d’un patient à son thérapeute ; et il ne cesse de nous éclabousser avec ses angoisses et ses délires… Tous les lieux et tous les temps sont passés au crible : son intérieur, le langage de Jidda, les villes, les collines, les mythes, l’histoire… Cela étant dit, pour arriver à reconstituer cette structure à la fois circulaire –au début l’Esclave-de-Nouar est devant le fleuve (p. 10), et à la fin, il est au-delà ;  de même la porte du taxi se ferme au début (p. 14) pour ne s’ouvrir qu’à la fin (p. 218)– et mouvante, comme l’eau fluide du fleuve, la parole vivante de Jidda, l’esprit de la Kahéna et la magie du baiser de Malika, ou tout simplement l’errance d’Abdénouar, il nous faut courir derrière lui comme des rats.

 

2 -        LE TRANSFERT OU LA RELATION TRIANGULAIRE

 

De plus, la structure de MA présente beaucoup de similitudes avec les schémas de la psyché que la psychanalyse a mis en lumière. En effet, Abdénouar, victime d’un traumatisme - originel- qui est celui de la perte violente du père, l’empêchant ainsi de sortir harmonieusement de la relation œdipienne et d’accomplir son passage à l’âge adulte,  est envahi par la violence instinctive qui met tout son être en effervescence. Sa mère, représentante et gardienne de la morale, réprime cette révolte. «Je ne me suis jamais remis de l’enlèvement du père» (p. 28).

 

C’est en explorant ses rêves et ses délires, en associant ses découvertes et ses conclusions qu’il arrive peu à peu à dessiner sa révolte et à accomplir son passage du fleuve, lequel est aussi celui de la frontière séparant l’enfance du monde des adultes. «C’est une révolte, Monsieur, une révolte» (p. 181). Il ne doit son salut qu’à cette révolte qui l’a mené de «l’autre côté des grilles … dans la clarté du mois de mai» (p. 181). Le printemps ne fait que commencer et n’en sera que plus beau.  Toutefois, même en plein révolte, les doutes identitaires, exprimés auparavant, notamment à la page 76, «je ne sais pas réellement d’où je viens», persistent : «Nous ne savions pas encore qui nous étions» (p. 182).

 

Comme dans toute cure psychanalytique, la mort symbolique du père est une condition sine qua non de la réussite de la thérapie. «Le fils devait dépasser le père, dépasser l’histoire du père» (p. 191), s’il veut reconquérir sa personnalité. «Libérer le père et nous-mêmes de toutes les aliénations» (p. 191).  C’est d’autant plus vrai quand on sait qu’Abdénouar est victime à la fois du caractère répressif du père et, plus tard, de l’absence de cette figure d’identification (arrestation du père) qui ont maintenu sa personnalité dans l’ombre. Comme chez le patient, ce sont les traumatismes originels entraînant des troubles de personnalité qui l’ont conduit à s’étaler sur le divan. C’est ce malaise -symptôme révélateur d’une profonde blessure-  qui a amené le narrateur à nous conter sa vie. Le récit est aussi cette aventure cathartique.

 

Toute thérapie demande des sacrifices, du temps et du courage. Aussi, il a fallu beaucoup de «gaspillage» à l’esclave pour atteindre «l’au-delà du fleuve» (p. 200). C’est pour cela qu’«il faut aller plus loin bien plus loin que nos enfances ou histoires et nos histoires» (p. 200). Autrement dit, il faut explorer l’inconscient collectif : «Voir Ameksa et Entendre» (p. 200). Une fois ce travail accompli, le patient est apte à accepter ses désirs et ses traumatismes refoulés. Ainsi Abdénouar acquiert la «capacité (…) à accepter la rencontre, et la découverte» ou ce qu’il perçoit «simplement, en surface : directement» (p. 221.) ainsi que le courage de le crier sur tous les toits et à tous les temps, à l’instar du Récitant, sans aucune contrainte : «Malika ! Malika ! Je dirais tout/tout sur la présence et le risque/de ce dessin.» (p. 226). A ce stade du traitement thérapeutique, la mémoire devient une nouvelle mouture et l’ouverture servira de monture. Aussi, la différence ne sera vécue que comme richesse.

 

A la suite de ce qui a été dit, on peut avancer que le récit fonctionne selon une logique identique à celle du discours d’un névrosé devant son psychanalyste dans la mesure où, justement, c’est la prise de conscience de ces troubles qui fait souffrir le sujet-patient. Animé par le désir de mettre fin à cet enfer, Abdénouar effectue une descente, lente mais sûre, vers les plus obscures parties de son inconscient, puis vers les lieux les plus mystérieux de l’inconscient collectif. Et derrière lui, un narrataire, absent-présent, (Jidda), substitut du père, sur lequel va s’effectuer le processus de transfert.

 

Ainsi, pour dégager la structure de ce texte qui se veut à la fois délire, rêve, blessure, traumatisme, exploration, il faut procéder comme un analyste. Le repérage des constantes, l’association des idées, l’interprétation des  symboles, le passage vers l’au-delà du dit, voire du sens, l’interrogation des  silences éloquents (pages blanches) et la liaison des symptômes (violence, désarroi, silences…) et le ciblage de la racine du mal insondable, sont nécessaires pour toute tentative de restitution de ce royaume de l’illogisme. 

 

B -       LA MERE DU PRINTEMPS (L’OUM-ER-BIA)

 

1 -        STRUCTURE ENIGMATIQUE

 

Le texte narratif proprement dit est constitué de trois parties : Epilogue (29 pages) ;  Première marée, composée de sept chapitres de longueurs inégales (8,8,6,8,16,10 et 32, pages ; ce qui donne un total de 88 pages) ; enfin, Deuxième marée, composée de cinq chapitres (18, 15, 17,14, 6 pages), ce qui nous donne un total de  70 pages. On constate de prime abord le retour des chiffres Un à Douze, soit en tant que tels ou sous forme d’opération arithmétique : 29 (pages) de l’Epilogue, en additionnant 2+9,  nous donne le Onze. Aussi, l’addition des chiffres Cinq (chapitres) et le Sept (chapitres) nous donne le chiffre Douze. On verra plus loin le rapport entre ces deux chiffres. Mais, d’ores et déjà, nous pouvons dire que cette toile de nombre cache une signifiance à décrypter. En d’autres termes l’association, notamment des chiffres Un, Deux, Trois, sur un même axe syntagmatique, est certes «une association passagère, mais signifiante»[63]. On reviendra sur la symbolique de ces nombres plus loin. Par ailleurs, ici, on se contentera de donner un sens à cette structure énigmatique.

 

2 -        PREMIERE PARTIE VS UNITE ET COHERENCE

 

La première partie, formant un seul chapitre et s’intitulant Epilogue, se distingue des deux autres par son unité et sa cohérence. Il est un tout. Il est Un. Inutile de souligner que nous sommes là devant des caractéristiques divines comme le rappelle la Sourate 112. : «1. Dis : Dieu est un. 2. C’est le Dieu  éternel…»[64] Contrairement aux deux autres parties divisées respectivement en cinq et sept chapitres, l’Epilogue souligne l’unité de Dieu. C’est la voie du céleste.

 

3 -        DEUXIEME PARTIE VS PAGANISME

 

La deuxième partie comporte sept chapitres. Or, le Sept, dans la culture maghrébine, est un chiffre magico-religieux, dans la mesure où on lui attribue des pouvoirs surnaturels et une symbolique dense. Ainsi, dans un cas de maladie grave ou de possession, surtout des enfants, un pigeon est tourné sept fois autour de la tête du malade, à  l’instar des hadjs en devenir tournant sept fois autour de la Kaaba, avant d’être sacrifié par une sainte main et mangé par le patient. C’est là un des moyens de chasser le mal ou de déloger les Djinns les plus tenaces. Dans ce sens, par ce chiffre, intimement lié à la première partie où les Berbères avec leurs multiples divinités païennes (Assif, les baguettes de Mathoû…) sont décrits avec détails, c’est indéniablement le paganisme que Chraïbi désigne. C’est d’autant plus pertinent quand on sait que ce Sept s’oppose sur le plan syntagmatique à la fois au Un (Dieu) de la première partie et au Cinq de la dernière partie, renvoyant à l’Islam, et par là au monothéisme.

 

En outre, le Sept se lit comme une indication historique : le 7ème siècle qui a vu l’arrivée d’Oqba au Maghreb. En effet, la répétition de la date 681 confirme cette lecture. Non seulement il est difficile de croire que cette répétition puisse relever du hasard, mais on pense que cela montre, si besoin est, que la clef de ce roman se trouve dans la numérologie.

 

4 -        LA TROISIEME PARTIE VS ISLAM

 

Le dernier chapitre donc met en valeur le chiffre Cinq, qui entretient une relation syntagmatique avec les chiffres Un et Sept. L’interprétation du chiffre 5 (chapitres), se trouve aussi confirmée par le fait que tout le chapitre parle de l’arrivée de l’Islam, avec le regard tantôt d’un narrateur omniscient et omniprésent, tantôt avec celui du chef Oqba, et l’effacement progressif du paganisme.

 

Le chiffre Un prend de l’espace et occupe le temps. C’est lui qui incite à l’action, au combat et au mouvement, sans lequel rien ne pourrait exister. C’est le créateur suprême. Ce sens se confirme et se renforce aussi par l’usage du mot «marée» qui renvoie au mouvement des eaux. Or, on sait que les marées sont provoquées par les mouvements de la Lune. Le rapport cosmique, preuve du génie du Créateur, est réglé comme une horloge. 

 

Comme on le sait, la lune (le croissant précisément) est le symbole de l’Islam, par opposition à la Croix chrétienne, et la rationalisation de l’écoulement inexorable du temps, chez les Arabes, tout comme dans le roman, se fait en fonction de la rotation de la lune autour du Soleil, par opposition aux Chrétiens et aux Berbères païens qui le font, respectivement, par rapport à la rotation de la Terre autour du Soleil et à celle des saisons.

 

A la lumière de ce qui a été dit, nous pensons que cela n’a pas échappé à l’auteur. Au contraire, il répond au dessein, beaucoup plus subtil, de faire parler les chiffres en exploitant leur pouvoir, qui est plusieurs fois supérieur à celui des mots. En effet, tout comme les marées se produisent sous l’effet magnétique de la lune, les cavaliers d’Allah avancent sous l’effet de la ferveur prophétique de Mahomet. Nous avons à affaire à ce que Gramsci appelle «le ciment idéologique».

 

5 -        UNE STRUCTURE CIRCULAIRE

 

Chraïbi commence par l’épilogue qui, habituellement, vient à la fin. A notre avis, cette manière de structurer le récit a pour fonction d’assurer l’ancrage du lecteur dans la réalité d’aujourd’hui. Il adopte une structure opposée à celle des contes qui débutent par l’hier pour rejoindre l’aujourd’hui : il commence par l’aujourd’hui pour rejoindre hier, et ce aussi bien dans sa trilogie que dans les chapitres de L’Oum-Er-Bia.

 

Ainsi, tous les chapitres de ce roman partent de l’instant présent, où l’auteur fait l’ancrage du personnage à travers lequel le lecteur va découvrir l’histoire, avant de basculer dans un autre moment passé, à travers sa mémoire, pour ensuite remonter dans le temps. C’est le cas par exemple des passages sur Hineb. Autrement dit, cette manière de raconter l’histoire met bien en exergue une quête, une recherche pour mieux se définir. Cette recherche ne va pas vers l’avenir, mais vers le passé pour mieux définir l’avenir. Il plonge dans l’histoire et survole des siècles pour s’arrêter à quelques dates que l’auteur cite explicitement pour attirer l’attention du lecteur. A ce moment, il renverse la narration. Il ne remonte pas plus loin que cette date ; par contre il commence un retour vers le présent. En fait, ce procédé lui permet de ramener le lecteur à une période bien précise de l’histoire de l’Afrique du Nord : l’arrivée au Maghreb des cavaliers d’Allah. Sur un fond de réalisme, teinté d’imagination, il met en opposition les valeurs ancestrales berbères et les dogmes de la nouvelle religion. Les deux mondes ont fusionné, aplani leurs divergences sous l’effet de la parole divine.

 

Usant de son statut d’écrivain, Chraïbi fait un usage multiple du mot «Epilogue».  Ainsi, tout comme on pourra le comprendre comme la fin du premier volet de la trilogie en question, dont le premier est Une enquête au pays, il signifierait aussi que ce volet en question n’est que la fin du paganisme, et par là des Berbères, explicitement dit dans EP, à moins qu’ils se soumettent «au ciel» et gagnent l’éternité. N’est-ce pas le Coran qui disait que la vie d’ici-bas est dérisoire ! Aussi ambiguë que soit le sens avec lequel ce mot «Epilogue» est utilisé  -littéraire ou religieux- il n’en demeure pas moins qu’il affiche  explicitement sa référence coranique. Avec la glorification de l’Islam des premiers temps et des pionniers, animés par la foi, Chraïbi effectue implicitement un parallélisme avec sa dégradation et la propagation de l’hypocrisie. L’évocation de l’Islam des premiers temps lui sert de prétexte pour battre en brèche l’usage de l’islam à des fins mesquines par les nantis. «On n’emploie pas un mot du Livre de Dieu (…) en guise de monnaie, de politique ou de marchandage…» (p. 205) a affirmé Oqba qui n’est que le porte-parole de Chraïbi.

 

V -       L’HISTOIRE OU LE TEXTE ET LE PRE-TEXTE

 

A -       L’HISTOIRE, l’Histoire et l’histoire

 

L'écriture de l'HISTOIRE[65] obéit aux sensibilités politiques et à l'idéologie de ceux qui l'écrivent. Cela dit, il ne peut y avoir que des visions de cette dernière et c'est toujours celles des dominants. En parlant des pays colonisés et particulièrement de ceux de l'Afrique du Nord, leurs évolutions respectives étaient toujours transcrites et écrites par "l'Autre". Subséquemment, le regard ne peut être que biaisé et l'Histoire[66] des historiens, coloniaux et/ou nationaux, qu'on considère comme le miroir de l'HISTOIRE s'avère, pour diverses raisons, être un miroir brisé.

 

Mais, n’est-ce pas que cela signifie que l’HISTOIRE événementielle de ces pays est vouée à jamais aux falsifications ? Ce n’est pas osé de nous empresser de répondre par la négative à cette question, tant il existe un autre chemin d'accès aux sens cachés et au contenu voilé, en l'occurrence celui de l'histoire[67] des écrivains. A ce sujet  P. Barbéris, à qui on a emprunté la distinction entre ces trois concepts suscités, écrit : «A tous les trucages, à tous les aveuglements, quelque chose résiste et subsiste : le texte, les textes toujours à relire.»[68] Toujours dans le même ordre d'idées, P. Barbéris distingue l'écriture historique de l'écriture littéraire dans leurs rapports respectifs à la grande HISTOIRE. Selon lui, pendant que la première sélectionne et oriente conformément à la politique et à l’idéologie dominante du moment, la deuxième est un moyen «de transgression de l'idéologie dominante». N. Farès en est une belle démonstration, tout comme d’ailleurs R. Boudjedra dans son roman La Prise de Gibraltar qu’on a va évoquer brièvement dans ce présent travail. A propos du texte littéraire, P. Barbéris, précise que «... c'est lui qui "travaille" mieux la réalité et la donne à connaître». C'est là aussi une idée que défend Umberto Eco en écrivant que «l'art a pour fonction non pas de connaître le monde, mais de produire des compléments du monde».[69] Cette vision est aussi celle qu’on a rencontrée dans MA où l’approche de l’Histoire est faite sous l’angle d’une avalanche d’interrogations plutôt que de certitudes.

 

Cela étant dit, pour atteindre une compréhension meilleure et plus exhaustive de L'HISTOIRE des pays du Maghreb, il faut passer par la lucarne de la littérature, manière d'ébranler le monde afin de disposer d'une interrogation indirecte, pour ainsi paraphraser R. Barthes. Car «lorsque l'Histoire erre ou ment, lorsqu'elle nous donne une image inadéquate ou truquée de L'HISTOIRE, c'est, ce peut être l'histoire qui bouche le trou, qui nous remet en communication avec l'HISTOIRE...»[70] En effet, MA et La MP viennent combler un vide, bousculer la logique dominante et nous remettent en communication avec l’HISTOIRE du Maghreb.

 

B -       MEMOIRE DE L’ABSENT OU L’APPROCHE FRONTALE DE L’HISTOIRE

 

Les dates, chez Farès, sont essentiellement symboliques. De ce fait, le souci didactique s’efface au profit d’interrogations directes ou indirectes. Par ailleurs, son discours sur l’Histoire passe, essentiellement, par la dénonciation aussi bien de la politique coloniale que du détournement de la Révolution du peuple. Auparavant, on a montré la valeur qu’il donne au chiffre 5. Selon Farès, l’histoire est faussée, falsifiée, cachée. C’est ce qui le pousse à aller au fond des choses, souterraines et plus profondes. Et forcément, il foule le terrain du mythique où il retrouve l’authenticité. Il se place résolument dans le terrain du «PRE-DISCOURS»[71] ou au-delà de tous les discours. Cependant, pour lui, «accepter son passé, son histoire, ne signifie pas s’y noyer ; cela signifie apprendre à en faire bon usage»[72] 

 

1 -        MOUVANCE ET PAUSE VS PAROLE ET ECRITURE MULTIFORME

 

Mémoire de l’Absent est placé sous le signe de l’absence-dépossession et du passage ; de la parole et de l’écriture, lesquelles suggèrent la thématique de la mouvance et de la pause. Il y a une relation de causalité à l’intérieur de ces trois dichotomies : la perte ou la pause implique le passage, tout comme la parole suscite l’écriture. En somme, la pause impliquant la mouvance, et vice versa, suggère la marche dialectique de l’Histoire. Les peuples et les cultures ne connaissent pas de frontières et obéissent à la loi de la nature. Or la nature a horreur du vide. Autrement dit, le multiple est inévitable.

 

MA est un voyage à plusieurs dimensions. C’est à la fois le double voyage d’Abdénouar, avec sa mère à Paris, et avec Malika à Sidi Ferruch et une descente dans sa propre caverne intérieure. «Là, il y a le fleuve./ Et, sous le fleuve/les deux royaumes. Celui du jeu (il faut lire je, NDLA) et/ de la Terre» (p. 84). Ce double mouvement est rendu vivant et dynamique par son incursion exploratrice dans le temps mythique et par les multiples interrogations qui hantent son cerveau. Abdénouar n’a cessé de se poser des questions. Ces questionnements reflètent des nœuds, des blocages, des incertitudes intérieures et une perte identitaire. «Nous ne savions pas encore qui nous étions» (p. 182). En effet, Abdénouar n’est pas seul. Il est possédé par son double invisible. Pourtant, il influence d’une manière déterminante son comportement et ses décisions. Dans la geste de la Kahéna, il se métamorphose en plusieurs.

 

Ce déplacement vers Paris est rendu présent par la circulation du taxi (p. 27), à travers les artères, d’où cette ville étrangère est décrite comme un espace à la fois lumineux, hostile et déroutant (pp. 28-33). La gare est présente comme un lieu de transit, une sorte de passage obligé impliquant un déplacement et un renouvellement perpétuels. Abdénouar et sa mère se rendent au port, aussi lieu de passage, pour amerrir à destination d’un autre lieu de voyage : une gare parisienne où Hamid les attendait. Les délégués grévistes faisaient la quête à la gare d’Alger pour aider les jeunes  à joindre l’intérieur du pays (p. 180).

 

MA est aussi une incursion dans l’histoire de l’Algérie où le débarquement français a été pris comme prétexte pour la démystification de la mission civilisatrice coloniale. Les inégalités raciales, l’opposition de la ville d’Alger aussi bien à l’arrière du pays qu’à la cité Nadhor, la ségrégation scolaire… sont autant de faits qui viennent rappeler que cette présence n’est là que pour maintenir les nationaux sous le joug de la domination inavouée. Les nationalistes, dont le père est une figure représentative, ne sont pas épargnés. Le père se trompe sur toute la ligne dans sa recherche de l’identité du pays. Il a emprunté le chemin des généalogies qui ne sont en fait qu’un moyen sûr de se perdre. Le 5 est un chiffre «perdant sur tout le territoire» disait Malika. Les deux 5 juillet (débarquement et indépendance) sont identiques : des dates noires pour l’Algérie. En 1962, on n’a fait que remplacer un voile par un autre, une domination par une autre.

 

En effet, depuis l’invasion hillalienne, les Berbères, comme l’a noté Slimane Zeghidour[73], cherchaient toujours une origine arabe. Ce n’est pas seulement par faiblesse, mais pour récupérer, au nom du prophète, l’autorité qui leur a été usurpée. «La commune descendance ?/Voilà le principe : chaque branche a en dernier nœud un étonnant concentré de fondateurs coraniques » (p. 112), écrit Farès. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, pour Farès, la généalogie, repère identitaire par excellence, dans le contexte maghrébin devient un moyen sûr de déperdition. «Oui : interroger leur sens et leurs noms ? Pure perte : l’un est un sens usurpé, et dans ce pays, chaque fois que vous approchez une généalogie vous vous éloignez rarement du bon dieu. / Oui : toutes les généalogies remontent à l’Un / Donc fausses» (p. 104).

 

Il insiste sur la profondeur de la dépossession : «la vie de ce pays a toujours été souterraine, cachée, clandestine, peu reconnue…»  (p. 104). D’où la nécessité d’entamer ce voyage multidimensionnel, symbolisant la quête de la vérité, de la paix, de l’immortalité et de la recherches de nouvelles expériences, que poursuit l’auteur à travers ses «souvenirs, rêves, ou inventions.» (p. 104). «Le voyage, le départ, ou l’éloignement» (p. 104) d’Abdénouar reflète «le désir profond de changement intérieur»[74]. Une véritable fuite de soi. Selon E. Jung, le voyage «témoigne d’une insatisfaction, qui pousse à la recherche et à la découverte de nouveaux horizons»[75] ou du «Nouveau Monde» dirait Farès En effet, c’est cette insatisfaction, collant à la peau du narrateur, qui génère le désir  d’évasion.

 

Ce roman est également une incursion dans les temps mythiques. C’est carrément un saut dans le passé le plus lointain du Maghreb.  L’espace devient une scène théâtrale dans lequel la Kahéna affronte la colère de son peuple, et les Berbères se rebellent contre leur reine. Le mouvement est pluriel.  Les personnages s’acharnent dans leur gesticulations :  pendant que Kahéna attend son envol, son peuple se prépare à affronter son destin : l’exil et l’errance. La geste de la Kahéna fait, également, une belle démonstration de la circulation de la parole.

 

La fluidité du langage est restituée dans la distribution de la parole entre les personnages, et notamment entre les deux parties opposées ayant élaboré de belles plaidoiries, chargées d’émotion, de déception, de colère et de poésie. Le chant du Récitant, le discours du berger et les incursions langagières de «l’esclave-de-Nouar» viennent harmoniser cette pièce dont la polyphonie l’élève au rang des symphonies. Aussi, le langage de Jidda, et par là, celui des Anciens, est arrivé chez Abdénouar grâce à la migration à travers les rouages du temps, rendu possible par la mémoire humaine. Autrement dit, il vient donner force et assise à l’idée de voyage et à la recherche du nouveau ou du pré-discours. Enfin, MA est aussi une évasion par l’écriture et dans l’écriture multiforme : scripturaire, iconique et symbolique. Par le biais du mot, du dessin et du symbole, Farès entraîne le lecteur sur les traces de l’impossible royaume berbère et de la découverte du Nouveau Monde.

 

2 -        LA PERTE ET L’ABSENCE

 

Dans MA, «[l]a blessure, l’absence, le déchirement-dévoilement initial sont l’origine et le noyau profond de la création»[76] et la cause ayant engendré le mouvement. L’absence traumatique et la dépossession sont omniprésentes dans le récit. C’est même l’absence, présente déjà dans le titre et confirmée dès la première phrase, qui enclenche l’action. Sans cette ouverture de son être, comme l’a relevé Charles Bonn,[77] «je n’aurais pas compris grand-chose, non plus au pays, ni à Jidda» (p. 117).

 

Le père est absent et la mère, accompagnée de son fils, va à sa rencontre. C’est le narrateur qui nous en informe depuis Paris. Ce qui fait que le roman est à lire comme une rétrospection et une tentative de reconstituer à la fois son histoire personnelle fuyante et celle du pays, absente. Au début du récit, la portière de la voiture s’était déjà refermée sur lui.  Elle ne s’ouvrira que vers la fin : «Hamid a ouvert la porte arrière du taxi» (p. 218).

 

Tout au long de cette traversée tumultueuse, tous les personnages rencontrés ont perdu quelque chose. Déjà Abdénouar, lui-même perdu dans son délire, a à son effectif tout un inventaire de pertes : il se retrouve perdu aussi bien dans Paris et dans le pays meurtrier que dans le langage de Jidda. Aussi, il a perdu à la fois la compréhension de sa Mère et sa défunte grand-mère. Ce n’est que vers la fin qu’il va se retrouver, une fois que son être, son corps, son âme et son cœur sont ouverts.

 

Jidda, personnage absent-présent, a perdu la vie. Morte physiquement, mais présente par son langage, lequel fait exister l’ancien monde et la tradition dont elle est la représentante. C’est aussi son langage qui pousse Abdénouar à aller au-delà des choses et du sens. Cette figure s’oppose à celle de la mère,  présente-morte. Elle est présente physiquement, mais morte spirituellement (p. 34). Elle est sous l’emprise de l’idéologie des autres. Elle prie, prononce la profession de foi à tout bout de champ et ignore le discours de Jidda, voire le rejette, peut-être par jalousie : elle «était ni plus ni moins : Jalouse» (p. 56). Elle empêche Abdénouar de se lancer dans sa quête. C’est elle qui l’a forcé à s’exiler (p. 60).

 

D’ailleurs, c’est ce qui explique ce retour onirique et prosaïque à Alger. En somme, l’absence est là : ces personnages n’ont de l’épaisseur qu'à travers la parole d’Abdénouar. Au-delà de la charge sémantique de cette opposition, ces deux personnages sont là pour nous rappeler l’ouverture du pays et nous révéler la multiplicité de l’Outre. Aussi, cette technique narrative, personnage absent-présent, rappelle celle de Yacine avec son héroïne Nedjma qui est l’origine de tous les mouvements sans jamais y prendre part.

 

Le père, de son côté, a perdu sa liberté et plus tard la parole : «le père est devenu presque muet» (p. 198), le sens et la raison. En fait, le sens et la raison, il les avait perdus bien avant son arrestation, étant donné que Farès l’avait évoqué cette perte, à travers une analepse. Il perdra également son fils H’Midouche. La perte a atteint son summum. Elle est généralisée à tous les personnages : le Récitant ne retrouve plus sa parole, l’assistance son pays, les mots leurs sens,  le peuple sa liberté…

 

3 -        LE PASSAGE

 

L’absence crée le mouvement. Ainsi, Abdénouar effectue son passage vers l’autre rive de la Méditerranée pour retrouver son père, et son passage vers l’âge adulte ;  l’esclave traverse le fleuve pour reconquérir sa liberté, le Récitant le temps pour apporter la parole des anciens, l’homme bleu pour assister au jugement de la Kahéna. Le tout symbolise la renaissance de l’ancien monde par une écriture multiforme ou la naissance du Nouveau Monde. En cambodgien, naître signifie littéralement traverser le fleuve. Ici, il faut parler de traversées : fleuve, enfance, temps historique, mythique,  ville…

 

En substance, Farès, par l’évocation du passé dans MA, revisite l’Histoire à travers la légende, le mythe, le chant et l’oralité. Tel est le vrai. Un regard iconoclaste sur l’Histoire. La destruction des discours historiques, le démantèlement des «faux mythes», la mort de l’insensé et la déperdition volontaire sont indispensables pour retrouver les «vrais mythes», ayant la force et le pouvoir d’accomplir la renaissance du sensé et de dessiner la véritable personnalité. Les voies du Nouveau Monde demandent beaucoup de sacrifices et passent beaucoup plus par les voix du mythe que par celles de l’Histoire.

 

C -       L’OUM-ER-BIA OU TEXTE ET PRETEXTE 

 

1 -        LA VOIE DU REALISME FICTIF

 

Chraïbi nomme ce pays perdu et le décrit aussi bien verdoyant qu’agonisant. Mais on l’a vu, ce passage s’effectue à la fois de la vie à la mort et de la mort à la vie. Il nous raconte, avec force détails, l’éclatement de l’outre. Il plonge carrément dans l’histoire pour nous restituer ces événements depuis le début. C’est l’âme et l’esprit d’Azwaw qui serviront d’espace de représentation..

 

Le lecteur est invité à un voyage initiatique. Il consiste à traverser l’histoire des Berbères, depuis leur vie harmonieuse des origines jusqu’à aujourd’hui où Raho -Filali- devient le porte-parole du conquérant, tout en gardant jalousement et secrètement la croyance dans le serment ancestral, en passant par leur farouche résistance aux divers conquérants, dont les plus redoutables restent  les cavaliers d’Allah.

 

2 -        L’HISTOIRE, TEXTE ET PRE-TEXTE.

 

L’Histoire est Texte, car elle est  l’objet du récit : les dates sont vérifiables, l’espace est réel et les personnages sont historiquement attestés. Toutefois, elle est pré-texte, car le chef Azwaw ainsi que son village sont de purs produits de l’imagination. Par ailleurs cela ne veut pas dire qu’ils n’ont aucun ancrage dans la réalité. Au contraire, l’auteur remonte au delà des textes historiques, donc à l’HISTOIRE. Si le chef Azwaw a été inventé, il n’en demeure pas moins que par sa dimension à la fois mythique et symbolique, il se rapproche de tous les légendaires résistants berbères, en l’occurrence Koceila et Kahéna, avec qui Azwaw était en contact permanent par le biais de ses émissaires. Aussi la tribu à laquelle appartient cette partie existe réellement. Il s’agit de la tribu des Aït Yafelman qui vit, présentement, avec une autre organisation dans le Haut-Atlas marocain. Cependant, le déroulement de ce que Farès appelle «l’éclatement de l’outre» est nourri de «l’imagination galopante de l’auteur» qui lui «ressemble comme un frère».

 

L’Histoire est prétexte, car elle n’est pas une fin en soi et elle est texte car, tout comme l’Histoire, l’histoire n’est qu’une version de l’HISTOIRE. Par ailleurs, deux dates cadres, en l’occurrence 1982 «l’an de grâce chrétienne mil neuf cent-quatre-vingt-deux»  (p. 15) et le septième siècle «l’an 679» (p. 142) et «l’an 681 de l’ère des Nazaréens» (p. 47) délimitant les «Treize siècles» (p. 47), que Chraïbi raconte, servent de balises pour le lecteur. Dès lors qu’il s’agit de parler du futur ou de déborder au-delà de 1982, c’est l’imagination d’Azwaw qui prend le relais. Ces deux dates cadres renvoient à l’origine de l’affrontement des deux mondes, berbère et musulman, ainsi qu’à ses prolongements séculaires qui se matérialisent par un drame identitaire. C’est ce qui ressort de la bouche du narrateur (Filani) en interpellant  un absent (le défunt Oqba). «Je t’ai connu toi Oqba. Je t’ai aimé. Mais, comment peut-on aimer quelqu’un ou quelque chose à la folie des aïeux tout en le détestant parce qu’on ne veut pas de maître ? Jamais de maître qui nous rende esclave, même au nom de l’amour ? Qui gagnera ? Le Berbère ou le musulman ? Moi ou moi ? » (p. 212).

 

Dans ce même ordre d’idée, la multiplication, explicitement ou implicitement, des indications historiques, entre ces deux dates cadres d’où l’année 681 revient avec insistance, aux pages 47, 85 et 163, (pp.  3, 142, 163, 199 «681+30», 209 «Trente ans + tard») trouve son sens.   Aussi, il a beaucoup insisté sur les deux années, décrites avec force détails, qui précèdent l’arrivée d’Okba sur les rives de L’ Oum-Er–Bia : «...durant deux ans» (p. 207). Cependant, même si cette répétition a pour souci d’établir une chronologie didactique, il n’en demeure pas moins que cela répond à l’objectif bien précis de mettre en valeur l’année 681 durant laquelle, selon la logique du récit, le Maghreb rentre dans l’Histoire. Autrement dit, le microcosme villageois n’est qu’un procédé romanesque pouvant concurrencer le travail titanesque des historiens : documentation, travail de terrain, collecte d’information…

 

Par ailleurs, la force du récit réside dans le travail particulier que Chraïbi fait sur la psychologie des personnages, la stratégie défensive des chefs, l’ancrage spatio-temporel, le recours au présent de l’indicatif qui le rend vivant et dynamique. Il est clair que l’auteur n’a pas l’intention de faire une œuvre d’Histoire, mais de nous restituer la dimension tragique de l’Histoire qui a généré une schizophrénie identitaire. En réalité, tout comme les Aztèques chez Mammeri, les Aït Yafelman peuvent être identifiés à toutes les tribus berbères ayant subi le même sort face aux conquérants venus de l’Ouest, voire à toutes les minorités sur lesquelles la foudre des majorités s’est abattue. En effet, quand on apprend que la mort approche, l’heure est à la survie !

 

A ce temps objectif l’auteur oppose le temps subjectif : celui d’Azwaw et celui d’Oqba. Pour le premier, le temps a une autre valeur. Alors que les deux années d’attente d’Oqba lui paraissent une éternité, après la rencontre fatidique, le temps semble s’accélérer. Ainsi son regard s’est étalé sur des siècles. Pour le deuxième, Chraïbi semble l’inscrire hors temps. Même après sa mort, il continue  d’exister.

 

L’écoulement du temps est également rendu sensible à travers le déroulement des événements, notamment l’avancée des cavaliers d’Allah, les grossesses de Hineb, l’enfance de Yerma et la succession des saisons. Souvent, Chraïbi cite des événements sans s'arrêter ou s'attarder : «Zouhair Ibn Qais, Hassan Ibn Nou’man, d’autres généraux ont marché sur tes traces, continuent ton combat, étendent l’espace que tu as défriché… A travers la gloire de Dieu que je chantais de ville en ville, ils entendaient leur propre gloire» (p. 125).

 

            Rien que ces deux phrases résument, à elles seules, plus d’un demi-siècle de conquête sanglante du Maghreb, occultée par l’Histoire officielle, au nom de l’Islam qui n’avait plus la valeur, la sincérité et l’authenticité originelles. Il se sert de l'événement comme démonstration du déchirement identitaire, de la prolifération de l’hypocrisie et de la désagrégation de la foi religieuse. A la page 212, on lit : «De là où tu es, tu vois comme moi que déjà l’islam se désagrège…» Ou encore à la page 213, où Azwaw s’interroge: «Qui sait s’il (Islam) ne va pas s’étioler et mourir à son tour ? ».

 

            En fait, ici Azwaw devient le porte-parole de Chraïbi : cette question n’est qu’une réplique au Hadith du prophète Mohammed : «L’Islam redeviendra l’étranger qu’il a commencé par être», inséré à la page 7. En fait, cette répétition ou cette esthétisation de ces paroles prophétiques laisse entendre la conception, à la fois dialectique et déterministe, que Chraïbi se fait de l’histoire. Tout est périssable, comme l’annonce d’ailleurs le Coran. Toutes les civilisations et toutes les idéologies passent par trois étapes : l’émergence, l’apogée et le périgée. Par ailleurs, on ne peut passer sous silence le fait que Chraïbi ne fait aucune datation du temps préislamique de Tamazgha.

 

            Le microcosme tribal est un échantillon représentatif de toute la Berbérie, voire de toutes les minorités, comme il ressort des propos de Chraïbi : «Le thème central est celui du conquérant et du conquis, du panthéisme et du monothéisme, de la lettre et de l'esprit». Cela est aussi confirmé par sa dédicace, insérée comme signe paratextuel : «Ce livre est dédié à l’Oum-Er-Bia (la Mère du printemps) (…) ; aux fils de la terre, les Berbères (… ) ; aux Indiens d’Amérique (…) ; aux Palestiniens, aux Celtes, aux Occitans, aux peuplades dites primitives, à toutes les minorités qui, somme toute, sont la plus grande majorité de notre monde et dont je suis le frère.»[78] 
 

C’est donc par ce procédé que l’histoire des Berbères, indissociable de celle de l’Islam, se retrouve inscrite en arrière-fond de la voix triomphante de religion musulmane, et ce d’une manière plus épaisse que celle que donne à lire le discours historique. N’est-ce pas là, ce qui explique l’inexistence d’indications historiques sur les Berbères, avant l’année 681 ? En tout état de cause, la petite histoire, l'histoire romanesque, métaphorique et symbolique, remplace les écrits massifs dont l'Histoire aura besoin, si elle veut rendre compte de l'HISTOIRE.

 

3 -             CHRAÏBI OU L’OMBRE DE FLAUBERT

 

La conception que Chraïbi se fait de l’HISTOIRE, ainsi que cette manière de l’écrire, nous rappelle Flaubert. A l’instar de ce dernier, Chraïbi s’éloigne du réalisme au profit du fictif, du poétique et du légendaire sans pour autant renoncer à la description. La narration chraïbienne revêt souvent des dimensions de conte (On raconte…) qui est aussi un moyen de valoriser l’oralité, celle qui a fait la gloire de l’Islam des origines.

 

Selon Flaubert, l’histoire romanesque va à l'encontre aussi bien du roman documentaliste et naturaliste que du roman historique et de l'Histoire. Sur ce sujet, c’est son personnage Pécuchet qui énoncera sa pensée : «Nous en aurions sur tous les métiers et sur toutes les provinces, puis sur toutes les villes (...) c e qui ne sera plus de la littérature, mais de la statistique ou de l'ethnographie.»[79] Plus loin, il ajoute : «L'application trop exacte du Vrai nuit à la Beauté, empêche le Vrai ; cependant sans idéal pas de Vrai...»[80], ou encore : «Sans l'imagination, l'histoire est défectueuse.»[81]

 

C'est pour cela que les écrivains tels que Chraïbi préfèrent créer des histoires nourries à la fois de l’HISTOIRE et de l’imagination galopante, même si elles peuvent être dangereuses dans le cas d'incompréhension, car «... des mondes peuvent être révélés par ces interprètes les plus lourds.» (idem. P. 166).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TROISIEME CHAPITRE

 

 

 

 

LA QUÊTE IDENTITAIRE OU LA SPELEOLOGIE DE LA MEMOIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au début les écrivains maghrébins se voyaient obligés d’imaginer des héros positifs. Déjà, en décembre 1968, Mostépha Lacheraf, au colloque de Hammamet, dénonça la littérature guerrière, les mythes inhibiteurs et les épopées sans lendemains. Vers les années quatre-vingt, le roman maghrébin devient critique à la fois de la société et de la pratique littéraire. Cette liberté se manifeste surtout par l’exploration de nouveaux espaces et temps, et l’abord de nouvelles thématiques. Nous aborderons ici quelques-unes : l’oralité, les «vrais mythes»…

 

I -         L’ORALITE

 

Les deux textes accordent une place importante à l’oralité. En plus de l’introduction d’un lexique relevant des langues populaires (berbère ou arabe dialectal), en remettant en cause l’efficacité de l’écriture ou tout simplement en prenant comme objet narratif cette mémoire qui nous est parvenue par le biais de la transmission orale, les deux récits soulignent la richesse de cette dernière et son rôle primordial dans la survie des cultures. Le Coran n’est-il pas prêché oralement à ses débuts ? N’est-ce pas sa fixation sur un support écrit qui est à l’origine des meurtres scandaleux au sein de la Oumma ? Pour souligner la place qu’accordent les deux écrivains à l’oralité et à sa richesse, nous avons choisi de le faire à travers l’exploitation romanesque des thématiques de la liquidité, de la femme et du chant.

 

A-                 LA LIQUIDITE

 

La thématique de la liquidité est suggérée, dans les deux romans, par l’importance que les deux auteurs ont donné au fleuve. Il est à la fois porteur de vie et de violence. N’est-ce pas vrai que toutes les civilisations du monde ont pris naissance autour de l’eau ? Du moins ce n’est pas Azwaw qui nous contredit : «Et, je vous ai déjà dit que, là où il y a l’eau, il y a aussi le temps» (p. 134).

 

Mais nous n’allons retenir que le sens que nous estimons en rapport avec la valorisation de l’oralité. La parole circule dans l’espace librement  et traverse les temps comme l’eau du fleuve. L’oralité est le cours que prend le sens en circulant à travers l’espace et le temps. Entre les deux, une relation d’interdépendance se tisse : le fleuve irrigue l’oralité pendant que la parole témoigne de la vie du fleuve. Ils appartiennent à tout le monde, sans jamais devenir une propriété privée. Aussi, les deux sont simples et hermétiques : leurs surfaces cachent bien des secrets insondables. D’où le désir d’Abdénouar d’aller en leurs profondeurs.

 

La symbolique du fleuve donne force et vitalité à cette relation. Il est  à la fois symbole de la «fertilité, de la mort, et du renouvellement»[82], et ce que ce soit la descente de l’Oum-Er-Bia vers l’Atlantique ou le passage de l’esclave d’une rive à une autre. Or, la circularité de la parole est l’un des moyens menant à ce bonheur. Aussi, dans le contexte des deux romans, le fleuve et l’écoulement des eaux sont associables au mélange racial, culturel et artistique ainsi qu’au renouvellement qui est source d’enrichissement. Enfin, la liquidité et l’eau mouvante renvoient à la fois à l’écoulement inexorable du temps, à la marche de l’histoire. De par sa nature (liquide), elle est associable à l’encre, et, de par son action (érosion), elle est assimilable à une  plume qui transcrit sur un Livre (terre) la Mémoire des Temps.

 

B -       LA FEMME GARDIENNE DE LA MEMOIRE

 

La valorisation de l’oralité passe aussi par celle de la femme, de par les liens qu’elle entretient avec le langage et la tradition : elle est la maîtresse de la parole et la gardienne de la tradition. Les deux textes plongent dans un même univers culturel. Ils puisent dans un même patrimoine et explorent une même mémoire. Il existe plusieurs télescopages entre les deux œuvres. A notre avis, cela ne peut pas relever seulement d’un phénomène paratextuel, car les deux écrivains développent, d’une part, deux projets littéraires et idéologiques différents et, d’autre part, deux styles d’écritures distincts. Donc cela s’expliquerait par l’existence d’un fond commun, composé d’éléments disparates relevant de la mémoire originelle, adapté, transformé selon les exigences du temps, transmis par voix orale d’une génération à une autre, au fil du temps, modelé et enrichi par les apports civilisationnels des peuples ayant conquis le Tamazgha.

 

Parmi ces thèmes récurrents, chez ces deux écrivains, et chez d’autres d’ailleurs, nous retrouvons le thème de la femme, oscillant entre deux positions extrêmes : être minorée et gardienne de la tradition. Mais tout porte à croire que cette minorisation n’est que politique, tant la femme, du moins comme le montre l’anthropologie et la littérature, est le socle sur lequel repose la société maghrébine. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, elle est l’âme de cette société qui l’a minorée. C’est elle qui transmet ce que Pierre Bourdieu appelle l’habitus ou les structures mentales structurantes.

 

Sa fonction au sein du groupe social est multiple. Elle est à la fois la gardienne de la tradition, la mémoire vivante des temps et une inestimable bibliothèque ambulante. Tout passe par elle : tout en imposant son autorité dans l’espace de la maison, elle est maîtresse de la parole. C’est à travers son langage fluide, son verbe serpentant comme le fleuve de La Mère du Printemps, ses contes évoquant le passé, le présent et l’avenir, décorés par des symboles et des emblèmes des Anciens, et sa poésie éclatante, similaire à l’eau de la fontaine, qu’elle fait exister les siens. N’est-ce pas là une description du langage de Jidda ? Selon certains avis, fondés sur l’observation participante, elle va jusqu’à imposer son opinion par le truchement de son mari au sein des assemblées masculines. En effet, on a vu comment Azwaw s’est fait conseiller à la fois par  Dada et Zoleika.

 

C’est ce genre de discours qu’on rencontre dans les deux textes. Les deux accordent une place capitale à la femme. Les personnages féminins sont décrits comme des individus dotés de sagesse, des dépositaires du patrimoine séculaire et des gardiennes aussi bien de la tradition millénaire que du patrimoine séculaire. C’est le cas de Hajja qui a su garder et déterrer, au moment opportun, les livrets de famille de tous les foyers de la tribu, et de Jidda dont le langage fait revivre le monde ancien. En outre, les dessins que Jidda trace sur les murs, renfermant des messages aussi énigmatiques que mystérieux, rappellent le travail artistique des femmes berbères aussi bien sur les poteries que sur les tapis. «Jidda parlait peu et multipliait sur les murs les silhouettes bariolées et multicolores, son monde d’agilité ancienne, perdue dans le bondissement de ce monde» (p. 65). «Jidda vient de tracer un autre motif./Une étendue où on devine la naissance du cou et des membres» (p. 80). Ou encore : «Nous vivons au-dessus du fleuve./Sans connaître le dessus des ondes./Pourtant au simple mouvement de/l’eau : nous savons,/oui, nous savons» (p. 84).

 

C’est de cette manière que Farès secoue l’enfermement de l’écriture classique, fait violence à la clôture du texte, et libère les richesses de l’oralité. Il développe une écriture dénonciatrice qui se perd dans les points de suspensions et s’efface dans de vastes espaces blancs. Les pages blanches ou tout simplement l’espace blanc qui abondent dans le roman de Farès ne sont pas seulement à comprendre comme des trous de mémoire. Sur un plan symbolique, ils connotent la renaissance recherchée, souhaitée ou rêvée. «On sait que le blanc est la couleur de la renaissance puisque les morts sont enterrés dans un linceul blanc.»[83]  D’ailleurs, cela est fréquent chez les potières kabyles qui enduisent d’un englobe blanc leurs poteries «comme si on les habillait afin de les préparer à leur mort à la prochaine phase de leur réalisation»[84].

 

Dada, de son côté, est présentée comme détentrice des secrets de la vie, de la sexualité et des vertus médicinales des plantes. Elle est aussi celle qui conseille les autres femmes sur la manière d’apprivoiser leurs hommes et qui perpétue la race. N’est-ce pas ses herbes qui ont permis à la semence d’Azwaw de germer ? «Il a fallu, ma foi, que je te donne certaines herbes afin que ta semence ne soit plus mort-née» (p. 76). Ici Chraïbi exploite la stérilité biologique en faisant allusion à la stérilité de la création. Il inverse le schéma mental, répandu dans la société maghrébine, faisant de la femme l’unique responsable de l’infertilité du couple : c’est Azwaw qui est stérile dans le récit, et ce aussi bien sur le plan biologique que sur le plan symbolique. Lui qui voulait sauver sa race est stérile, même si la virilité de sa vigie n’a pas d’égale. C’est là une touche d’ironie de la part de Chraïbi qui tourne en dérision son personnage.

 

Chez Chraïbi, la femme est aussi peinte sous des traits négatifs dans un système païen. En effet, les désirs du chef Azwaw sont les ordres envers les femmes. Ainsi se plaît-il à changer de femmes à sa guise : il chasse Hineb, sous prétexte qu’elle n’a plus de lait, il couche avec sa propre fille, à peine âgée de quatorze ans, et surtout il méprise et tue Dada affadie par le temps, sans égard pour son savoir et pour les multiples services qu’elle lui rend. Mais il ne faut pas voir ici l’engagement de l’auteur. Au contraire, une distanciation.  Mis en opposition avec les avancées féminines, par rapport à la société traditionnelle koreichiite, cette description peut être lue comme une dépréciation du paganisme. Cela devient encore plus pertinent quand on constate qu’aucune femme ne s’affirme en tant que telle dans le récit. L’allusion timide  faite à la Kahéna, dont Farès nous a restitué l’épopée, n’est là que pour souligner le déclin d’un monde et son remplacement par un autre.

 

C -       LE CHANT

 

1 -        FARES OU LE CHANT OU LA VOIX DES TEMPS

 

A travers la geste de la Kahéna, Farès a mis en valeur les pouvoirs insoupçonnés et les vertus magiques du chant qui a été personnifié. Le chant, c’est le Récitant, et le Récitant, c’est le chant de Farès. Le chant, et par là, l’oralité, est le véhicule d’un savoir séculaire et d’une sagesse millénaire, restés toujours vivants et vibrants. Il est doté d’un pouvoir  dynamique et surnaturel. «Un pays peut-il vivre sans Clair-Chantants ? » (p. 131) se demande Farès. Sa réponse est sans ambiguïtés : Qui peut vivre sans Le Récitant ? «Celui qui conduit le village comme le berger son troupeau les mois les jours de transhumance, qui accompagne et organise le rituel, qui réenfante un lieu de monde et qui raconte l’histoire de toutes les autres histoires que racontent les Récitants» (p. 128).

Ces vieux forgerons du verbe, au glorieux «langage mouvant», se présentent comme les gardiens de la Mémoire, esthétisée, synthétisée et poétisée et transmise d’une génération à une autre par un processus de mémorisation, voire de divination. «Le Récitant est plusieurs, dispersé dans l’alternance et la marque des propositions, mais la récitation est unique, unitaire dans son fond et souffle» (p. 131).  «Le Récitant est celui dont le pouvoir ne se limite pas à ce monde. Mais qui déploie. Mais qui brasse, Mais qui anime. Mais qui ouvre tue ma-noeuvre produit invente jette les paroles du monde./C’est ainsi». (p. 136).

 

Les poètes, chez les Kabyles, possédés par des Djinns bénéfiques, jouent un rôle capital dans la société en apportant sagesse, conseils et gaieté. Certes dépréciés, mais craints et vénérés. Farès valorise le patrimoine, véhiculé par voix orale, et affirme que ce moyen de transmission, de par sa vivacité et son pouvoir magique, est beaucoup plus efficace que le livre :

 

«que dis le sage accoudé près du livre ?

Il prêche l’adulation aux livres de maîtrise.

Mais qu’est ce qu’un livre de maîtrise ?

Une seule parole jetée au lieu

du Récitant

et le livre de maîtrise tombe

Dans l’œuvre du Récitant» (p 131).

 

La liberté du Clair-Chantant est de l’ordre du divin. C’est aussi cette liberté que revendique Farès et qu’il met en pratique dans ce récit-délire aussi anachronique que sont les généalogies au Maghreb.

 

«Le Récitant n’est tenu d’aucune restriction en sa parole ; car il est le Récitant.

Œuvre. Louanges. Ou Délires» (p. 136).

 

2-         CHRAÏBI OU LE CHANT OU LA VOIX DE L’ELEVATION

 

Le chant dans La Mère du Printemps occupe une place privilégiée. Le roman en soi est une sorte de chant en la gloire de l’Islam triomphant. Le récit de MP rappelle beaucoup la musicalité qui caractérise le Coran. Cette musicalité est beaucoup travaillé, par le rythme et les sonorités du texte en alternance avec les divers rythmes phrastiques. D’ailleurs Oqba est accompagnée par le poète-chanteur Naqishbendi, dont le prénom est fortement symbolique[85], pour chanter à la fois Dieu, sa gloire et les nouvelles conquêtes. Ainsi l’enracinement de la foi d’Allah a servi de prétexte à Chraïbi pour donner la parole au poète-musicien qui a composé quelques notes traduisant Dieu (pp. 184-186). Chraïbi est allé jusqu’à écrire musicalement cette traduction de Dieu et en commentant son effet sur les cavaliers :

 

«… [Q]uand Naqishbendi marquait une pause au sommet d’une élévation musicale, retentissait un appel poussé par le chœur de dix mille cœur :

- Allah akbar !» (p. 186).

 

Du côté des païens, le personnage Amdyaz est doté de pouvoir surnaturel. Il est «capable d’exorciser les démons rien qu’avec sa poésie» (p. 38). Ces hommes sont «dépositaires de l’âme du peuple antique et cette âme avait triomphé de toutes les civilisations, en dépit des assauts de l’Histoire» (p. 39). De plus, les autres personnages aiment le chant. Azwaw compose pour Yerma la chanson de la pêche et Hineb fredonne la chanson des guerriers (p. 53). La musicalité est aussi travaillée par la renaissance de la nature printanière qui implique le retour des gazouillis des oiseaux, les rumeurs des eaux, les chants érotiques des animaux dont la libido se libère et l’érotisme s’éveille. Ainsi Hineb crie à l’âne : «Va retrouver ton ânesse en chaleur. Va-t’en de là !» (p. 54). Azwaw a fini par croire «à moitié que la magie de la voix humaine peut tout faire» (p 87). Une fois devenu l’Imam Filani, il a continué à chanter tant qu’Oqba l’a nommé Imam. Tout en appelant à la prière, il fait passer ses messages secrets aux rebelles berbères.

 

En substance, ces indices se lisent aisément comme, d’une part, une mise en valeur de la parole et de la richesse de l’oralité, ainsi que le soulignent les notes de bas de page[86], et, d’autre part, une réponse aux intégristes bornés qui interdisent le chant et à l’Islam qui s’attache trop aux choses matérielles, au point d’altérer son image. Ainsi la voie est ouverte à la voix divine, célébrée par l’Islam mystique, en donnant la primauté à l’élévation, que l’auteur met en exergue dans les lignes qui évoquent l’immortalité de l’esprit du prophète (p. 148). Cette valorisation passe aussi par le discours de Raho qui bat en brèche l’islam des privilégiés (p. 17).

 

 

 

 

II -        LES MYTHES

 

Nos deux écrivains plongent dans les temps les plus obscurs de l’Histoire du Maghreb et déterrent des symboles, aussi emblématiques que mythiques, en l’occurrence la reine Kahéna, Koceila, le général Oqba… qui résonnent dans l’esprit des Maghrébins comme le chant des sirènes. Autrement dit, nos deux écrivains savent que s’ils arrivent à apprivoiser ces figures, enfouies dans l’inconscient collectif et dictant le comportement des Maghrébins, ils deviendront à leur tour des maîtres. Cela dit, choisir d’explorer cette mémoire ne relève pas du hasard. Les deux écrivains ont des projets en tête, qui dépassent parfois les limites de la littérarité. C’est ce que nous allons montrer par les significations de cette incursion mythique de Farès et la création du mythe fondateur par Chraïbi

 

A -       FARES : L’INCURSION MYTHIQUE

 

1-         LA THEATRALISATION DU RECIT

 

La geste de la Kahéna est avant tout une théâtralisation de la vie intérieur d’Abd-Nouar. Il a déjà été annoncé à la page 118 par le narrateur :«Dahmane a toujours pensé écrire  (…) une sorte de pièce de théâtre sur Malika (…) Mais c’est en moi que la pièce s’est écrite, en moi, contre moi…» Autrement dit, le lecteur est convié à un voyage à l’intérieur d’Abd-Nouar qui s’éclate et se métamorphose (Récitant, Osmane, esclave) et du pays en proie au désarroi. A l’instar du pays, Abdénouar devient multiple. C’est ce qui nous fait penser de lui donner le prénom suivant «Osmane l'Esclave-de-Nouar devenu Récitant». «Je suis Osmane,/l’esclave/ Osmane,/devenu, le Récitant» (p. 163). C’est cette polyphonie qui fait que le texte se prête toujours à de nouvelles lectures.

 

De plus, à travers cette geste, Farès nous livre un discours métalinguistique et une réflexion sur l’écriture, le chant, le mythe : il nous invite à une sorte de migration à travers les mots et la littérature dont le chant, et par là l’oralité, reste un des éléments le plus vivant, le plus puissant, le plus authentique et le plus efficace. Ainsi, cette œuvre s’inscrit dans un courant aux préoccupations plus large que R. Barthes résume ainsi : «La littérature s’est mise à se sentir double : à la fois objet et regard  de cet l’objet, parole et parole sur cette parole, littérature-objet et méta-littératur»[87]

 

Enfin, cette incursion théâtrale et mythique est traversée par des thèmes dichotomiques majeurs : l’amour et la mort, le chant (oralité) et le récit (livre), la guerre et la paix, le passée et l’avenir ainsi que la construction et la destruction.

 

2 -        LES MOTS ET LES MORTS

 

Dans cette geste, Farès développe une profonde réflexion sur la survie et la mort. Pour l’auteur la mort est aussi double : celle des hommes et celle des cultures.  La première est physique «voici mon dos ; voici mon cœur ; voici mes jambes…» (p. 143). «N’y a-t-il rien au-delà des morts» (p. 143). La seconde est celle de l’esprit d’un peuple ou de la mémoire des civilisations humaines ; «autant dire la mort, ou, plus présente que la mort cette sorte de disparition active autour de moi» (p. 11).

 

Cette séparation est aussi développée par Mammeri dans Le Banquet précédé La Mort absurde des Aztèques où il a mis en valeur la complicité meurtrière des Aztèques dans la destruction de leur propre civilisation. En effet, dans la mythologie des Aztèques, la fin du monde coïnciderait avec l’arrivée du Soleil au zénith. Comme cette fin devait être précédée de signes annonciateurs, le conquistador Cortés a été pris pour l’un de ses signes. Pouvaient-ils s’opposer à la volonté divine ? Mammeri s’est dit frappé par le caractère tragique de l’Histoire et par cette complicité suicidaire.

 

Cette vision que Mammeri se fait de la mort des cultures est aussi lisible chez Farès. A  son tour, il parle de la complicité des Berbères dans la menace de mort qui pèse sur leur culture en voie d’extinction. A l’instar de Mammeri, il cherche à secouer les esprits et à provoquer un sursaut salutaire : «Voilà pourquoi, beaucoup de gens crurent que nous n’avions rien, que nous n’étions rien, et cela à cause de nous, à cause de cette pensée simple, irréparable, meurtrière…» (p. 117).

 

3 -        LE TRAJET TRAGIQUE

 

Avec la geste de la Kahéna, le récit prend une autre tournure. L’espace devient un théâtre où se meuvent les personnages affrontant leur destin tragique. C’est sur un ton tragique, fortement rendu saisissable et saisissant par la récurrence de la couleur rouge et la présence aussi bien du sang que de la mort, que Farès nous restitue la fatalité de l’Histoire et la tragédie qui frappe, de plein fouet, le devenir des personnages.

 

L’assistance, au-dessus de laquelle plane la mort, est venue juger celle qui a sacrifié la parole-mère pour l’amour, le pays incendié désormais multiple, l’outre d’ores et déjà ouverte, et le Récitant, décapité par Osmane ou «l’Esclave-de-Nouar». Les deux sont là comme des marionnettes qui gesticulent et qui tentent de se défendre et de se donner raison, pour enfin subir leur sort. Rien ne peut changer le trajet tragique de l’Histoire : «Le Maghreb est devenu l’histoire de l’impossible royaume berbère» (p. 166).

 

Alors, à quoi bon condamner celle qui est à l’origine de l’éclatement de l’outre, en voulant la sauver par l’amour ? A quoi bon ajouter la mort à la mort et la violence à la violence ? Pourquoi tant d’acharnement alors qu’il suffit juste de comprendre ? Le dénouement de l’énigme est là. Il faut cesser de tuer ! Il faut que le pays cesse de tuer ! Seul l’amour pourra vaincre : «Il faut continuer à aimer l’amour sinon, ils nous vaincront» (p. 125).

 

4 -        DE LA FORCE DU MYTHE AU POUVOIR DE L’AMOUR

 

C’est ce face-à-face d’«Osmane l’Esclave-de-Nouar dit le Récitant»/la royale Malika-Kahéna, qui a permis au narrateur de résoudre l’énigme, de comprendre la prophétesse et de mesurer le pouvoir de l’amour. C’est aussi la réconciliation de Farès avec cette mythique reine, celle qui possède «l’Etrange force (…) qui fait parcourir les sables à Homme bleu, contre l’avancée du Bédouin» (p. 154) et dont les pouvoirs mobilisateurs refont surface dans la peau du Maghrébin.

 

En tous les cas, elle est ressuscitée par ce récit dont elle est l’inspiratrice étant donné que l’ouverture du récit sur les temps mythiques s’est faite grâce au baiser magique de son double : Malika. Un baiser salvateur semblable à celui du prince pour la belle. A cette différence près que celui de Malika fissure, ouvre et tue d’abord avant de ressusciter et de sauver Abdénouar de la bête qui sème partout la mort.

 

Les mythes, en serpentant le long du temps comme des fleuves intarissables, assurent la survie. Ce sont eux qui freinent la mort des peuples. Même si le fond leur a toujours paru aussi bien insondable que mystérieux, il n’en demeure pas moins que les rivages où pousse la vie avec force et ténacité, grâce aux lions noirs et fertiles du verbe, demeurent toujours verts. Pour Farès, les mythes, quand ils sont «authentiques» et «réels», ont un pouvoir magique :  il maintiennent les cultures en vie en défiant tous les dangers et en affrontant toutes les menaces. Du moins, c’est le cas de celui de la Kahéna, réincarnée, d’une certaine manière en Malika qui sauvera le pays par son Amour en ouvrant à la fois le texte et le cœur d’Abdénouar. «Malika! Malika! Ce n’est rien d’autre que le prosaïque nom de la reine, puisque la légende et l’histoire, le vieux mythe, et sa croyance sont au-delà de nous dans les distances inabordables de la mort, Malika, celle qui, au fond de vous, réinventa, en dépit de vous, la terrible diction du Récitant» (p. 127).

 

5 -        COMPREHENSION ET RECONCILIATION AVEC LA FILIATION

 

Farès profite de cette incursion dans ce lieu mi-mythique, mi-historique, pour faire la paix avec Malika, la fille des Awres, l’inspiratrice, ou avec la Kahéna la pyromane, l’actrice qui condamna le «pays à une errance de plusieurs siècles» (p. 127), et, à travers elle, avec les ancêtres et le Pays, en ces termes : «Ne pleure plus Malika/J’ai compris./Oui : j’ai compris : ta violence et ton corps, l’insuffisance de mes baisers, de la douceur du langage, mon cœur est ouvert, au-dedans, comme ton cœur, car, je puis voir maintenant, à travers corps» (p. 130).

 

L’assistance reproche à la Kahéna son amour pour le Bédouin, ayant entraîné sa trahison envers Koceila, qui a provoqué l’ouverture du monde, des chemins de l’exil et de l’errance. Pourtant c’est l’amour qui tient à distance la mort, dont l’ombre se réfugie dans les collines.«Femme, l’amour du grand Koceila ne peut survivre à la morsure de l’Etranger. »/ « Femme, pourquoi éteindre le feu de l’unité?» (p. 146). Tout le monde l’interroge sur le devenir de l’olivier et du figuier : «Le pays va/Mourir/Kahéna, est-ce vrai ?» (p. 165). Mais la Devineresse est restée incomprise, comme l’Albatros baudelairien, et victime d’une trahison par «[C]eux qui voulaient partager la terre ou le pays immense  que bordent les deux mers ne désiraient pas l’Etranger » (p 135). Personne n’a pu lire à travers son corps comme l’a fait Abdénouar. Pourtant la réponse est là. Et Farès nous la pointe du doigt, au point de nous aveugler, en donnant la parole à la Kahéna afin qu’elle puisse se défendre: L’Amour pour la reine des Awres est ce qu’est le Temps pour le chef de la tribu des Aït Yafelman. «De l’autre coté de notre impossible existe le grand royaume de la survie» (p. 199), dessiné par la reine.

 

Même avec les mains enchaînées la rendant une proie facile de la mort, elle est restée une digne montagnarde : libre et fière, avec sa tunique rouge déchirée comme son amour pour le Bédouin. Elle s’est défendue jusqu’au bout avec la rage et la sagesse avec lesquelles elle livrait bataille aux Bébouins. Ce qui l’inquiète, c’est l’autre mort, non pas celle que lui réserve l’assistance. Plusieurs siècles plus tard, Malika prend la relève.

 

 

 

 

B – CHRAÏBI, DETOURNEMENT ET CRÉATION D’UN MYTHE FONDATEUR

 

1 -        AZWAW PORTE-PAROLE DE QUI ?

 

Certes, Azwaw est le porte-parole des Anciens ; un simple exécutant des décisions des sages. Mais il est aussi le corps qui sert de véhicule aux idées et au projet de Chraïbi, à tel point qu’on peut parler de biographie allégorique. Il porte en lui les contradictions et le drame aussi bien de l’auteur que du Maghrébin.

 

Pendant que Chraïbi tisse un lien de sympathie entre le lecteur et Azwaw, tout en dévoilant aux lecteurs les secrets de la stratégie du chef et tout en les entraînant dans les aventures des deux chefs, il les piège. L’auteur profite de l’emportement et de la distraction des lecteurs par le flux et le reflux de la pensée effervescente d’Azwaw pour se glisser imperceptiblement dans son personnage et manipuler à la fois sa créature, parfois trop naïve, et ses lecteurs. La stratégie tapageuse du chef n’est, en réalité, que celle de l’auteur qui se fait plus discret et plus patient.

 

Le discours d’Azwaw peut être scindé en deux idées distinctes et contradictoires : la fascination d’Azwaw par Oqba et par là par la nouvelle parole, et la manifestation presque instinctive de ces pulsions indomptables de Berbère ou de ce que Jean Amrouche appelle «le génie de Jugurtha». A ces deux types de discours correspondent deux choses : la fascination qu’éprouve Chraïbi pour l’Islam et l’ensemble des traits caractériels que partagent les Berbères et qui forment l’inconscient collectif. «C’était si simple, en vérité : entrer dans les conquérants, corps et âmes» dit Azwaw. En d’autres termes, je suis à l’intérieur de celui que vous avez pris pour un sympathique chef pour mieux vous manipuler, semble dire Chraïbi.

 

2 -        USAGE DES MYTHES POPULAIRES POUR LA CRÉATION D’UN MYTHE FONDATEUR

 

Chraïbi, en inventant un autre chef, Azwaw, inconnu des historiens, prépare déjà le lecteur maghrébin à se distancier de sa mémoire ancestrale. Du moins, il lui suggère de la considérer comme une chose ancienne, sans signification pour le présent, puisque à la fin il n’y a que des musulmans. Les plus authentiques résistants aux cavaliers d’Allah, à savoir Kahéna et Koceila, n’ont aucun contact avec le lecteur, si ce n’est les quelques maigres informations, se réduisant à de mauvaises nouvelles, voire des catastrophiques, qui lui parviennent par le biais d’Azwaw, que lui-même tient de la bouche de ses émissaires.

 

Par ce procédé, il creuse l’écart entre cette mémoire et les lecteurs. Son but est de les ramener à absorber sa version idyllique de «l’islamisation de l’Ifriquia». En réalité, à travers cette trilogie, Chraïbi a tenté de créer un mythe fondateur avec lequel il espère panser la sauvagerie, la violence et la barbarie des premiers cavaliers d’Allah. Il est peut-être vrai qu’ils étaient animés par la foi, mais une foi qui cachait de l’or sur de belles Berbères prêtes à devenir des esclaves. Les propos que Kateb Yacine a fait tenir à son personnage, Kahina, vont dans ce sens:

 

«Ils s’étonnent de vous voir diriger par une femme.

C’est qu’ils sont des marchands d’esclave.

Ils voilent leurs femmes pour mieux les vendre.

Pour eux la plus belle fille n’est qu’une marchandise.»[88]

 

Plus loin, Kahina tient ses propos en s’adressant :

 

«(Aux cavaliers :)

Les barbares sont les agresseurs.

Il n’y a pas de Kahina, pas de Berbères ici.

C’est nous dans ce pays qui combattons la barbarie.

Adieu, marchands d’esclaves !

Je vous laisse l’histoire

Au cœur de mes enfants ! 

Je vous laisse Amazigh

Au cœur de l’Algérie.»[89]

 

Les témoignages et les écrits d’historiens étayent la version de Yacine, plutôt que celle de Chraïbi. Une fois la conquête achevée, plusieurs valeureux guerriers berbères sont tombés en disgrâce, sous l’effet de la jalousie, et plusieurs femmes ont été réduites en esclavage. D’ailleurs, certaines d’entre elles ont fini par jouer un rôle déterminant dans la politique de l’Empire musulman. C’est le cas de la mère de Haroun El Rachid, esclave berbère affranchie, qui a fait de son fils l’Emir des croyants et l’un des plus illustres califes du royaume des Abbassides.

 

Toujours dans ce sens, Bounfour écrit que «les premiers conquérants, sous les Omeyyades, éprouvaient quelques regrets de voir les Berbères se convertir à l'Islam. Ce qui dit beaucoup sur la foi des premiers conquérants et du caractère hagiographique de l'historiographie se rapportant à cette conquête»[90]. Pour illustrer son affirmation, il a cité le conflit qui opposa le chef berbère Maysara à l'Etat central de Damas, rapporté par le grand historien oriental Ibn al-Athir: «En constatant que les Berbères étaient marginalisés dans l'armée califale et que ces soldats prenaient les belles filles Berbères pour leur jouissance, Maysara a écrit une lettre au prince des Croyants pour lui exprimer son mécontentement. La réponse du Calife était traumatisante. Les berbères sont considérés comme des captifs asservis et donc un bien de l'Etat. Alors Maysara s'est révolté.»[91]

 

La vision de Kateb Yacine est beaucoup plus proche de celle de Farès et s’éloigne davantage de la version que donne Chraïbi. C’est ce qui ressort du moins des propos qu’il fait tenir à la Kahina :

 

«Toutes les religions qui n’en sont qu’une

Servent des rois étrangers

Ils veulent nous prendre notre pays.

Les meilleures terres ne leur suffisent pas.

Ils veulent aussi l’âme et l’esprit de notre peuple.

Pour mieux nous asservir, ils parlent d’un seul Dieu.

Mais chacun d’eux le revendique

Exclusivement pour lui et pour les siens.

Ce Dieu qu’on nous impose

De si loin par les armes

N’est que le voile de la conquête.»[92]

 

D’emblée, on remarque l’orientation divergente des idées katebiennes et chraïbiennes contenues dans l’énoncé suivant : «Les nouveaux conquérants poursuivent cependant un tout autre dessein que leurs prédécesseurs : on raconte que leur Dieu est unique, invisible, et que ces "cavaliers d’Allah" ne se sont pas mis en route pour conquérir des biens, mais pour changer les âmes. Quelles armes opposer à la parole des croyants ? » (p. 4).

 

Ces versions de l’arrivée des Arabes en Ifriqiya, fortement inspirées des récits populaires, s’entendent à souligner la faiblesse des Berbères et la force des «croyants», mais pendant que la première dévoile «les sens profonds de cette invasion», la deuxième les voile et les idéalise, et ce en fonction des orientations idéologiques respectives. Autrement dit, contrairement à Farès qui a pour but de ressusciter ces figures en les mettant en scène comme des êtres fiers, résistants, révoltés, amoureux et attachés à leur terre, Chraïbi fait un détournement de l’Histoire au profit de la création d’un mythe fondateur. Un mythe dont les sonorités le rapprochent plus de la version officielle, avec cette différence qu’il est moins démagogique, que de l’authenticité historique. En réalité, le vrai duel ne se passe pas à L’Oum-Er-Bia, mais dans le corps et l’âme d’Azwaw. Les cavaliers ne sont-ils pas là pour conquérir les âmes ? 

 

En définitive, les deux écrivains s’accordent à soutenir l’idée selon laquelle les Berbères n’ont accepté l’islam que par stratégie de survie, mais divergent sur le sens à lui donner, quelque dix-sept siècles après. Aussi paradoxal que celui puisse paraître, c’est Chraïbi -ayant développé explicitement cet aspect- qui suggère implicitement l’oubli. Farès, resté énigmatique sur ce point, se contente de revendiquer toutes les parties de l’outre éclatée, dont le paganisme. Et par là, forcément, il s’inscrit en radicale opposition avec toutes les versions de l’Islam, tant que ce dernier évolue en opposition de ces croyances.

 

3 -        LA PORTEE IDEOLOGIQUE DE LA VIE MYTHIQUE DES AIT YAFELMAN

 

Dans Le Passé Simple, comme le souligne J. Noiray, «certes Driss propose une lecture subversive du Coran, inspirée par la "Ligne Mince", cette manifestation de son malaise et de sa révolte. Mais cette interprétation –contrairement à ce que l’on a parfois reproché à Chraïbi – n’altère pas la foi profonde du personnage (…) Déjà, dans ce premier roman, se dessine l’adhésion du romancier à un Islam tolérant, célébré plus tard dans La Mère du printemps ou Naissance à l’Aube.» [93]

 

Dans le même ordre d’idées, on se demande si Chraïbi ne présente pas le paganisme des Berbères et surtout le serment de L'Oum-Er-Bia qu’Azwaw a enraciné dans les cœurs comme cause de la désagrégation de l’Islam. C’est du moins ce qu’on perçoit vaguement. Comme le note Roland Barthes :

 

«Lorsque vous lisez un roman, vous ne consommez pas d’abord le signifié "roman"  l’idée de littérature (ou autres thèmes qui en dépendent) n’est pas le message que vous recevez ; c’est un signifié  que vous accueillez en plus, marginalement ; vous le sentez vaguement flotter dans une zone paroptique ; ce que vous consommez, ce sont les unités, les rapports, (…) ; et cependant l’être de ce discours que vous lisez ("son réel"), c’est bien la littérature, et ce n’est pas l’anecdote qu’il vous transmet ; en somme, ici, c’est le système parasite qui est principal, car il détient la dernière intelligibilité de l’ensemble (…) c’est lui le "réel".».[94]

 

a -           A LA RECHERCHE DU PAGANISME EN TERRE D’ISLAM

 

Une enquête au pays est le premier roman à parler des Berbères. La critique a vu en cette évocation une célébration positive. En effet, c’est vrai quand on se positionne par rapport aux bouffons flics, représentants et révélateurs du système monarchique. Cette vision étroite et dichotomique réduit plus qu’elle n’ouvre le  texte. Pourtant les choses sont très claires. A un premier niveau de lecture, une comparaison entre les deux mondes romancés, celui de «la famille des Ait Yafelman, installée dans un petit village de la montagne berbère», dirigée par le sage Raho et la malicieuse Hajja, et celui du pouvoir dirigé par le «prince des Croyants (…) saint Hassan Tantani»[95], allusion au Commandeur des Croyants que porte Hassan II (at-tani), montre les traits positifs des Berbères solidaires, libres, dignes, humains et résistants par opposition aux fonctionnaires chérifiens et, par là, de la Monarchie, oppressive, bureaucratique, hypocrite qui monopolise et détourne la parole divine destinée au monde, comme le veut Le Coran, et non pas seulement aux palais royal.

 

Un deuxième niveau de lecture dévoile un autre sens. Deux mots nous servent de guide. Enquête et pays. Le premier (enquête) renvoie à recherche, investigation, récolte d’information, établissement de questionnaire, interviews, voire interrogatoires, informateurs, en somme une démarche similaire à celle du sociologue ou de anthropologue. Vraisemblablement, ce n’est pas ce qui intéresse l’auteur. D’où les deux flics, dont le métier se rapproche des chercheurs des sciences humaines. A cette différence des premiers qui se contentent de constater et d’expliquer, les seconds privilégient le jugement et la sanction. Ce choix permet à l’auteur non seulement de faire passer son récit pour des observations scientifiques, eu égard à son avertissement qui nous dit le contraire, mais lui permet de porter un jugement de valeur sur les deux mondes qu’il avait mis en opposition : le paganisme dont les Aït Yefelman sont les derniers représentants en terre d’Islam et les hypocrites musulmans qui ont dénaturé la foi d’Allah. Cela est fait, tantôt en montrant cette communauté berbère, cantonnée en marge de l’histoire, à travers un discours d’observateur ou de fausse sympathie -il serait invraisemblable que l’auteur ait une quelconque envie pour «ces primitifs»-, tantôt  en tournant en dérision les deux flics dont la médiocrité est à son comble.

 

Comme nous le dit si bien Roland Barthes : «Dis-moi comment tu classes, je te dirai qui tu es.»[96] Ou encore : «L’écrivain ne peut avoir de conscience naïve ; on ne peut travailler un cri sans que le message porte finalement  beaucoup plus sur le travail que sur le cri ; en s’identifiant à une parole, l’écrivain perd tout droit de reprise sur la vérité, car le langage est précisément cette structure dont la fin même (…), dès lors qu’il n’est plus rigoureusement transitif, est de neutraliser le vrai et le faux. Mais ce qu’il gagne évidemment est d’ébranler le monde, en lui donnant le spectacle vertigineux d’une praxis sans sanction.» [97]

 

Le deuxième mot est «Pays». Il dénote le lieu de cette investigation. Contrairement aux attentes du lecteur qui penserait au dévoilement de quelques vérités scandaleuses, lesquelles faisaient saigner le Maroc, notamment durant les années quatre-vingt, l’enquête aura lieu loin des basses intrigues du palais, dans le Haut-Atlas. Alors le lecteur resterait sur sa faim. Il devrait se contenter de l'arrière-fond du récit. Cela laisse perplexe, à moins que l’intérêt de l'auteur soit ailleurs. Partant du principe que l’auteur fait des choix, il serait aberrant de dire que ce choix n’est qu’un moyen d’éloigner les foudres du roi. Nous pensons que Chraïbi a été beaucoup plus subtil et beaucoup plus fin, au point d’induire en erreur le lecteur et la critique, notamment avec La MP où le corps d’Azwaw lui a servi de robe de camouflage. Ces deux flics étaient à la recherche des restes du paganisme au sein d’un pays qui se proclame musulman ! Cela devient encore plus pertinent quand on sait que l’Islam, bien qu’on affirme le contraire, est intransigeant par rapport à d’autres divinités, de surcroît païennes. Au sujet du message substantiel du Coran, M. Hamidullah écrit : «Le thème central est évidemment le monothéisme pur : la foi en un Dieu sans associés. Ni icône, ni autres représentations matérielles de la Divinité.»[98]

 

Évidemment, pour retrouver l’explication et délimiter les responsabilités, il faut remonter le temps, car il serait facile de mettre cela uniquement sur le dos de l’entêtement des Berbères à refuser des maîtres. Les deux mondes en question, dont on vient de faire une lecture politique, sous-tendent deux autres univers. D’un côté celui des «humains vrais», (en tant que chimiste, Chraïbi doit savoir que l’humain vrai signifie animal) - des païens, des résistants à la parole divine et des «primitifs». De l’autre côté, celui des hypocrites, des usurpateurs, des exploitants qui ont altéré l’authenticité de la foi des premiers cavaliers d’Allah. En somme les deux univers qui ont rendu l’Islam aussi «étranger qu’il a commencé par l’être».

 

Ces montagnards sont restés les mêmes : toujours attachés à la terre (par opposition au ciel) et au paganisme. Ils sont devenus plus farouches, alors que le chef Azwaw a manifesté sa faiblesse à l’Islam. Rappelons-nous les paroles d’Oqba «Ton peuple deviendra musulman grâce à toi.» Mais voilà, sept siècles après, cette admiration première a fini par se dissiper. On voit bien que la vraie préoccupation du romancier est au-delà de l’apparent. Il s’agit de l’islam de l’apogée, dans sa sincérité et son authenticité. La parodie policière n’est qu’un subterfuge pour dérouter la critique. Et le romancier a réussi

 

En substance, par cette enquête l’auteur désigne le responsable : le pouvoir, à la fois hypocrite, répressif et égoïste. Par effet de ricochet, les païens se trouvent accusés d’avoir trahi l’amitié d’Oqba et d’avoir laissé les gens de la plaine corrompre l’Islam qui les a fait rentrer dans l’Histoire (insistance sur l’année 681). Vous avez trahi le serment que vous avez fait à l’Islam et Dieu vous a punis en vous mettant entre les mains de ces hommes corrompus qui viennent vous tuer dans vos demeures, semble dire Chraïbi. La substance du projet de Chraïbi est une sorte d’appel à la désobéissance. Il tente d’inciter à une double révolution : politique et spirituelle, conduisant à la glorification de l’homme du Livre.

 

b -           LE CREPUSCULE DES IMAZIGHEN OU L’AUBE DE L’ISLAM

 

Après l’enquête identificatrice du mal vient La Mère du Printemps qui se veut à la fois l’approfondissement des causes et la tentative d’y remédier en créant un mythe fondateur où le Berbère n’est là que pour justifier un projet, à savoir la glorification de l’Islam des premiers temps. Ce livre peut se lire également comme un avertissement aux égarés, et l’exploitation romanesque de la sourate Ya-Sîn, considérée comme le cœur du Coran et développant explicitement ce thème, est là pour donner force à cette interprétation.

 

Le Berbère, dans le projet littéraire de Chraïbi, obéit à une logique d’exclusion et d’effacement progressif : il va de la figure centrale (Une Enquête au pays) jusqu’à l’effacement total (L’Homme du Livre) en passant par la soumission à l’Islam «résistance-reddition» (La Mère du Printemps) et l’existence dans l’habit de l’Islam (Naissance à l’aube). Déjà dans La MP, l’exclusion a commencé à se dessiner. La datation commence en 681. Avant cette date, il n’y a aucune indication historique : l’univers est mythique et atemporel. C’est avec l’arrivée des Arabes que les Berbères rentrent dans l’Histoire. Procéder de la sorte, c’est occulter le savoir des Berbères, et leur nier toute contribution à la marche de l’Histoire, si ce n’est la résistance aux diverses invasions.

 

Cette lecture devient encore plus pertinente quand on sait qu’il existe un calendrier berbère, beaucoup plus ancien que les deux calendriers -lunaire et julien- qui rythment le récit, que le romancier a complètement occulté. Pourtant, même si les Berbères n’ont pas écrit en leur langue, ils ont emprunté d’autres langues pour inscrire leur nom dans l’Histoire.

 

c -           CONSERVATISME OU SUBVERSION ?

 

La Mère du Printemps a été annoncée par le serment de L’Oum-Er-Bia, inséré dans Une Enquête au pays, et dont nous proposons d’analyser l’extrait suivant : «Les vieux du village et moi, se dit Raho, nous allons bientôt mourir. Nous avons fait notre temps. Et nos descendants ? Jusqu’où vont-ils monter ? Il n’y plus rien là-haut rien, dans les djebel… Rien que la frontière… Ils ne vont quand même pas descendre dans les pays voisins ? Et-peut être, qui sait, d’autres paysans du pays des Algériens sont-ils en train de monter, eux aussi, à la recherche de la subsistance et de la liberté… Mais, au-delà des djebel, il n’y a rien, plus rien que le ciel…»[99]

 

Dans cet extrait, trois mots attirent notre attention : liberté, frontière et ciel. Ces trois mots sont tous suivis par des points de suspension. Pour un fils de la terre, comme Raho, on reste étonné de le voir parler de frontière aux sommets du djebel, si ce n’est celle qui sépare le terrestre et le céleste, le païen et le divin, le temporel et l’éternel. Le mot de la fin vient le confirmer, «Plus rien que le ciel». Ce qui nous donne la phrase suivante : la vraie liberté s’acquiert en franchissant la frontière du paganisme pour se remettre au divin. Connaissant les Berbères, Chraïbi est convaincu, on l’a vu chez Azwaw, qu’ils n’accepteront pas de maîtres, sous quelque prétexte que ce soit, mais ils se soumettront à l’Eternel, comme ils l’ont fait par le passé, et combattront les brebis égarées. C’est de là que viendra la résurrection de l’Islam.

 

Il est par ailleurs très curieux et assez déroutant, voire déstabilisant, de constater qu’à travers ce serment daté de 1982, qui montre les derniers Berbères retranchés dans les montagnes, à la manière des Cathares, et dont les pensées, teintées de désarroi, de leur chef rappellent symboliquement la célèbre prosopopée de Tarek, Chraïbi met dans ces païens tout son espoir de voir triompher la voix divine. Le général berbère Tarek, une fois le détroit de Gibraltar traversé et les navires brûlés, a dit à ses soldats que la fuite était impossible : derrière eux la mer et devant eux l’ennemi. Chraïbi, de son côté, semble dire que les oppresseurs hypocrites sont derrière les Berbères et l’Islam pur et salvateur est devant eux. Mais pour les intéressés l’alternative mène droit à la mort. C’est exactement le choix auquel doivent faire face Azwaw et la Kahina : la mort ou l’Islam ; la mort ou l’immortalité selon la logique de Chraïbi. A la différence d’Azwaw et de la Kahina qui avaient la possibilité d’être musulmans-païens, les Aït Yafelman n’ont pas cette solution : la soumission à Dieu clément et miséricordieux ou aux imposteurs avides et impitoyables.

 

En résumé, si Une Enquête au pays fait un constat, La Mère du Printemps veut démontrer aux païens l’échec et l’inefficacité de la stratégie du temps et les culpabiliser de ne pas avoir défendu l’islam authentique en trahissant «l’amitié (est) sans parjure» (p. 206) du fervent Oqba. Ne sont-ils pas au cœur du projet chraïbien tout comme la sourate Ya-Sîn est à la fois le cœur du Coran et celui de La Mère du Printemps ? N’est-ce pas Ya-Sîn, dite cœur du Coran, qui a été le mot salvateur des Aït Yafelman ? Ce n’est également pas un hasard si le fils unique d’Azwaw porte ce nom, son premier et unique nom, avec lequel Chraïbi souligne implicitement la rupture : dorénavant, le nom est définitivement arabe. C’est d’autant plus pertinent quand on sait que l’ascendance, dans la société maghrébine, se transmet selon le mode patriarcal.

 

Avec cette idée, l’auteur s’aligne, quelque part, sur l'axe central des idéologies des pays du Maghreb qui considèrent le phénomène berbère comme une fabrication de la France et que l’universitaire marocain Al Azhar résume comme suit : «Culturellement, géographiquement, historiquement et anthropologiquement, il n'y a pas de peuple berbère.»[100] Un autre universitaire algérien affirme à quelque mots près la même chose : «Les Berbères sont d’origine arabe, ethniquement et culturellement !»[101] Ces idées, très répandues dans les milieux intellectuels de la gauche marocaine, expliqueraient l’adhésion de l’auteur, à travers son récit, à la version, fantaisiste et démagogique, de l’origine orientale des Berbères, esquissée par Ibn Khaldoun.

 

Vraisemblablement, le discours de Chraïbi sur les Berbères, bête noire de Hassan II, et la survivance du paganisme «en terre d’Islam» convergent vers celui de la royauté chérifienne. Si non, comment comprendre la campagne publicitaire et l’explication de La Mère du Printemps auquel s’est adonné le romancier à travers le pays, sans être inquiété, alors que la vigilance royale a rendu le sous-sol du Maroc plus peuplé que sa surface ? Le Roi serait-il le seul à comprendre les véritables intentions de l’auteur ou à percevoir la portée idéologique, consciente ou inconsciente, véhiculée par la tétralogie de Chraïbi? Ainsi, la portée idéologique du projet de Chraïbi oscille entre le conservatisme et la subversion.

d -           STRUCTURE TITROLOGIQUE D’INSPIRATION CORANIQUE

 

La difficulté de la délimitation du projet de Chraïbi vient surtout du fait que la chronologie de publication ne respecte pas celle du récit. Non seulement il voulait induire en erreur la critique, mais, cela réponderait à un but bien précis et à un dessein beaucoup plus vaste. Comme on l’a vu plus haut, la structure est un signifié pertinent pour l’auteur.

 

La  structure de MP rappelle celle de la version écrite du Coran, allant du plus récent au plus ancien. C’est une trilogie à rebours. De plus, elle peut aussi se lire, tout comme La MP, de gauche à droite, dans le sens de l’écriture arabe et des déplacements des cavaliers d’Allah. Une fois les Berbères islamisés, ils ont commencé  à répandre l’Islam dans le même sens : vers l’Espagne et vers Poitiers où ils furent vaincus. Dans ce sens, cela pourrait être une explication du double titre et du pont jeté entre l’Orient et l’Occident dont Averroès, par son commentaire d’Aristote, a été le pionnier. L’insertion de la Fatiha (prologue) dans l’avant-dernier paragraphe de la deuxième partie, s’opposant sur le plan syntagmatique à l’épilogue qui ouvre le récit, plaide pour cette interprétation, surtout que l’on sait que c’est elle qui ouvre le Coran. Chraibi suit la même logique : il remonte le temps tout comme dans le Coran.

 

«La suite actuelle des sourates coraniques a été source de polémiques même si les Imam les plus crédibles tels que l’Imam Mâlik sont formels là-dessus : «elle a été ordonnée par le prophète.»[102] Selon Roger Caratini: «Les sourates du Coran ont été classées dans un ordre qui n’est pas celui dans lequel elles ont été révélées ou divulguées par la prédication. Toutefois, la tradition propose une certaine chronologie, distinguant les sourates d’avant l’Hégire et les sourates d’après l’Hégire.»[103]  «Ainsi donc, pour retrouver ce que fut le message initial de Mahomet, faut-il circuler d’une sourate à une autre, d’un verset à autre.»[104] N’est ce pas cette mise en abîme que Chraïbi a imité ?

 

En outre, deux sourates, parmi celles auxquelles le texte fait également référence, revêtent une importance particulière: la Fatiha, citée textuellement en écriture calligraphique arabe, à la page 193, et Ya-Sîn exploitée à fond dans le récit, à tel point qu’elle est au cœur du roman. Cette dernière est aussi évoquée par le nom (Ya sin) de l’enfant dans lequel Oqba et Azwaw voient leurs avenirs (p. 190, 182 165, et surtout à la page 88, moment charnière). On dit que le prophète a conseillé sa récitation aux morts. Elle leur est bénéfique. Dans ce sens, ne serait-elle pas présente pour les païens agonisants ?

 

Les deux sourates font partie du message mékkois comportant des sourates «tout imprégnées d’une ferveur religieuse qui n’a laissé personne indifférent»[105]. La Fatiha (Prologue) ou la laminaire, composée de 7 versets, est la première sourate du Coran. Littéralement, elle signifie : Ouverture. « Mais cette sourate est appelée également : "Hymne", de ce que l’on répète de ses 7 versets dans chaque "cycle d’actes" lors d’un Office».[106] Ici aussi, on retrouve le chiffre 7. Ya-Sîn, composée de 37 sourates, fait partie des 90 sourates sur les 114 du Coran divulguées à la Mekke où s’est constituée autour de cette prédication «la première communauté (umma) musulmane que menace, assez rapidement, l’opposition conservatrice».[107]

 

Aussi, tout comme le roman, «le Coran est pauvre en mentions historiques. Ainsi, pour la période antérieure à l’Hégire, il n’y a guère que deux indications datables»[108]. En outre, en divisant ce premier volet en deux, non seulement la schizophrénie identitaire du Maghrébin dont le bilinguisme du titre ainsi que la structure bi-syllabique de la traduction rendent compte, est mise en exergue, mais  cela lui sert également de prétexte pour évoquer le début et la fin de l’Histoire des Berbères ainsi que celle de l’Islam en Berbérie. Ainsi s’installe une double circularité : du paganisme du début à celui du présent et de l’islam premier vers l’islam présent. Comme le paganisme vit ces derniers jours, son cycle de vie sera absorbé par celle de l’Islam. «Plus rien que le ciel» disait Raho.

 

Plusieurs allusions sont faites dans la MP à cette structure circulaire de la trilogie notamment avec  le Hadith du prophète, inséré comme signe paratextuel, et le mouvement de la Noria. Cette circularité est aussi celle de la vie et de l’univers cosmique qu’évoque le Coran particulierement dans la Sourate Ya-Sîn. Le fonctionnement harmonieux des astres impliquant la succession du jour et de la nuit, sous «l’ordre du puissant» est là pour servir de signe aux égarés et célébrer la gloire du Dieu. Tel est le cycle naturel auquel les hommes sont soumis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE QUATRE

 

 

(L’ECRITURE)

 

 

VIOLENCE ET LIBERTE TEXTUELLES DE FARES ET DE CHRAÏBI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le discours identitaire développé par Nabile Farès et par Driss Chraïbi dans leurs univers romanesques respectifs, consciemment ou inconsciemment, est d'une liberté radicale et d’une violence frontale. Cette liberté et cette virulence passent parfois pour le trait distinctif des écritures de ces deux romanciers. C’est du moins vérifiable dans les deux romans MA et MP.

 

Pour mesurer l'intensité de la subversion de ces deux textes, il y a lieu de les inscrire dans le contexte socio-politico-historique qui les a vus naître et tenter de décrypter la symbolique des trames narratives. Car, pris en dehors de ce réseau de forces multiples, la violence libertaire, véhiculée par ces textes, pourrait s'estomper au point de paraître anodine.

 

Cette liberté scripturaire et cette violence textuelle, que nous étudions par le biais de l'inscription et de la confrontation des discours historiques officiels et des discours romanesques sur les Imazighen, s’élèvent, du moins au premier degré de lecture, contre les discours dominants sur l'identité du Maghrébin, et ce en fonction des pouvoirs successifs, coloniaux et post-indépendants qu’a connus l’Afrique du Nord.

 

Pour répondre à la violence, les écrivains ont pris pour cible les fondements sacrés de ces régimes : l’humanisme, la langue du colon et l’Islam démagogique des Etats  indépendants. Cela dit, pour exister, il faut agresser librement ; et il faut agresser librement pour exister. Dans ce sens, l’écrivain maghrébin a toujours vécu en «effraction», pour ainsi paraphraser Nabile Farès.

 

L’AUTRE VOIE ET LES AUTRES VOIX

 

D’une manière générale, la génération de 1970 a repris beaucoup de thèmes aux fondateurs, «notamment ceux de la revendication identitaire et de la critique sociale». Mais elle s’est montrée «plus violente dans la satire et la dérision, et particulièrement soucieuse des questions de langage et de recherches d’écriture. Avec elle, la littérature maghrébine a développé sa réflexion sur les conditions et les modes de son expression, et intégré sa propre théorie».[109] 

 

 

 

 

 

I –        FARES OU L’ECLATEMENT DE L’ECRITURE

 

A -       LA KAHENA, UN MYTHE VIVANT OU LA METAPHORE DE LA LANGUE

 

1 -        KAHENA, LA FEMME OU LA REBELLE OU LA STRATEGE

 

«Al-KÃHINA (la Devineresse), fut, en face de Hassãn b. al-Nu mãn, l’âme de la résistance berbère, aux envahisseurs arabes, après l’effondrement officiel de Rum marqué par la chute de Carthage.»[110] On pense qu’elle serait issue d’un mariage mixte et qu’elle aurait pris pour mari un Grec avec qui elle aurait eu un fils, en plus d’un autre enfant d’ascendance berbère. Mais sa complexe personnalité reste voilée. C’est d’autant plus vrai quand on sait que «de ces traits réels nous ne pouvons saisir que les reflets déformés  à travers le prisme de la légende»[111].

 

Les avis restent mitigés aussi bien sur ses origines que sur le pouvoir qu’elle exerça même sur les Byzantins.  Ce qui va dans le sens de la confirmation de sa chrétienté. A défaut d’écrits, c’est la légende qui vient combler le vide. Si la Devineresse se trouve prisonnière des orientations idéologiques des historiens, c’est dans la littérature qu’elle retrouve une image proche de sa figure mythique que les écrivains, eux-mêmes, ont récoltée dans les récits populaires. La littérature se saisit de cette figure vierge qui échappe à toutes les manipulations pour revendiquer sa propre liberté et sa propre authenticité.

 

En tous les cas, la légende, les écrits historiques et les récits littéraires s’accordent à dire qu’elle a mené une guerre de résistance, de plusieurs années, aussi ravageuse que catastrophique, contre les cavaliers d’Allah, et ce au nom de la survie de son peuple : elle a même incendié ses terres pour faire fuir les conquérants. Au cours d’une bataille, elle capture un jeune Arabe qu’elle prendra, plus tard, comme amant. Elle a voulu vaincre par la chair, à la manière de Cléopâtre, mais elle fut vaincue par la foi du Bédouin.  Se sachant vaincue, elle avait ordonné à ses fils d’embrasser la nouvelle religion, avant d’aller livrer son ultime combat.

 

A l’instar d’Azwaw, elle a tout fait pour assurer la continuité de sa race. Mais elle n’avait pas le privilège de disposer du temps qu’avait Azwaw Aït Yafelman pour comprendre que ces cavaliers d’Allah ne s’intéressaient qu’aux âmes. L’amour qu’elle a pris comme défense ultime a joué en sa défaveur, mais pas pour son peuple. Cet amour pour le Bédouin, précédé par cette politique du tout pour tout, décriée par ailleurs, a causé sa perte, et celle du  royaume berbère. Dans le récit de Farès, elle tente de s’expliquer et de faire partager à l’assistance ses intentions lointaines :

 

«J’ai répondu

Mes turbulentes

Paroles et pensées

Au plus profond

lieu

Du Désert» (p. 158).

 

«J’ai incendié

Le pays de l’orgueilleuse

Kairouan,

Comme on

incendie

la face droite

de son

Propre cœur.

Mais l’homme

n’a

pas cru

en la justesse

de la femme, 

et,

traîtrise

de l’aveugle,

a couru

payer tribut

à la force

du Bédouin» (p. 156-157).

.  .  .  .  .  .  .  .  .

 

«et le fils

m’a vaincu

qui rallia

la force

du Bédouin» (p. 157-158).

 

 

Comme l’assistance lui oppose une incompréhension certaine, elle hausse le ton :

 

«Lève-toi

Homme

d’une terre

trop vieille

j’aurais voulu

vous sentir plus

jeunes

dans la lutte

du Bédouin.

C’est pourquoi

j’ai choisi

le Bédouin

celui de la

semence

plus vive» (p. 160).

«Levez-vous

Hommes d’Assistance

Et portez

votre murmure

A la

parole-mère» (p. 160).

 

Devant l’entêtement de ses interlocuteurs, «la Kahéna s’est mise en marche au-delà» de son peuple, sans jamais renier son amour à Koceila.

 

«Koceila !

Koceila !

Mon plus valeureux

Maître» (p. 163).

«Koceila

Mon premier

Maître…» (p. 164).