Université
Montpellier III – Paul Valéry
Arts et Lettres,
Langues et Sciences Humaines et Sociales
U.F.R.
I : Lettres, Arts, Philosophie, Linguistique, Psychanalyse
Littératures
française et comparée, arts du spectacle, musicologie
Doctorat de
l’Université Paul Valéry – Montpellier III
Thèse préparée en
cotutelle avec l’Université de Göttingen (Allemagne)
L’écriture du ‘je’
hybride
Le Quatuor
Algérien d’Assia Djebar
Sous la direction
de :
Mme Naget Khadda,
Université de Montpellier III
Mme
Membres du jury :
Mme Naget Khadda, Professeur, Université de Montpellier
III
Mme
M. Charles Bonn, Professeur, Université de Lyon
Mme Doris Ruhe, Professeur, Université de Greifswald
(Allemagne)
Date de la soutenance: juillet 2004
Résumé français de la
thèse, rédigée en allemand sous le titre
Ich-Entwürfe im hybriden Raum
Das Algerische Quartett von Assia
Djebar
2 L’écriture autobiographique: Concepts et définitions
2.1 L’écriture autobiographique en tant
qu’historiographie
2.2 L’écriture autobiographique en tant que
littérature
2.3 L’écriture autobiographique en tant que fiction
2.4 L’écriture autobiographique postcoloniale:
l’écriture du ‘je’ hybride
3.1 Assia Djebar et son rapport à l’écriture
autobiographique
3.2 Choix et présentation des textes
3.3 Le pacte autobiographique dans le Quatuor
Algérien
3.4 H/histoires: Identités hybrides
3.4.1 Typologisation
des H/histoires du Quatuor Algérien
3.4.2 L’histoire
autobiographique : thèmes de l’identité
3.4.3 H/histoires
liées : l’histoire autobiographique, l’histoire familiale et
3.5.1 Typologisation
des voix du Quatuor Algérien
3.5.2 La voix du ‘je’
autobiographique
3.5.2.1 ‘Je’ et ‘elle’ : diégèse du
(dé)voilement
3.5.2.2 ‘Elle(s)’ :diégèse biographique
3.5.2.3 ‘Nous’ : diégèse collective
3.5.2.4 ‘Je‘ et ‘tu’ : Le ‘je’
autobiographique et son double
3.5.3 Voix des femmes
algériennes
3.5.3.2 H/histoires en dialogue :
‘Historioralité’
3.5.4 Voix des
colonisateurs européens
3.5.4.1 Voix dépendantes masculines
3.5.4.2 Histoire en dialogue: Historiographie
3.5.5.2 Le ‘je’ dans l’espace intertextuel hybride
3.6 Mode(s): Regards réciproques
3.6.1 La catégorie du
mode dans le Quatuor Algérien
3.6.2.1 La perspective du ‘je’ narrant et du ‘je’
narré
3.6.3 Fictionnalisation:
Fiction et Imagination
4 Conclusion : l’esthétique de l’hybride dans
l’écriture
autobiographique d’Assia Djebar
L’écriture du ‘je’ hybride – le titre de la
présente étude annonce le texte autobiographique d’une auteure parlant
d’elle-même, se situant entre différentes cultures. Assia Djebar, est, à
l’heure actuelle, certainement l’auteure la plus connue d’Algérie et du
Maghreb. Née en 1936 à Cherchell, elle appartient, comme par exemple Mohammed
Dib, Mouloud Feraoun ou Kateb Yacine à une première génération d’écrivains qui,
au cours des années 50, fondent une littérature algérienne de langue française.
Dès le début, l’écriture djebarienne se situe donc dans un contexte culturel
hybride. Elle oscille entre la culture française, dans laquelle sont ancrées
l’intellectualité, l’éducation et la formation de l’auteur et la culture
arabo-musulmane (ainsi que berbère) qu’Assia Djebar qualifie de ‘culture de sa
sensibilité’ (Djebar 1999, 26). C’est dans ce sens que la biographie d’Assia
Djebar est certainement exemplaire pour celle de nombreux auteurs issus
d’espaces autrefois colonisés, et la réception de sa littérature se fait, par
conséquent, sur l’arrière-plan des théories postcoloniales, et ceci notamment
dans l’espace anglo-saxon.
Le premier roman d’Assia Djebar, La soif, paraît en 1957; depuis,
l’auteur a publié une vingtaine de textes littéraires, dont surtout des romans,
mais également deux recueils de nouvelles, un volume de poésies ainsi qu’une
pièce de théâtre.
Dans la présente étude, nous allons nous pencher sur l’œuvre
autobiographique d’Assia Djebar. L’analyse se concentre sur L’amour, la
fantasia (1985), Ombre sultane (1987) ainsi que Vaste est la
prison (1995). Les textes font partie d’un quatuor autobiographique
(inachevé jusqu’à présent), qu’Assia Djebar elle-même dénomme le Quatuor
Algérien.
La seule approche du Quatuor Algérien au moyen des qualifications
génériques proposées par la recherche ainsi que par le paratexte, suffit à
montrer que l’auteur, avec ces quatre tomes, ne présente pas une autobiographie
au sens traditionnel. Alors que la quatrième de couverture de la traduction
allemande de L’amour, la fantasia annonce au lecteur une autobiographie,
la dénomination générique de l’édition française est celle de roman
(tout comme celle d’Ombre sultane et de Vaste est la prison).
Djebar elle-même qualifie ses textes tantôt de
« semi-autobiographiques » (1999, 44) tantôt de « double
autobiographie » (1993, 21) ; elle nomme l’ensemble du Quatuor
une « série romanesque » (in Mortimer 1988, 201) mais également
« écriture autobiographique » (Imalhayène 1999, 24). Au niveau de la
recherche, la littérature propose souvent, et notamment pour L’amour, la
fantasia, le terme de « collective autobiography » (p. ex. Geesy
1996, 153), et l’aspect de la collectivité est également évoqué par des
qualifications telles que „autobiography in the plural“ (Huughe 1996, 287) ou
„autobiographie plurielle“ (Gafaiti 1998, 119) en français. L’un des phénomènes
les plus intéressants dans ce contexte est le constat du changement de genre à
l’intérieur d’un même texte. Ainsi Regaieg (1995) p. ex. part de l’idée que L’amour,
la fantasia commence comme autobiographie pour s’achever en tant que roman.
Winkelmann (2000) enfin désigne l’introduction de Vaste est la prison
comme un « récit véritablement autobiographique » (ibid. 74), la
première partie comme une « allégorie autobiographique » (ibid. 78),
tandis qu’elle perçoit dans la troisième partie la réalisation d’une
« autobiographie collective » (ibid. 91).
Toutes ces tentatives de qualifier le Quatuor Algérien au niveau des
théories génériques traduisent finalement la difficulté d’interpréter les
textes d’Assia Djebar au moyen de concepts et définitions relevant de
l’autobiographie européenne. Dans cette perspective, L’amour, la fantasia,
Ombre sultane et Vaste est la prison se rangent parmi les textes
d’un corpus autobiographique francophone qui, selon Ruhe/Hornung (1998, 1), n’a
cessé de croître, notamment durant ces dernières années.
Cependant, Ruhe/Hornung soulignent également que cette production de textes
autobiographiques postcoloniaux se distingue de l’autobiographie récente de
provenance européenne : « Les autobiographies postcoloniales sont le
fruit d’une évolution autonome » (ibid.), constatent-ils.
Mais quelles sont donc les caractéristiques de cette évolution
autonome ? Comment la définir au niveau théorique ? Comment et par
quel moyen saisir la différence entre l’écriture autobiographique européenne –
autant traditionnelle que moderne – et celle postcoloniale du Maghreb ?
Voici les questions primordiales que cette étude se propose d’éclaircir grâce à
l’analyse du texte d’Assia Djebar.
La théorie autobiographique européenne conceptualise les textes
autobiographiques qui voient le jour dans le sillage des Lumières et de
l’individualisation des sociétés européennes. Par conséquent, les définitions
qu’elle propose sont basées sur des concepts du ‘je’ ancrés dans la culture
européenne ainsi que sur ses traditions textuelles. Il n’est donc guère
étonnant que ses définitions soient confrontées à leurs limites lorsqu’il
s’agit d’analyser des textes autobiographiques provenant d’espaces culturels
hybrides à l’intérieur desquels différents concepts du ‘je’ ainsi que des
traditions textuelles diverses se superposent et s’entrecroisent de façon
multiple.
C’est de ce point que part la partie théorique de la présente étude. A
l’aide d’un aperçu diachronique de la recherche, nous présentons les concepts
et définitions européens essentiels de l’autobiographie (chapitres 2.1-2.3).
Deux objectifs sont ainsi fixés : partant de ces définitions de
l’autobiographie européenne, nous élaborerons dans un premier temps une
approche en vue d’une conception de l’écriture autobiographique postcoloniale
(chapitre 2.4). Dans un deuxième temps, nous souhaitons réfuter un préjugé qui
persiste également dans la recherche autobiographique récente, à savoir que
l’autobiographie – en tant qu’expression littéraire spécifique de l’homme se
concevant en tant qu’individu – constituerait un genre d’origine européenne. A
titre d’eexemple, cette discussion sera menée autour de l’existence d’un genre
autobiographique dans la littérature arabe.
Ainsi se cristallise un premier point central de la conception de
l’autobiographie formant la base de cette étude. L’écriture autobiographique
postcoloniale est comprise comme ‚hybride’ en ce sens qu’elle superpose et
enchevêtre les traditions textuelles autobiographiques issues de différents espaces
culturels. Donc, si le titre de cette étude recourt à une des figures centrales
de la théorie postcoloniale, l’hybridité, celle-ci se réfère non seulement à
l’identité du sujet s’exposant dans l’autobiographie, mais également à la
structure du texte. L’une des exigences centrales de Bhabha (1994), à savoir de
ne plus poser de questions concernant l’identité en partant d’un lieu fixe mais
en partant des espaces intermédiaires, doit être ainsi appliquée à la structure
textuelle et à l’appartenance générique des textes. Car, même si la littérature
maghrébine francophone – et, dans cette littérature, l’écriture
autobiographique – est rédigée en langue française, l’une de ses
caractéristiques essentielles n’en demeure pas moins le fait qu’elle véhicule
‘à côté’ ou ‘derrière’ cette langue d’autres systèmes culturels qu’elle insère
dans sa structure textuelle.
De ces réflexions se dégage l’approche méthodique servant de base à la
présente analyse textuelle du Quatuor Algérien. Une analyse
narratologique comprenant trois points centraux est effectuée en vue d’écrire
la structure textuelle hybride ainsi que l’identité elle aussi hybride du ‘je’
autobiographique.
L’analyse des « thèmes » (cf. chapitre 3.4) porte son regard sur
la spécificité de la construction identitaire, donc sur les énoncés de l’auteur
concernant sa vie. Le chapitre « Voix » (3.5) analyse essentiellement
les procédés du ‘je’ autobiographique pour parler de soi-même, tout en portant
une attention particulière à l’une des caractéristiques centrales du texte, la
polyphonie. Enfin, dans le chapitre « Mode(s) » (3.6) la mise en
perspective(s) des événements est analysée. Dans un chapitre distinct, nous
analyserons les spécificités du mode fictionnel utilisé dans le Quatuor
Algérien.
Cette analyse textuelle est précédée par un chapitre introducteur dans
lequel nous expliciterons le rapport de l’auteur envers l’écriture
autobiographique (3.1). Suivent la présentation des textes tant au niveau du
contenu que sur le plan de la macrostructure (chapitre 3.2) et un chapitre où
la question du pacte autobiographique dans le Quatuor Algérien est
posée. Au moyen d’une ‘variante transculturelle’ d’un pacte autobiographique –
ainsi que grâce à toutes les autres caractéristiques structurelles mentionnées
ci-dessus, propres au Quatuor Algérien – l’ancrage de l’écriture
djebarienne dans un espace culturel hybride sera démontré.
•
La
problématique centrale de l’autobiographie ainsi que sa fascination résident,
entre autres, dans son statut générique ambigu entre littérature et
historiographie.
•
Dans
une perspective historique, on peut prétendre que pendant la plus grande partie
de son existence, l’autobiographie n’est pas considérée comme un genre
littéraire.
•
Dès
l’émergence du genre autobiographique (que la recherche situe avec les Confessions
de Saint Augustin, soit environ en l’an 400 après J.-C.), et jusqu’au XIXe
siècle (le siècle ‘classique’ du genre), l’autobiographie est jugée d’après son
utilité : elle est considérée comme source de savoir sur l’Homme, sur sa
civilisation et sa culture. Dans cet élan, le philosophe allemand Herder
formule en 1883 son projet de rédiger une « Histoire de la civilisation
humaine » en se basant sur les autobiographies des hommes célèbres.
•
Dans
la même optique, Georg Misch entreprend de rédiger son « Histoire de
l’autobiographie », commencée en 1907 (et achevée en 1949 seulement, de
manière posthume).
•
Misch,
disciple de Wilhelm Dilthey, le grand théoricien de l’herméneutique, formule
son projet dans cette tradition philosophique. Dilthey (1927) avait jugé
l’autobiographie comme représentation idéale de l’homme par lui-même. Dans
l’autobiographie, l’homme témoignerait de son savoir sur lui-même, exprimerait
sa connaissance de lui-même. Il faut cependant ajouter que Misch est aussi le
premier à avoir considéré l’autobiographie en tant que genre littéraire.
•
L’une
des thèses les plus importantes qui aient été formulées dans cette tradition
herméneutique de la recherche sur l’autobiographie, c’est que l’autobiographie
serait un phénomène exclusif de la littérature et de la culture européennes.
Des chercheurs comme Gusdorf (1956) par exemple ont affirmé que la condition
culturelle de l’existence de l’autobiographie serait la conception de l’Homme
en tant qu’individu.
•
Cette
perspective nie l’existence d’ des ? autobiographies en dehors de la
sphère de la littérature européenne, p. ex. dans la littérature arabe
classique.
•
Cette
thèse est formulé à nouveau dans le cadre de la recherche sur la littérature
maghrébine francophone. Vu le nombre remarquable d’autobiographies publiées
dans la phase de la constitution de cette littérature (dans les années
cinquante), on prétend que ce genre se serait constitué au Maghreb dans la
mouvance de la colonisation française qui aurait déterminé une démarche
d’autonomisation de l’individu dans ces sociétés jusque là essentiellement
tribales.
•
Cependant,
on considère ces premiers textes autobiographiques de la littérature maghrébine
(p. ex. Le fils du pauvre de Feraoun ou La colline oubliée de
Mammeri) non pas comme de ‘vraies’ autobiographies, mais plutôt comme des
témoignages de vie. A travers
le regard d’un sujet individuel, ces textes montreraient les réalités d’une
société colonisée. L’intérêt pour ces textes ‘documentaires’ provient des deux
côtés de la Méditerranée : au Maghreb, on veut se montrer soi-même et
montrer sa culture envers l’Autre, le colonisateur, tandis qu’en France, on
recherche des textes des sociétés colonisées, à cause d’un goût pour les textes
‘exotiques’ d’une part et, pour une certaine catégorie de lecteurs, dans une
perspective de solidarité avec les peuples colonisés d’autre part.
•
Pour
conclure, on peut prétendre qu’au Maghreb aussi, l’écriture autobiographique de
la première heure est considérée plutôt comme un genre historiographique que
comme un genre littéraire.
•
Pendant
les années 50 et 60, l’intérêt de la recherche sur l’autobiographie
change : on favorise, au détriment du contenu, l’analyse de la forme,
c’est-à-dire la structure narrative des textes autobiographiques.
•
L’intérêt
principal de cette nouvelle approche envers les textes autobiographiques est de
formuler une définition de l’autobiographie apte à distinguer celle-ci des
autres genres littéraires, p. ex. des mémoires, du journal intime, mais aussi
du roman.
•
Les
chercheurs (v. Pascal 1965; Shumaker 1989 [1954]) retiennent les
caractéristiques narratives principales de l’autobiographie qui la définissent
comme récit d’une personne sur sa vie, raconté sous une perspective
rétrospective et avec une vue d’ensemble sur la vie. Dans l’autobiographie,
l’auteur explicite le sens, la cohérence, l’unité de sa vie. Il témoigne de la
connaissance et de la compréhension de sa vie. L’autobiographie est donc
caractérisée par une narration chronologique (niveau temporel) et téléologique
(niveau logique).
•
Cependant,
cette définition implique de reconnaître que l’autobiographie n’est pas une simple
représentation du passé et de la réalité historique, mais qu’elle est un texte construit.
Pour bien ordonner les événements de sa vie, l’auteur choisit une structure
précise, celle que le lecteur reconnaîtra comme étant celle de
l’autobiographie.
•
On
reconnaît donc que l’autobiographie est, de par sa forme spécifique, de par sa
mise en œuvre artistique un texte littéraire. Dès lors, se pose pour la
recherche de cette période le problème de distinguer le roman (racontant
l’histoire d’un ‘je’ fictif) de l’autobiographie (racontant l’histoire d’un
‘je’ réel).
•
Pour
résoudre ce problème, on prétend (Segebrecht 1989) que l’autobiographie, par
opposition au roman, est caractérisée par une intention autobiographique
formulée par son auteur.
•
Le
critère de l’intention autobiographique distinguant autobiographie et
roman est précisé et reformulé dans le cadre de l’esthétique de la réception,
notamment par
•
En
développant son concept du « pacte autobiographique », Lejeune
définit l’autobiographie en tant que communication spécifique entre auteur et
lecteur. Le grand théoricien français de l’autobiographie précise qu’en
utilisant son propre nom dans le texte autobiographique ou en déclarant que le
personnage principal renvoie bien à lui, l’auteur, celui-ci propose un contrat
au lecteur dans lequel est défini le mode de réception du texte. C’est ainsi
que, toujours d’après Lejeune, le lecteur peut faire confiance à l’auteur que
ce dernier présentera l’histoire de sa vie en toute sincérité et vérité.
•
L’idée
du pacte autobiographique, bien qu’elle soit la définition de l’autobiographie
la plus courante de nos jours, a été élargie et modifiée.
•
Lecarme/Lecarme-Tabone
(1997) p. ex. distinguent, en se référant à Genette (1987), un pacte épitextuel
d’un pacte péritextuel. En général, ils préfèrent la notion de ‘testament’ à
celle de ‘pacte’, car il s’agirait plutôt d’une déclaration unilatérale de la
part de l’auteur et non pas d’un contrat conclu de façon réciproque.
•
Bruss
(1974) regrette que le pacte autobiographique dans la conception de Lejeune néglige le contexte historique et
culturel. Sa reformulation du pacte se fonde sur une analogie entre genres
littéraires et actes de parole (Bruss se réfère aux linguistes Austin et
Searle). Bruss prétend que les caractéristiques narratives d’un texte (comme
les actes de paroles) ne peuvent être séparées de leur contexte historique.
Ainsi, l’ensemble des ces caractéristiques, interprétées dans un contexte
historique et culturel spécifique déterminerait la conception d’un genre. La
thèse principale de Bruss est donc que les genres littéraires sont des entités
variables parce qu’elles sont tributaires du contexte culturel et historique.
•
Avec
la définition de Bruss, nous nous rapprochons dans une première étape de notre
conception de l’autobiographie postcoloniale. Jusqu’à nos jours,
l’autobiographie a été définie à partir du contexte européen, c’est-à-dire à
partir de la conception du ‘je’ occidental et des réalités des sociétés
européennes. L’analyse des textes autobiographiques d’autres cultures exigerait
par contre de tenir compte des contextes culturels différents dont ils sont
issus, par conséquent des modalités propres à une civilisation donnée
d’exprimer l’individualité.
•
Dans les années 70 et 80,
l’autobiographie et sa conception théorique se trouvent renouvelées lors de la
publication de quelques textes autobiographiques – entre autres – des Nouveaux
Romanciers.
•
Ces Nouvelles
Autobiographies – désignation proposée par Alain Robbe-Grillet (1987) à
cause de leurs similitudes avec le Nouveau Roman, doivent être
considérées dans le contexte des changements épistémologiques déclenchés par le
poststructuralisme et le déconstructionnisme.
•
Deux thèses développées dans
ce nouveau contexte épistémologique sont importantes pour la redéfinition
l’autobiographie :
o
La langue précède le sujet/la
réalité extérieure: l’être – comme en général toute réalité extérieure –
n’existe que par la langue, est construit dans la langue. (cf. p.ex. Foucault)
o
La langue est un système
autoréférentiel, qui ne peut renvoyer à une réalité extérieure ni la mimer.
(cf. p.ex. Derrida, Barthes)
•
Par conséquent, tout discours
‘référentiel’ – dont l’autobiographie – est jugé impossible. L’autobiographie ne
serait que construction langagière et donc fictive. La représentation du ‘je’
authentique est déclarée impossible, le ‘je’ serait toujours fiction.
•
La théorie du
poststructuralisme rejoint celle de la psychanalyse lacanienne. D’après Lacan
(cf. Le stade du miroir, 1949), le ‘je’ ne peut capter une image
authentique de soi dans le miroir, tout essai de se connaître n’aboutit qu’à
une méconnaissance de soi. Le je reste étranger à soi-même (Lacan parle
du « Je est un autre »).
•
Pour exprimer cette nouvelle conception
de l’être et de l’identité, les auteurs de l’autobiographie renouvelée se
servent de procédés narratifs autres que ceux de l’autobiographie classique. La
Nouvelle Autobiographie est caractérisée par les procédés narratifs
suivants :
o
la multiplication des voix
narratives (textes polyphoniques, plusieurs voix narratives offrent des
versions différentes du passé),
o
l’alternance de l’autodiégèse
et de l’hétérodiégèse (pour exprimer une distance, voire une méconnaissance
entre narrateur et personnage du passé),
o
la focalisation interne du
récit à partir du ‘je narré’. (pour montrer un narrateur renonçant à
interpréter le narré d’après son point de vue supérieur, exprimant plutôt une
certaine méconnaissance de son histoire),
o
l’utilisation du présent au
lieu des temps du passé (puisque la construction du sujet se poursuit dans la
narration),
o
l’utilisation des procédés
métafictionnels (pour rendre transparent le procédé de mémorisation et de la
« construction langagière du passé » par l’auteur).
•
En plus de la dénomination de
« Nouvelle Autobiographie », la recherche a proposé de classifier ces
textes autobiographiques dans une nouvelle catégorie générique, celle de l’autofiction.
•
La dénomination d’autofiction
renvoie à une proposition faite par Serge Doubrovsky qui, en 1977, sous-titre
ainsi son texte autobiographique Fils. Dans ce texte, Doubrovsky
tenait en premier lieu à réaliser la coexistence d’un pacte fictionnel avec un
pacte référentiel, ‘cas’ jugé impossible par Lejeune. Une mise en théorie de
l’autofiction a aussi été faite par Colonna (1989) par la suite.
•
Pendant la dernière décennie,
la recherche sur l’autobiographie s’oriente dans deux sens nouveaux:
•
Premièrement, elle se penche
de plus en plus sur les implications culturelles de l’écriture
autobiographique, et ceci notamment dans le cadre des études postcoloniales et
des études culturelles (Cultural Studies). Cette prise en considération du
contexte culturel de l’autobiographie est entre autre due au fait que la
recherche européenne tient de plus en plus compte de textes autobiographiques
provenant d’autres espaces culturels, notamment des espaces postcoloniaux.
•
Deuxièmement, elle s’ouvre
vers d’autres disciplines. Dans leur analyse des textes autobiographiques, les
lettres modernes sont rejointes p. ex. par l’ethnologie, la psychologie ou ce
qu’il est à présent convenu d’appeler l’anthropologie culturelle.
•
Au centre de l’intérêt de
cette nouvelle approche interculturelle et interdisciplinaire se trouve
l’analyse des différentes conceptions de l’identité humaine que l’on ne perçoit
pas comme catégorie universelle, mais qui se trouve déterminée de façon
historique aussi bien que culturelle (cf. p. ex. Eakin 1992). Dans ce contexte,
la théorie culturelle (Kulturtheorie) selon laquelle une évolution culturelle
se serait développée vers une forme suprême de conception identitaire –
l’individualisme selon le modèle occidental – se voit réfutée.
•
Au niveau textuel, on
constate une différence dans les contenus et les structures narratives des
textes autobiographiques provenant de différents contextes culturels. Les
définitions et concepts européens se révèlent insuffisants et en partie
inadaptés, voire impropres à l’analyse.
•
En nous basant sur les
résultats obtenus jusqu’à présent par la recherche, nous présentons notre
conception d’une écriture autobiographique postcoloniale:
•
L’autobiographie
postcoloniale est caractérisée par ce qu’on peut appeler le ‘retour du
référent’. La notion de référence, que la conception poststructuraliste de
l’autobiographie avait éliminée, ‘revient’ dans le contexte postcolonial.
Néanmoins, utilisée dans un contexte postcolonial, elle se réfère moins à
l’objet désigné qu’à l’acte de dénomination, à la relation entre signifiant et
signifié. Le retour du référent dans l’écriture autobiographique postcoloniale
n’équivaut donc pas à revenir à une conception herméneutique de
l’autobiographie. Le ‘je’ s’exprimant dans le texte n’est pas à considérer
comme un ‘je’ essentialiste, c’est-à-dire comme un être existant avant la
langue, repérable ‘derrière’ le texte. Bien plus, l’auteur construit son
identité dans la langue, il s’exprime au moyen d’une certaine structure
narrative. Son identité, référentielle, est ainsi production dans la langue, et
non pas produit ‘derrière’ la langue. Dès lors, elle n’est pas une entité
inchangeable, mais une esquisse identitaire « ouverte ». Dans
l’autobiographie postcoloniale, fiction et référence ne sont plus des
catégories antagonistes, mais la fiction (la construction du ‘je’ dans la
langue) sert plutôt de mode de représentation.
•
De plus, une conception
postcoloniale de l’autobiographie conçoit cette dernière comme un phénomène
traversant les cultures et les temps. La thèse de l’origine de l’autobiographie
et l’exclusivité de sa pratique en Europe doivent être revues et corrigées. En
guise d’illustration, nous démontrons l’existence d’un genre autobiographique
dans la littérature arabe classique. Pour ce faire, nous nous basons sur des
recherches récentes développées dans le contexte de la théorie postcoloniale
(p.ex. Reynolds 2001). D’après elles, les caractéristiques principales de
l’autobiographie arabe classique sont
o
une
anxiété/hésitation exprimée par l’auteur de publier sa vie intime,
o
une
connexion établie entre l’histoire familiale et l’histoire individuelle de
l’auteur,
o
une
structuration épisodique plutôt que la mise en ordre du récit dans une
structure chronologique/téléologique,
o
une
connexion/„intertextualité“ avec d’autres textes des auteurs, les
autobiographies ne sont pas des textes clos,
o
l’adoption
d’une narration hétérodiégétique pour parler de soi-même,
o
l’insertion
de passages lyriques insérés pour exprimer des sentiments,
o
la
narration de visions et des passages oniriques (qui, pour les auteurs, ne
relèvent pas de la fiction mais représentent un mode de connaissance).
•
Pour nous, l’écriture
autobiographique provenant des espaces postcoloniaux et, par là même, d’un
contexte intertextuel, voire transculturel, unit ou bien « hybride »
les traditions textuelles ainsi que les différents concepts de l’identité des
différentes cultures dont elle est issue.
•
Pour rendre compte de
l’hybridation de l’écriture autobiographique postcoloniale, on peut se servir
de l’image d’une écriture, réunissant plusieurs strates culturelles dans sa
profondeur. Cette image renvoie aussi à l’image du palimpseste, métaphore
importante dans le contexte des études postcoloniales et apte à rendre compte
du processus de la réécriture des genres dans un contexte interculturel.
•
En ce qui concerne la
dénomination générique de l’autobiographie postcoloniale, nous contestons la
distinction en sous-genres, procédé souvent utilisé pour exprimer une
spécificité culturelle de l’écriture autobiographique (comme p. ex. Auto-historio-graphie,
Donadey 1998, Polybiographie, Maximin 1998). A notre avis, ce procédé
perpétue l’idée d’une ‘vraie’ autobiographie qui serait l’européenne,
l’autobiographie des espaces postcoloniaux serait par contre une variante ou
une dérivation de celle-ci.
•
A notre avis, il faudrait
plutôt généraliser en parlant d’écriture autobiographique (nous utilisons le
terme Autobiographik en allemand), quelle que soit l’origine culturelle
du texte autobiographique.
•
Pour l’analyse des textes
autobiographiques, il s’agit de déceler les procédés narratifs avec lesquels
les auteurs construisent leur identité dans le texte. Se consacrer en
particulier aux textes autobiographiques du Maghreb, cela signifie faire
apparaître les couches cachées dans la structure profonde du texte, couches qui
sont à considérer comme l’expression des formes narratives précoloniales du je,
c’est-à-dire arabes mais aussi berbères.
•
La caractéristique biographique
la plus importante d’Assia Djebar est sa vie dans un espace
« entre »: elle vit et écrit entre les cultures, entre les langues ou
bien, comme elle l’a exprimé, « sur les marges » des langues:
Rester sur les marges
d’une, de deux ou trois langues, frôler ainsi le hors-champ de la langue et de
sa chair, c’est évidemment un terrain-frontière, hasardeux, peut-être
marécageux et peu sûr, plutôt une zone changeante et fertile, ou un no man’s
land, ou… (Djebar 1999, 30)
•
La langue d’écriture d’Assia
Djebar est le français. Pourtant, il faut concevoir ce français comme
« assiégé » (Djebar 1999) par deux autres langues, l’arabe et le
berbère (qui sont des langues orales), structurant l’identité de l’auteur.
C’est pourquoi Assia Djebar se définit aujourd’hui plutôt comme écrivain
francophone qu’écrivain de langue française.
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Pourtant, l’écriture
djebarienne n’a pas été une écriture francophone dès le début. Ce n’est
qu’après une période d’absence littéraire durant une dizaine d’années, période
qu’elle appelle « ma longue période de silence » (Imalhayène 1999,
14), que Djebar conçoit son écriture comme francophone.
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Pendant ces années de
silence, ce n’est pas seulement son rapport vis-à-vis de la langue française
qui change, mais aussi son rapport envers l’écriture autobiographique. Les deux
développements sont, à notre avis, liés l’un à l’autre.
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Assia Djebar écrit ses quatre
premiers romans (de La soif aux Alouettes naïves) sans concevoir
la langue française comme problématique (mais plutôt comme « langue
neutre ») ; de plus, elle opte consciemment pour le mode fictionnel.
Son but est d’écrire le plus loin possible d’elle-même. Elle parle d’une
« écriture masquée », prétend qu’elle se serait avancée dans la
littérature comme « la Mauresque voilée en pleine rue » (Djebar
1999c.v., 98).
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L’écriture voilée, elle la
met en rapport avec son éducation de femme arabe. Elle explique qu’on lui avait
appris à ne jamais parler d’elle-même, de ne jamais utiliser la première
personne du singulier ou bien – si jamais il était inévitable d’évoquer sa
propre personne – de parler au moins « de façon anonyme » (Djebar
dans Zimra 1994, 213).
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Dans L’amour, la fantasia,
Assia Djebar explique que parler de soi-même possède une connotation impudique
dans l’arabe dialectal de son enfance, cette connotation étant liée au
processus de « se mettre à nu ». C’est pourquoi tout discours
autobiographique serait lié à un sentiment de pudeur, de honte et, pire, à un
sentiment de violence physique. (Elle intitule Violence de l’autobiographie
l’un de ses essais, en 1999). D’après Djebar, l’écriture autobiographique
menace l’intégrité corporelle de la femme.
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Cependant, en rédigeant les
Alouettes naïves, Djebar insère une expérience vécue de sa vie au milieu du
roman. Lorsqu’elle s’en rend compte, elle choisit de cesser complètement son
activité littéraire, préfère arrêter complètement d’écrire au lieu de prendre
le risque de ‘se dévoiler’ en public.
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De plus, pendant ce temps, le
français se révèle de plus en plus être une langue problématique pour elle:
elle commence à le concevoir comme la langue de l’ancien colonisateur, donc de
l’ancien ennemi. Utiliser cette langue pour une narration autobiographique est
pour elle problématique, en particulier parce que cela implique une mise à nu
non pas devant les siens mais devant les autres, voire devant les ennemis.
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Commence alors la période de
non-publication littéraire dans sa vie (entre 1968 et 1980). Pendant ce temps,
Djebar se consacre à d’autres travaux et d’autres formes de publication dont la
rédaction d’un essai politique, la mise en scène de pièces de théâtre (entre
autres de Cortázar), des enquêtes journalistiques et sociologiques et son
travail de metteur en scène cinématographique: elle réalise La Nouba des
femmes du Mont Chenoua (1978) ainsi que La Zerda ou le chant de l’oubli
(1982).
•
C’est en faisant ce détour
par le cinéma que Djebar retrouve son travail littéraire. En 1980 elle publie
un recueil de nouvelles, Femmes d’Alger dans leur appartement, puis en
1985 le premier volet du Quatuor : L’amour, la fantasia. Le
tournage du film est une expérience particulièrement importante pour les œuvres
littéraires de cette deuxième phase, et ceci pour deux raisons:
•
premièrement, il met l’auteur
en contact avec un arabe (et berbère) oral, le parler des femmes algériennes,
qu’elle essaie de reproduire dans l’audio-visuel. Ces voix féminines, elle les
reconnaît comme une partie de son identité refoulée jusque là sous la strate du
parler et de l’écriture français. Le projet pour son écriture est dès lors
d’insérer ses autres langues, l’arabe et le berbère, dans l’écriture française
qui devient de ce fait une écriture francophone.
•
deuxièmement, à cause de ces
voix de femmes, Djebar se rend compte de la façon dont l’Histoire est ‘écrite’
au Maghreb : ce sont les narrations de femmes qui transmettent les récits
historiques d’une génération à l’autre.
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Les femmes lui donnent donc
l’exemple du souvenir à ressusciter, dont aussi sa propre histoire qu’elle ne
veut plus exclure de sa littérature.
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Avec la publication de L’amour,
la fantasia commence donc ce que l’auteur elle-même appelle « le
second cycle » (Imalhayène 1999, 22) de son œuvre. Dans ce texte,
ainsi que dans les deux volumes suivants du Quatuor, Djebar invente une
forme particulière de raconter sa propre histoire.
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Nous caractérisons cette
forme particulière « d’écriture du je hybride », et ceci pour deux
raisons :
•
premièrement, dans le Quatuor,
Assia Djebar mélange différentes notions du sujet, voire celle de l’Occident et
celle du Maghreb (hybridation au niveau de la conception du sujet)
•
deuxièmement (et ceci suite
au premier point), Assia Djebar mélange deux formes narratives d’une écriture
de soi, inscrites dans deux traditions de deux cultures (hybridations au niveau
de la forme narrative).
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La question de savoir quels
textes de l’œuvre de Assia Djebar font partie du Quatuor Algérien, n’a
jusqu’à présent pas encore trouvé de réponse claire dans la critique de l’œuvre
djebarienne.
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Ceci est d’abord dû au fait
que l’unité de L’amour, la fantasia, Ombre sultane et Vaste
est la prison ne ressort ni des textes ni du paratexte (interview de
l’auteur, quatrième de couverture etc.) sans ambiguïté.
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Nous prétendons que leur
unité peut être prouvée de façon implicite premièrement grâce au contenu
et deuxièmement à l’aide de la structure spécifique caractéristique des trois
textes.
•
Dans ce chapitre, nous
résumons brièvement le contenu de L’amour, la fantasia, Ombre sultane
et Vaste est la prison. Au moyen de rapports quant au contenu entre les
trois textes, nous démontrons dans un premier temps leur l’unité. (p ex
histoires croisées des narratrices des trois textes).
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Dans ce chapitre nous
dégageons l’analogie structurelle de L’amour, la fantasia, Ombre
sultane et Vaste est la prison. Nous prétendons que cette structure
est unique à l’intérieur de l’œuvre complète de Djebar et qu’elle justifie donc
l’unité des trois textes.
•
Parmi cette analogie
structurelle nous comptons :
o
la construction antonymique
des titres,
o
la division des textes en
trois grandes parties,
o
l’arrangement de ces parties
selon un ‘principe 2-à-1’. Ceci signifie que chaque fois deux parties (soit en
raison du contenu soit en raison de la structure) étroitement liées se situent
face à une partie séparée,
o
un réseau épais composé de
titres, d’épigraphes et de passages en italiques, dans lequel Assia Djebar
insère les trois grandes parties du texte.
•
Jusqu’à présent, la recherche
a évité de procéder à une analyse approfondie du pacte autobiographique dans le
Quatuor Algérien. Les chercheurs ont soit omis la question, soit
constaté brièvement l’absence d’un pacte autobiographique dans la conception de
Lejeune (1973). C’est pourquoi on a parlé par exemple de « l’échec »
du projet autobiographique d’Assia Djebar (Regaieg 1995).
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Nous reprenons ici la
question du pacte autobiographique lors d’une analyse qui tient compte du
contexte interculturel de l’écriture autobiographique d’Assia Djebar. A notre
avis, le Quatuor Algérien est caractérisé par un pacte autobiographique
marqué par des spécificités dues au contexte interculturel dont ce texte est
issu.
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Nous constatons dans un
premier temps que le pacte autobiographique se distingue de sa conception
classique formulée par Lejeune (1972) : dans aucun des trois textes, la
narratrice ne porte ni le nom civil de l’auteur (Fatima Zohra Imalhayène) ni
son pseudonyme (Assia Djebar). De plus, les trois textes portent le sous-titre
de roman, et le lecteur cherche en vain la déclaration de l’auteur dans
laquelle elle annonce son projet autobiographique ; tout au contraire,
l’auteur s’exprime de façon ambiguë sur le statut générique de son œuvre,
notamment dans L’amour, la fantasia : « L’autobiographie pratiquée
dans la langue adverse se tisse comme fiction [...] (AF
243) » dit-elle, ou bien : « Ma fiction est cette
autobiographie qui s’esquisse […] (AF 244) ».
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D’autre part, le pacte
autobiographique du Quatuor Algérien n’est pas non plus comparable aux
conceptions renouvelées du pacte, caractérisant par exemple
l’autofiction : bien que celle-ci soit caractérisée par un pacte
fictionnel (comme c’est le cas dans les trois textes du Quatuor Algérien
de par le sous-titre roman), elle exige, tout comme le pacte dans sa
forme classique, que le nom de l’auteur soit conservé ou que celui-ci reste au
moins reconnaissable à partir du nom du protagoniste principal (par exemple en
se servant des initiales du nom de l’auteur, ou un nom renvoyant à celui de
l’auteur, [Lecarme/Lecarme-Tabone 1997). Or, la narratrice d’Ombre sultane
et de Vaste est la prison s’appelle Isma, un nom complètement différent
de celui de l’auteur.
•
A première vue, on ne peut
que constater la ressemblance entre la vie de l’auteur et celle de la narratrice
principale, ce qui permettrait de classifier le texte comme un « roman
autobiographique ».
•
Cependant, une analyse plus
approfondie révèle qu’Assia Djebar offre bel et bien un pacte autobiographique
au lecteur ; celui-ci est caractérisé par deux spécificités :
•
Premièrement, nous présentons
le pacte autobiographique du Quatuor Algérien comme ‘pacte
autobiographique voilé’ : la proposition faite par Assia Djebar au lecteur
de lire son texte comme une autobiographie n’est repérable que si l’on tient
compte du paratexte épitextuel (Genette 1987), c’est-à-dire en se basant sur
des interviews de l’auteur et des textes scientifiques présentant son œuvre.
Dans plusieurs interviews et lors de plusieurs de ses conférences, Djebar a
affirmé de manière explicite que le Quatuor Algérien devait être
considéré comme son œuvre autobiographique :
C’est un quatuor dans
lequel je peux regarder mon enfance, mon adolescence, ma formation, jeter un
coup d’œil sur ma vie, parce qu’avec l’âge évidemment, je peux la regarder comme
si c’était celle d’une autre. Donc, je me suis essayée à cette tentation de
l’autobiographie dans la maturité. (Djebar 1993, 19)
•
Dans sa thèse, elle s’exprime
clairement sur le statut de la narratrice de Vaste est la prison. Elle y
déclare que « l’auteur surgit derrière la première narratrice »
(Imalhayène 1999, 122).
•
Dans Vaste est la prison,
la narratrice raconte l’histoire de la prise d’une photo lors de ses premiers
jours de classe. Cette photo est publiée dans un journal scientifique qui lui
adjoint une remarque de l’auteur renvoyant le lecteur à Vaste est la prison :
« Dans Vaste est la prison j’ai raconté l’histoire de cette
photo » (World Literature Today 1996 70 :4, 786). L’auteur
dévoile donc son identité en se servant d’un procédé mi-textuel, mi-iconographique
et en établissant un jeu entre texte et paratexte. En tous cas, le lecteur a
besoin d’explications données dans le paratexte pour reconnaître l’identité de
l’auteur.
•
Deuxièmement, nous présentons
le pacte autobiographique comme un ‘pacte généalogique’. Dans le Quatuor
Algérien, Assia Djebar ne se dévoile pas en utilisant son propre nom, mais
en se servant des noms de sa tribu et de sa famille maternelle (ce qui peut
être également vérifié d’après le paratexte).
•
Dans Vaste est la prison,
la narratrice se présente comme l’arrière petite-fille de Malek el-Berkani,
famille dont elle raconte l’histoire tout au long de la troisième partie de ce
texte :
Je lis l’inscription en
arabe. La stèle a été inaugurée quelques années auparavant : elle marque
le centenaire de la dernière insurrection, dans ces montagnes, au siècle
dernier, en 1871. En l’honneur, dit l’inscription, de Malek el-Berkani. Je
rêve ; je souris. Ne pas dire à l’équipe que je suis simplement par ma
mère et le père de ma mère (est-ce la généalogie la plus féconde, celle qui
entrecroise la filière maternelle et celle d’un des pères ?) la
descendante directe de ce combattant […]. (VP 321 f.)
•
Il en va de même dans L’amour,
la fantasia où sont repris le nom et l’histoire de la famille des Berkani
(p.ex. AF 200-201). La narratrice se dévoile en tant que descendante de
celle-ci, comme membre du collectif des femmes « où ma filiation
maternelle crée le lien » (AF 225).
•
Dans Vaste est la prison et
dans L’amour, la fantasia, Djebar évoque également le prénom de
son père, Tahar (qu’elle reprend par exemple pour la dédicace de sa thèse)
ainsi que celui de sa mère Bahia.
•
Par la révélation de son
identité familiale, Assia Djebar souligne l’importance de sa généalogie dans sa
vie individuelle. Dans le Quatuor Algérien, elle ne se dévoile comme
individu que « protégée » en tant que membre de sa famille. C’est
ainsi qu’elle inscrit aussi le Quatuor Algérien dans une pratique de
l’autobiographie arabe classique où la narration de l’histoire familiale de l’auteur
prend une place importante (l’autobiographie d’Ibn Khaldoun en donne un bon
exemple).
•
Par rapport au critère des
noms propres, il convient également de constater les points suivants :
•
Dans L’amour, la fantasia,
la narratrice reste anonyme, tandis que dans Ombre sultane et dans Vaste
est la prison, elle s’appelle Isma. En utilisant ce nom pour sa
protagoniste, Djebar insère un signe de fiction dans son texte qui semble
contredire l’idée d’un pacte autobiographique. Il faut cependant remarquer que
premièrement, la fiction du nom Isma est annulée par un jeu de
dédoublement. A la fin de Vaste est la prison, la narratrice elle-même
rend l’acte de sa dénomination transparent, en demandant : « Vais-je
appeler à nouveau la narratrice Isma? » (VP 331). Par ce procédé, l’auteur
rend la fiction du nom elle-même fictive et contribue à la situation paradoxale
selon laquelle le lecteur d’un texte autobiographique doute de la fictionnalité
de celui-ci. Néanmoins, il faut rajouter que la narratrice n’efface pas non
plus le dernier doute en se présentant à la fin avec son propre nom.
•
Deuxièmement, en s’essayant à
une interprétation tenant compte du contexte culturel arabe, on peut retenir le
côté symbolique du nom d’Isma : avant tout, ce prénom est construit sur le
radical « ism » qui signifie « nom ». Dans la tradition
musulmane, tout récit, comme tout geste de la vie, se déroule après la
profération rituelle « bism illah » c’est-à-dire « au nom de
Dieu ». En ouverture d’un récit (conte, légende, hagiographie…) mais aussi
en ouverture des autobiographies comme le montre encore une fois l’exemple de
l’autobiographie d’Ibn Khaldoun (Ibn Khaldoun 2002, 3), la narration est
subordonnée à la volonté de Dieu. L’écriture d’Assia Djebar, tout en devenant
profane, n’a pas perdu la mémoire de la narratique du terroir.
•
De plus, Penot (1996), dans
son dictionnaire des noms arabes, traduit la signification du prénom féminin Isma
par „impeccabilité, perfection, fierté, murailles, protection“ (152).
L’orientaliste Jaroš (1997, 26) explique que le substantif Isma
rassemble les charismes attribués par Dieu aux prophètes pour protéger ceux-ci
lors de leurs tâches difficiles à accomplir, pour les protéger du péché. Dans
le cas d’Assia Djebar, le choix du nom d’Isma serait donc la « protection »
qui l’aiderait à accomplir sa propre tâche difficile, à savoir la rédaction de
son autobiographie.
•
Pour conclure, on peut donc
affirmer que la déclaration paradoxale de l’auteur de son « autobiographie
tissée comme fiction » montre le statut ambigu de l’écriture
autobiographique d’une femme qui se situe à la frontière de deux cultures ayant
chacune une conception différente du ‘je’ et gérant différemment l’exposition
de soi au public. Djebar dévoile son identité dans le Quatuor Algérien,
mais elle la dévoile de façon voilée. La spécificité du pacte autobiographique
montre donc une première fois l’écriture d’un ‘je’ hybride, se situant dans
l’espace entre dévoilement et voilement de son identité.
•
L’histoire racontée dans le Quatuor
Algérien ne peut être comparée aux modèles occidentaux de la narration
d’une vie, et ceci pour deux raisons principales :
•
Premièrement, Djebar réunit
trois sortes d’histoires dans son texte : l’histoire autobiographique,
c’est-à-dire l’histoire de sa vie individuelle, l’Histoire algérienne (voire
maghrébine) ainsi que l’histoire familiale, cette dernière ayant été jusqu’à
présent négligée par la recherche.
•
Deuxièmement, la structure
narrative du Quatuor ne suit ni le modèle classique européen de
l’autobiographie ni son modèle renouvelé : l’histoire du ‘je’
autobiographique n’est pas présentée de manière bien ordonnée, ni de façon
chronologique, ni encore de façon téléologique. En règle générale (sauf dans la
première partie de Vaste est la prison), la narratrice ne relie pas les
passages autobiographiques entre eux. Dans chaque chapitre, elle nous raconte
un ou plusieurs épisodes de sa vie, indépendamment l’un de l’autre.
•
Cependant, la structure
narrative du Quatuor Algérien ne reste pas non plus complètement fragmentée
ni dépourvue de liaison, de sorte que le modèle de la « Nouvelle
Autobiographie » n’est pas non plus totalement reconduit.
•
Djebar construit l’histoire
de sa vie et de son identité en se servant d’une structure narrative inconnue
dans le domaine de l’autobiographie européenne : elle lie les événements
racontés selon le principe de la « motivation esthétique, la motivation
composée » (Tomasevskij).
•
Ce principe implique que
chaque épisode entre en écho en correspondance avec d’autres épisodes dans la
mesure où tous se laissent réduire à des thèmes. Ces thèmes, parmi lesquels
nous trouvons celui de la langue, du regard et du corps, sont développés dans
le Quatuor Algérien comme les thèmes d’une composition musicale.
•
Ces thèmes ont une double
fonction :
•
Fonction de structuration des
trois textes : développement des axes de la narration, dichotomes dans L’amour,
la fantasia; en réseau dans l’ensemble des trois textes. Ainsi d’un côté, les
passages autobiographiques sont connectés entre eux, et de l’autre ils sont mis
en rapport avec les épisodes historique et généalogique ;
•
Fonction d’élaboration de
l’énonciation principale sur l’identité de l’auteur : la narratrice présente
l’histoire de sa vie et de son identité en développant et en variant ces
thèmes. Chaque thème, en général, est subdivisé en deux pôles opposés, marquant
des aspects identitaires contradictoires du ‘je’ autobiographique. Dès lors,
l’identité du ‘je’ autobiographique ne peut être conçue qu’en tant que
mouvement constant entre ces pôles opposés.
•
Il en résulte que l’identité
du ‘je’ autobiographique:
o
est caractérisée par des
tensions et des forces opposées,
o
ne peut être fixée, ne peut
être référée à un endroit culturel spécifique,
o
est un mouvement dans
l’espace transculturel, « hybride »,
o
peut être conçue comme une
identité « de l’au-delà », (Bhabha 1994),
o
contient à chaque instant le
‘je’ et ‘l’autre’, le ‘soi-même’ et ‘l’étranger’, dans une imbrication qui rend
impossible la distinction de ces deux entités,
o
est sans origine et sans
point d’arrivée (« s’efface en moi chaque point de départ, disparaît
l’origine, même recommencée » ,VP 347)
o
n’est pas un produit
« derrière » le texte mais plutôt une « production »
constante dans le texte. Djebar se construit dans l’acte de son écriture et par
la forme narrative qu’elle choisit. Ainsi même, son identité reste ouverte,
passible d’être réécrite, d’être continuée dans son projet d’écriture etc.
•
De par son importance pour
l’identité de l’auteur, le thème de la langue se trouve au centre du Quatuor
Algérien.
•
Par la suite, nous traitons
cette question de la langue sous l’angle de sa présence thématique dans le
texte, tout en sachant que, plus qu’un thème, ‘la langue’ constitue le cadre
conceptuel, à travers lequel s’expriment les autres thèmes, et que par là même
elle est plus englobante.
•
L’amour, la fantasia développe la thématique des rapports de la narratrice
aux langues qui l’habitent : la langue française d’un côté et la langue arabe
de l’autre. Vaste est la prison, de surcroît, met en scène la langue
berbère.
•
Ces trois langues sont liées
dans la psyché de l’auteur à deux modes d’expression – l’écriture et l’oralité
– en même temps qu’elles s’enchevêtrent dans sa conscience et sa pratique
linguistiques.
•
L’identité du ‘je’
autobiographique se situe dans l’espace où s’entrecroisent ces trois langues et
ces modes d’expression (l’oralité est transcrite dans le texte djebarien).
•
Deux scènes du Quatuor
Algérien illustrent de façon bien claire, voire symbolique le statut
langagier hybride de l’auteur :
•
Dans son plus jeune âge, le
fait d’écouter les premiers mots français prononcés par sa mère arabophone
ainsi que ceux perçus à son réveil à côté des voisins français, réfugiés
pendant la nuit dans la chambre de ses parents, rapprochent la narratrice de la
langue française. La confrontation de la fillette, ayant « une conscience
tout à fait arabe » (253), avec la langue française est liée à un
sentiment contradictoire, au sentiment d’une « ride invisible »,
« d’un décalage » (256), d’une „zébrure“, d’une „fêlure“ (258) ,
au sentiment d’être « à la frontière » (263). La langue française,
entendue ainsi pour la première fois, provoque un sentiment d’altérité, le
sentiment de se sentir étranger chez soi-même :
[…] il me fut évident
que je me réveillais ailleurs, dans une chambre apparemment la même, mais tout
à fait autre. […] Et toujours cette impression absurde de me retrouver là et ailleurs
[…]. Est-ce que soudain je n’allais pas devenir autre? Est-ce que dans le lent
glissement de cette nuit surprenante, je n’allais pas rester ainsi : à la
fois dans la chambre de mes parents […] et me retrouvant dans le camp d’en
face? (VP 261, 263)
•
Dans ces deux petits
épisodes, Djebar semble illustrer ce que Bhabha (1994) a nommé « unhomeliness »,
pour illustrer son idée de l’identité hybride, englobant le sentiment de
l’altérité dans l’identité.
•
Le passage entre les langues
est de plus explicité symboliquement dans la scène célèbre de L’amour, la
fantasia, montrant le père accompagnant sa fille à l’école française. Pour
le ‘je’ autobiographique, ceci implique le passage de la langue arabe (orale) à
la langue française (langue d’écriture) ainsi que le passage entre les deux
espaces qui y sont liés.
•
L’apprentissage du
français/de l’écriture française a pour conséquence pour le ‘je’
autobiographique :
o
une plus grande liberté
corporelle,
o
une certaine liberté
intellectuelle (acquisition d’un moyen épistémologique habituellement interdit
aux femmes),
o
la transgression de l’ordre
social (la loi du père, Lacan) et, par ceci, la confrontation avec
danger et violence (les ‘lettres d’amour’ sont en même temps ‘les lettres du
danger’).
•
Bien plus, le français se révèle
inapte à exprimer l’amour, impossibilité due à l’étrangeté ridicule de la
langue française (« Pilou Chérie ») ainsi qu’à la pratique européenne
de parler sans réticence de l’amour dans l’espace public. De plus, cette
impossibilité est due veto du père ainsi qu’à la conscience que cette langue
est celle de l’ancien conquérant.
•
L’écriture française est donc
une langue et un média contradictoires (cette contradiction est aussi
représentée par le personnage du père : il est médiateur de la langue
française pour le ‘je’ autobiographique et en cela libérateur du harem, tandis
qu’il reste le représentant de l’ordre patriarcal : il détruit les lettres
destinées à sa fille).
•
Le statut contradictoire et
douloureux de la langue française pour le ‘je’ autobiographique est exprimé
clairement dans l’image de la tunique de Nessus.
•
La langue arabe (orale)
signifie pour l’identité du je autobiographique :
o
la langue de l’affect premier
et donc la possibilité d’exprimer tendresse, intimité et amour (symbolisés dans
le mot hannouni dans L’amour, la fantasia),
o
la langue de la connexion
avec les femmes de son enfance, et en général avec l’univers féminin,
o
l’obéissance au tabou de la
voix : ne pas pouvoir s’exprimer dans l’espace public,
o
l’obéissance ambiguë au
« discours anonyme », c’est-à-dire éviter de rendre publique son
histoire individuelle, ne pas utiliser le mode autobiographique,
o
la reconnaissance de la
ségrégation, voire de la haine entre les sexes dans les sociétés maghrébines
(symbolisée dans le mot l’édou dans Vaste est la prison). Ainsi,
il existe des circonstances, dans lesquelles la langue arabe se révèle aussi
bien inapte à exprimer son affection. Ceci est le cas pour la narrtrice dans sa
relation avec l’Aimé de Vaste est la prison, homme d’origine berbère qui
conçoit la langue arabe simplement comme « langue officielle »
algérienne, c’est-à-dire comme une langue supprimant la pluralité langagière et
par ceci culturelle de l’Algérie.
•
La langue arabe (orale) est
donc également une langue contradictoire pour l’identité de la narratrice.
•
C’est pourquoi elle en est
réduite à constater que son identité langagière ne se situe dans aucune des
trois langues mais plutôt dans ‘l’espace hybride’ où s’entrecroisent et
s’entremêlent les trois langues. C’est ce qu’exprime la narratrice de Vaste
est la prison en relatant cette soirée de concert:
[C]ette soirée au
théâtre s’était déroulée pour moi hors territoire, ni en France ni en mon pays,
dans un entre-deux que je découvrais soudain […]. (VP 59)
•
L’auteur
Djebar s’exprime de façon suivante dans son essai L’entre-deux-langues et
l’alphabet perdue
Pourquoi
l’entre-deux-langues? Pourquoi pas l’entre-langues, au pluriel? Pourquoi pas «sur
les marges» de la langue (de n’importe quelle langue, celle qu’on prend à
la va-vite, celle qu’on a sous la main) sur les marges donc et refuser d’aller
jusqu’à son centre, à son moyeu, à son feu… Rester sur les marges d’une, de
deux ou de trois langues, frôler ainsi le hors-champ de la langue et de sa
chair, c’est évidemment un terrain-frontière, hasardeux, peut-être marécageux
et peu sûr, plutôt une zone changeante et fertile ou un no man’s land,
ou…(Djebar 1999, 30)
•
Pour la mise en scène
textuelle de l’identité du ‘je’ autobiographique, le thème du regard est
presque aussi significatif que celui de la langue.
•
Notamment pour le texte Vaste
est la prison il joue un rôle central : nous interprétons l’histoire
d’amour narrée dans la première partie comme une histoire du regard. La
narratrice Isma relate son expérience existentielle qui est celle de pouvoir se
refléter dans le regard de l’Autre, l’Aimé.
Et cet homme, ni
étranger ni en moi, comme soudain enfanté, quoique adulte, de moi;
soudain moi tremblante contre sa poitrine, moi pelotonnée entre
sa chemise et sa peau, moi toute entière contre le profil de son visage
tanné par le soleil, moi sa voix vibrante dans mon cou, moi ses
doigts contre ma joue, moi regardée par lui et aussitôt après, allant me
contempler pour me voir par ses yeux dans le miroir, tenter de
surprendre le visage qu’il venait de voir, comment il le voyait, ce «moi»
étranger et autre, devenant pour la première fois moi à cet instant
même, précisément grâce à cette translation de la vision de l’autre. (VP 116;
nous soulignons)
•
Grâce au regard de l’Aimé, Isma parvient à se
constituer sujet. Nous justifions cette thèse au moyen de théories
psychanalytiques du regard (p.ex. Kohut 1973).
•
Ce qui se réalise ici pour
Isma, demeure interdit à la plupart des femmes dans la société
algérienne : La culture arabo-musulmane traditionnelle recouvre le regard
d’un tabou. („Il y a d’abord ce tabou de l’œil“; Djebar 1993).
•
Malgré son mode de vie
occidental, le ‘je’ autobiographique a mémorisé corporellement ce tabou. Dans
certaines situations, surtout face à des hommes, elle aussi se sent comme une
femme voilée, c’est-à-dire invisible (voir son constat de „la prise du voile
symbolique“; AF 144).
•
L’ambiguïté, quant au regard,
trouve son origine, tout comme pour l’écriture, dans le comportement du
père : d’un côté il est libéral (il permet que l’on photographie sa
fille), mais de l’autre contraignant (il punit sa fille parce qu’elle a laissé
entrevoir ses jambes sur la balançoire).
•
Nous expliquons cette
ambiguïté masculine (ceci comprend également l’aggression de l’époux envers
Isma) au vu de la symbolique du regard ou du regard féminin dans la société
arabo-musulmane: Le regard féminin est conçu comme arme de la séduction, l’œil
est associé au sexe féminin.
•
Le statut identitaire du ‘je’
autobiographique oscille donc entre une position du regard libre et du
regard restreint.
•
Ces deux positions, et
notamment le mouvement qui se crée entre l’une et l’autre, sont représentées
dans Ombre sultane par les deux personnages Isma et Hajila. Les deux
femmes représentent par conséquent des aspects différents de l’identité du ‘je’
autobiographique et leur mouvement s’effectue, dans le cas du regard, également
dans un espace hybride.
•
La décision du père de
scolariser sa fille est, pour elle, lourde de conséquences, car c’est aussi son
corps qui en est l’enjeu : il oscillera entre deux cultures qui se
distinguent de par leur façon de concevoir le corps de la femme.
•
Dans la culture arabe
traditionnelle, le corps féminin est confiné dans l’espace intérieur et voilé
dans l’espace extérieur à partir de l’adolescence.
•
Le corps du ‘je’
autobiographique est dégagé, dans une certaine mesure, de ces restrictions.
Malgré son âge pubère, la narratrice du Quatuor Algérien continue à
circuler librement et sans voile au dehors, dans l’espace marqué par une double
altérité : en tant qu’espace des hommes et en tant qu’espace du
colonisateur. Le corps transgresse donc la frontière entre deux espaces
normalement séparés de façon stricte.
•
D’un côté, ce corps libéré
est source de joie et de plaisir pour la narratrice. A plusieurs reprises, et
notamment dans les scènes de danse, la narratrice nous confère la joie de
mouvoir son corps, de se sentir elle-même, son identité, dans le mouvement. Le
corps est ainsi présenté comme source de prise de conscience et d’expression de
son identité individuelle.
•
De l’autre côté, ce plaisir
est toujours lié à un sentiment d’altérité, voire de culpabilité. Nous
prétendons que le corps du ‘je’ autobiographique se révèle étranger dans chacun
des deux mondes :
o
dans la communauté des femmes
arabes, la position assise en tailleur ne signifie plus se mêler aux autres
femmes mais n’est qu’une posture incommode. Il en va de même dans l’école
coranique où la narratrice éprouve en plus du mal à dissimuler ses jambes sous
sa jupe française.
o
A l’école française par
contre, c’est la tenue en short qui lui cause un malaise : elle craint que
son père ne la voie ainsi dénudée.
o
Petite fille, la narratrice
porte des sous-vêtements français. Ses amies arabes sont fascinées par ce
vêtement ‘exotique’ et essaient de tâter son corps sous les jupes, cette
approche causant un malaise chez la narratrice. Mais aussi dans le monde des
Françaises elle est la fille ‘étrangère’, à cause de ses amulettes arabes que
sa grand-mère lui a données en cadeau et qu’elle porte également sous ses
vêtements.
•
Bien que la narratrice n’ait
pas été obligée de porter le voile, elle a mémorisé celui-ci corporellement.
Elle se croit protégée de la vue des autres par un „voile symbolique“. Il en
ressort un sentiment équivoque car elle se perçoit invisible à l’instar de
toutes les femmes algériennes.
•
Dans ce contexte, la
narratrice parle aussi de sa ‘tenue d’orientale’, c’est-à-dire de sa pudeur
face au « langage du corps occidental » qui pour elle est un langage
d’exposition exagérée, voire d’exhibition plus ou moins impudique.
•
Pour conclure, on peut
prétendre que le corps du ‘je’ autobiographique se retrouve dans un espace
hybride : il se « sépare des espaces traditionnels des femmes »
(AF 144) sans pourtant le quitter définitivement. Il reste sur le seuil du
harem « ni en dehors tout à fait, ni en son cœur » (ibid.). La
narratrice résume :
Entre ombre et soleil,
entre ma liberté vulnérable et l’entravement des femmes de
« chez-moi », sur la frontière et le tranchant d’une terre amère et vorace,
je zigzague. (VP 313)
•
Les deux pôles entre lesquels
‘zigzague’ l’identité corporelle du ‘je’ autobiographique sont représentés par
les deux personnages Isma et Hajila dans Ombre sultane:
o
Isma a un corps mobile,
dévoilé. Elle se déplace librement, elle a un rapport sensuel envers son propre
corps.
o
Le corps de Hajila par contre
(dans un premier temps) est immobile, voilé, passif, il subit le viol par son
mari.
•
Cependant, le rapport des
deux protagonistes envers leurs corps respectifs n’est pas définitivement
établi ; il change à travers l’histoire. Chacune des femmes se rapproche
de l’autre selon un mouvement en chiasme.
•
Finalement:
o
Hajila prend l’initiative de
se dévoiler, elle devient alors une femme qui conquiert l’extérieur, décidant
elle-même de son corps (voire de sa décision d’avorter),
o
Isma retourne de son état de
nomade à sa ville natale pour s’y enfoncer (voire s’immobiliser) avec sa fille,
elle parle de « vouloir se voiler à sa façon ».
•
Isma et Hajila représentent
ainsi le mouvement entre deux façons de concevoir le corps féminin ; c’est
pourquoi nous prétendons qu’elles représentent, toutes les deux, de par leur
mouvement, l’identité hybride du ‘je’ autobiographique concernant l’attitude
envers son corps.
•
La liaison étroite de
l’histoire individuelle, de l’Histoire collective et de l’histoire familiale
est l’une des caractéristiques principales du Quatuor Algérien.
•
L’Histoire
algérienne/maghrébine est représentée dans le Quatuor Algérien
par :
o
la reconstitution de la
guerre coloniale franco-algérienne du XIXème siècle (1ère/2ème
partie de L’amour, la fantasia) et de la guerre de libération au XXème
siècle (3ème partie de L’amour, la fantasia),
o
l’évocation de quelques
moments de l’Histoire berbère, punique et romaine (entre le IIème
siècle av. J.-C. et le IVème siècle apr. J.-C.) ainsi que de
l’Histoire de l’empire ottoman (XVIème au XIXème siècle)
et la reprise de l’Histoire de la colonisation française au XIXème
siècle (2ème partie de Vaste est la prison);
o
l’évocation de l’Histoire
contemporaine de l’Algérie (épilogue de Vaste est la prison).
•
Djebar met l’accent sur le
fait que l’Histoire du Maghreb est mémorisée aussi bien par une écriture historiographique
que par une transmission orale, les deux modes d’expression (écriture et
oralité) se retrouvant donc mis en scène dans la narration de l’Histoire.
•
L’auteur présente le Maghreb
comme un espace ayant une identité transculturelle de par son histoire marquée
par de multiples colonisations. Nous prétendons que cette identité
transculturelle est un trait caractéristique aussi bien de l’identité
culturelle du Maghreb que de l’identité individuelle de l’auteur, liant donc
les deux types d’histoires dans le Quatuor Algérien.
•
L’histoire familiale est
représentée dans le Quatuor Algérien par :
o
l’évocation de la généalogie
féminine de l’auteur dans la 3ème partie de Vaste est la
prison : le grand axe de la narration est établi par l’histoire de la
grand-mère (maternelle), de la mère, de la narratrice et de sa fille. La
généalogie féminine est transmise par la mémoire féminine, c’est donc une
histoire orale.
•
Djebar met l’accent sur son
histoire familiale féminine : elle mentionne que jusqu’à présent seule l’histoire
des pères était représentée, dans la mémoire des femmes de la famille :
[D]ans mon enfance,
n’avait compté, à travers le père de ma mère, donc le troisième mari de ma
grand-mère, que la généalogie de ce dernier, que le père du père de la mère, en
arrière, que les pères des pères précédents, comme si une seule branche avait
été glorieuse, valorisante, héroïque […]. (VP 207)
•
C’est ainsi que Djebar décrit
les femmes de sa famille comme dépositaires et héritières de la baraka, (sa
grand-mère dans Vaste est la prison, et elle-même dans Ombre sultane),
fait par lequel l’ordre patriarcal des sociétés maghrébines est défié. Au
niveau structurel, la narration de cet événement lie les deux textes Vaste
est la prison et Ombre sultane.
•
De même, l’histoire familiale
de l’auteur unit les textes Vaste est la prison et L’amour, la
fantasia : la narratrice se présente dans les deux textes comme étant
la descendante de la famille el-Berkani.
•
Dans ce contexte, l’histoire
familiale de l’auteur et l’Histoire algérienne sont imbriquées. Dans la 3ème
partie de L’amour, la fantasia, Djebar nous raconte la destruction de la
zaouia de la famille des Berkani par un incendie. Cet événement fait en
même temps partie de la mémoire familiale (les femmes, et particulièrement la
sainte en parlent dans le cercle familial) que de l’Histoire collective
(Saint-Arnaud en parle dans sa correspondance) voir la mise en
parallèle des deux ‘historiographes’ de par leur nom). A plusieurs reprises,
l’historiographie française est ici corrigée par la version orale des femmes,
et par là même déconstruite.
•
De plus, ces deux types
d’histoire se lient à l’histoire individuelle de l’auteur : elle est
également membre de la tribu des Berkani, descendante de ces hommes et femmes
dont St. Arnaud a brûlé la zaouia. Cette connexion étroite s’exprime
aussi par l’évocation de la date de naissance fictive de l’auteur :
Une constatation étrange s’impose : je suis née en dix-huit cent
quarante-deux, lorsque le commandant de Saint-Arnaud vient détruire la
zaouia des Beni Ménacer, ma tribu d’origine [...]. C’est aux lueurs de cet
incendie que je parviens, un siècle après, à sortir du harem ; c’est parce
qu’il m’éclaire encore que je trouve la force de parler. (AF 243)
•
La liaison des trois
« historiographies » dans le Quatuor Algérien se fait aussi
par les thèmes, développés déjà pour l’histoire individuelle de l’auteur et qui
sont repris aussi bien dans l’Histoire collective que dans l’histoire
familiale. Par la suite nous allons présenter à titre d’exemple les thèmes du
regard et de la langue développés dans le cadre de l’histoire familiale et
l’Histoire algérienne.
regard(s) :
•
Djebar démontre que
l’Histoire coloniale franco-algérienne est aussi une histoire des regards (v.
la 1ère partie de L’amour, la fantasia). Sa thèse est que le
« discours colonial » construisant l’être colonisé est fondé sur un
« regard colonial ». Ce regard colonial construit une image du
colonisé dans laquelle ce dernier est réduit à un objet exotique, sans être
perçu dans son identité profonde.
•
Djebar ‘renvoie’ ce regard du
colonisateur : elle raconte une histoire de regards croisés, réciproques, entre
colonisateurs et colonisés. Elle dépeint des sujets colonisés qui se
soustraient au regard du colonisateur ou bien qui changent leur statut d’objet
regardé et se présentent comme sujet regardant les colonisateurs (voir aussi
notre chapitre « Le regard sur l’Autre », 3.6.2.2).
•
Le thème du regard renvoyé
est repris dans le contexte des relations entre homme et femme : Lila,
protagoniste du film La nouba des femmes du Mont Chenoua (dont Djebar
publie une sorte de journal du tournage dans la 3ème partie de Vaste est la
prison), refuse le regard constructeur de son mari sur elle. Elle exige de
regarder elle-même, de devenir sujet de son regard. Le personnage fictif du
film reflète ainsi la situation du ‘je’ autobiographique, qui, après
l’expérience essentielle d’avoir été vue par « l’Aimé », exige
maintenant le regard en tant que sujet.
•
Ce regard individuel
s’élargit pour la narratrice dans une perspective collective : elle prend
la décision de tourner son film. C’est ainsi qu’elle conçoit la caméra comme
‘regard collectif’ de toutes les femmes maghrébines. Elle ne revendique pas le
regard pour elle seule, mais pour toutes les femmes qui en sont exclues :
« Ce regard, je le revendique mien, je le perçois nôtre (VP 174) ».
•
L’amour, la fantasia étant le texte des voix multipliées, et donc texte
collectif, Vaste est la prison peut être présenté comme celui du regard
multiplié et donc collectif.
langue(s) :
•
Dans L’amour, la fantasia,
l’auteur montre à quel point son identité langagière hybride découle de
l’Histoire coloniale française algérienne (voir précisément le chapitre La
tunique de Nessus où l’auteur décrit comment la guerre du XIXème
siècle est inscrite dans son propre corps en tant que guerre de langues).
•
Concernant notre approche
thématique, nous constatons que l’écriture française d’un côté et l’oralité
arabe de l’autre côté sont aussi mises en scène dans les passages de l’Histoire
collective : c’est pourquoi nous les considérons comme les deux grands axes
structurant le texte.
•
La 1ère et la 2ème parties de
L’amour, la fantasia sont construites autour du thème de l’écriture
française.
•
De façon très concrète,
l’écriture française est symbolisée par des lettres „circulant“ tant
dans les passages autobiographiques que dans celles de l’Histoire collective de
L’amour, la fantasia.
•
L’écriture française est
associée aussi bien au niveau de l’histoire individuelle qu’au niveau de
l’histoire collective :
o
au masculin (langue du père /
langue des officiers français),
o
à la puissance (discours
patriarcal dans la société maghrébine/ discours colonial)
o
au danger et à la violence
(les lettres sont détruites par le père, les femmes sont punies à cause de leur
écriture / l’écriture est une arme épistémologique accompagnant les armes des
officiers, dans l’écriture on peut percevoir la violence des colonisateurs
envers les colonisés).
•
La 3ème partie de L’amour,
la fantasia est construite autour du thème de l’oralité arabe.
•
Des sons associés à la
présence féminine sont « reproduits » dans pratiquement chaque
chapitre : leurs voix, chuchotements, plaintes, cris, hurlements,
murmures, chants etc.
•
Tout comme la lettre devient
symbole de l’écriture française dans les deux premières parties, l’oralité
arabe des femmes est symbolisée par des cris „circulant“ aussi bien dans
les passages autobiographiques que dans ceux de l’Histoire collective. A
certains moments du récit, l’origine de ces voix ne peut plus être localisée,
la narratrice unit les trois types d’histoires à partir d’un cri ‘unique’ (voir
le cri de la narratrice pour l’histoire individuelle [AF « Les deux
inconnus »], celui de la bergère Chérifa pour Histoire collective [AF
« Clameur »] et celui de la grand-mère : histoire familiale [AF
« Transes »]).
•
Contrairement à l’écriture
française, l’oralité arabe est associée tant au niveau de l’histoire
individuelle qu’à celui de l’histoire collective au féminin (langue de la mère/
langue des femmes algériennes mémorisant l’Histoire)
•
L’importance de l’écriture
française et de l’oralité arabe pour le texte entier est soulignée par le choix
de la citation d’Eugène Fromentin mise en exergue au début de L’amour, la
fantasia : « Il y eut un cri déchirant, je l’entends encore au
moment où je t’écris ». Fromentin y mentionne un cri de femme arabe qui
apparaît dans un texte français.
•
Ainsi, L’amour, la
fantasia ne souligne pas simplement l’opposition des langues et des modes
mais montre aussi leur enchevêtrement : L’amour, la fantasia est
aussi une tentative d’inscrire la langue arabe orale dans l’écriture française,
dans la mesure où l’auteur essaie
o
de transcrire les narrations orales des femmes arabes
dans son écriture ;
o
de transcrire l’arabe dans des passages lyriques du texte
(voir p.ex. le chapitre « Sistre »).
•
La
dichotomie de ces deux langues et de ces deux modes établie dans L’amour, la
fantasia, aussi bien au niveau individuel que collectif, est déconstruite
dans Vaste est la prison. La déconstruction se réalise par exemple par
la connexion du mode de l’écriture avec le féminin dans les trois types
d’histoire. De plus l’écriture féminine est liée aux trois langues structurant
l’identité de l’auteur :
o
une
écriture féminine berbère est mise en scène au niveau de l’Histoire (voir la
légendaire princesse berbère Tin Hinan qui écrit en langue berbère. Djebar la
représente comme l’ancêtre d’une écriture de femme, celle-ci étant par
conséquent un legs de femmes).
o
une
écriture féminine arabe au niveau de l’histoire familiale (voir la mère qui
écrit des noubas en langue arabe dans ses cahiers de musique)
o
tout
comme l’écriture française est mode d’expression du ‘je’ autobiographique.
•
C’est
la narratrice qui écrit aujourd’hui en langue française : « dans l’ombre
de ma mère » (VP 172) et aussi dans l’ombre de la première femme écrivant
au Maghreb qu’elle conçoit comme l’héritière d’une écriture féminine au
Maghreb.
•
Le Quatuor Algérien est
un texte polyphonique : en plus de la voix de la narratrice principale
(que nous mettons à égalité avec celle de l’auteur à cause des thèses établies
dans le chapitre sur le pacte autobiographique), le lecteur rencontre
une multitude d’autres voix. Cette caractéristique essentielle du Quatuor
Algérien a été souvent mentionnée par la critique sans pour autant qu’elle
n’ait analysé de plus près la spécificité des ces voix hétérogènes ainsi que
leurs rapports entre eux.
•
La catégorie narrative de la
voix a été développée pour la première fois par M. Bachtin (1929) lors de son
analyse des textes de Dostoïevski Dans la conception de Bachtin, la voix est
une catégorie idéelle plutôt que narrative : il entend par
« voix » la position idéologique, l’opinion d’un personnage, et
n’accorde pas d’importance à la façon narrative par laquelle la voix est
exprimée dans le texte.
•
Ce n’est que lors du
développement de la théorie narratologique que l’on se met à spécifier la
catégorie de la voix :
o
Genette (1972) entend par
« voix » la fonction du texte produisant le récit dans l’acte de la
narration. L’instance narrative (= la voix) n’est pas invariable mais peut
changer dans un même récit, ce qui implique l’idée d’un texte polyphonique.
Cependant, dans la conception de Genette, tout changement de voix implique un
changement du niveau narratif : une deuxième voix produit son récit au
niveau intradiégétique, une troisième au niveau métadiégétique etc.
L’inconvénient de la conception de Genette est qu’elle ne distingue pas
clairement le récit intradiégétique du simple discours direct d’un personnage
(c’est-à-dire la délégation de la voix principale à un personnage de son
texte).
o
C’est pourquoi Bal (1984)
propose de mettre à égalité la voix d’un personnage et la voix de l’instance
narrative. Cette conception, tout en ayant l’avantage d’être plus nette,
présente l’inconvénient de ne pas distinguer les voix en fonction de leur
qualité énonciative. Le récit complet d’une voix narrative se trouve au même
niveau que l’énonciation courte d’un personnage.
•
C’est pourquoi nous proposons
la typologie suivante des voix narratives, à notre avis apte à classifier les
différentes voix du Quatuor Algérien : nous distinguons les ‘voix
libres’ des ‘voix dépendantes’:
o
Une voix libre se
caractérise par son indépendance par rapport au discours d’une autre voix. Le
récit qu’elle produit peut exister sans être lié à une autre voix.
o
Une voix dépendante
est subordonnée au discours d’une autre voix. Elle ne peut exister sans liaison
à une autre voix dans le discours de laquelle elle est encadrée.
Nous
définissons les voix suivantes en tant que voix libres du Quatuor
Algérien :
•
la voix de la
narratrice/auteur,
•
la voix des femmes
algériennes de la 3ème partie de L’amour, la fantasia (parlant dans les
chapitres intitulés Voix ou Voix de femme)
Nous
définissons les voix suivantes en tant que voix liées dépendantes du Quatuor
Algérien :
•
les voix des officiers
français de la 1ère et 2ème partie de L’amour, la fantasia,
•
les voix des voyageurs
scientifiques européens de la 2ème partie de Vaste est la prison,
•
les voix de femmes de la
famille de Djebar dans la 3ème partie de Vaste est la prison, notamment
la voix de la tante Malika. Ces trois types de voix dépendent chacune de la
voix de la narratrice/auteur qui les dirige, les coordonne, les met en relation,
les complète, les corrige etc.
•
La voix de Hajila dans la
1ère et la 3ème partie de Ombre sultane. Elle est dépendante de la
narratrice Isma.
•
Nous concluons donc en
soulignant dans un premier temps l’importance primordiale de la voix de la
narratrice/auteur par rapport aux autres voix dans le Quatuor Algérien.
•
La voix du ‘je’
autobiographique est la voix principale du Quatuor Algérien en ce sens
qu’elle relie entre eux les trois textes ainsi que les différentes parties à
l’intérieur d’un seul et même texte. Elle est « visible »,
c’est-à-dire « présente dans le récit » (Bal 1984) dans chacune des
parties des trois textes. Cela signifie qu’elle est tout aussi présente dans
les chapitres autobiographiques que dans les chapitres historiographiques (sauf
pour les chapitres Voix et Voix de veuve dans L’amour, la
fantasia). Elle apparaît donc comme productrice non seulement du discours
autobiographique, mais aussi du discours historiographique de par sa fonction
coordinatrice des textes qui lui servent de documents pour son propre récit.
C’est elle qui sélectionne, ordonne, commente, complète, corrige et ainsi rend
transparent le processus de production du récit historique.
•
Dans les passages
autobiographiques des trois textes, la voix de la narratrice change constamment
sa position par rapport à l’histoire relatée. Elle modifie sa position et se
trouve aussi bien au centre de l’histoire relatée qu’en marge de
celle-ci :
•
C’est ainsi que sa voix
découvre le spectre entier établit par Lanser (1981). Il en résulte un texte
dans lequel le lecteur rencontre une multitude de pronoms personnels se
référant à l’auteur :
o
La narratrice parle
d’elle-même en oscillant entre autodiégèse et hétérodiégèse (pronom
personnel : ‘je’ et ‘elle’).
o
Elle raconte des événements
de sa vie vécus en communauté (pronom personnel : ‘nous’).
o
Elle ne raconte pas
simplement l’histoire de sa vie mais se révèle être biographe d’autres
femmes (pronom personnel ‘elle/s’).
o
Elle parle d’elle même en se
créant un double fictif (pronom personnel ‘je’ et ‘tu’).
Ce procédé
de changement des pronoms sera analysé par la suite.
•
Dans plusieurs chapitres du Quatuor
Algérien, l’auteur se sert de la narration hétérodiégétique pour désigner
sa propre personne. A notre avis, ceci est le cas dans des contextes précis. On
retrouve la narration hétérodiégétique :
o
dans les chapitres dans
lesquels l’auteur est le principal protagoniste et se trouve donc dans une
position centrale de l’épisode relaté,
o
dans les chapitres dans
lesquels elle raconte des moments intimes de sa vie (p. ex. sa nuit de noces
dans L’amour, la fantasia, le moment du choix de sa fille adoptive dans Vaste
est la prison),
o
dans les chapitres qui sont
exposés de par leur place dans la structure du texte (p.ex. le premier chapitre
de L’amour, la fantasia, le début des scènes autobiographiques dans la
deuxième partie de Ombre sultane, voir La plainte et Le baiser).
•
Par ce procédé, la narratrice
suggère qu’elle ne parle pas de sa propre personne mais d’une autre. Elle se
retire du déroulement de l’histoire pour prendre une position en marge, voire
en dehors de celle-ci.
•
L’utilisation de la troisième
personne du singulier est un procédé narratif courant dans le contexte de la
« Nouvelle autobiographie ». L’idée lacanienne du « je est un
autre », exprimant l’idée d’une identité plus complexe semble y être
représentée.
•
Vu l’analyse des contextes de
ce procédé narratif dans le Quatuor Algérien, il nous semble plus
probable que Djebar alterne les deux formes de la diégèse pour désorienter le
lecteur à propos de son identité. Nous interprétons l’oscillation entre
l’autodiégèse et l’hétérodiégèse comme un mode d’expression d’un auteur qui
hésite à se dévoiler de façon complète. Alterner les pronoms personnels ‘je’ et
‘elle’ pour désigner sa propre personne nous semble être un moyen de réaliser
le paradoxe qui consiste à parler de façon anonyme de soi-même.
•
Le lieu narratif préféré de
la narratrice se trouve en marge de l’histoire qu’elle raconte. Il s’agit d’une
variante de la narration homodiégétique que Lanser (1981) qualifie du statut de
witness participant. Elle endosse ici le rôle du témoin qui raconte soit
ce qu’elle voit, soit ce qu’elle entend, voire ce qu’on lui raconte ou a
raconté. Dans ce dernier cas, nous désignons le statut de la narratrice comme
« témoin auditif ».
Ces jours étranges
débutaient par les chants liturgiques du petit orchestre ; la relation
entre ce cousin et moi s’inversait alors. Il s’effrayait, se crispait ; il
se serrait contre moi, la plus jeune, dans l’attente du spectacle qu’il
redoutait. Moi, par contre, je jouissais avec intensité de mon rôle de témoin.
(AF 163-164)
•
Cette attitude narrative est
très fréquente dans les trois textes du Quatuor Algérien, notamment dans
les chapitres autobiographiques de la 3ème partie de L’amour, la fantasia,
de la 2ème partie d’Ombre sultane ainsi que dans les épisodes des 6ème
et 7ème mouvements de la 3ème partie de Vaste est la prison. Dans un
sens plus large, on peut ajouter les récits de femmes de la 3ème partie de L’amour,
la fantasia ainsi que les portraits des membres de la famille de Djebar,
car eux aussi font part de la vie d’autres personnages et sont encadrés par la
narratrice dans une situation d’écoute.
•
En se servant de cette
variante de l’homodiégèse, Djebar endosse le rôle de chroniqueur, de biographe.
Dans son récit autobiographique, elle insère des épisodes biographiques
d’autres personnes, en premier lieu d’autres femmes.
C’est
ainsi qu’elle détourne l’attention de sa propre personne pour la focaliser sur
d’autres. Sa propre biographie n’est plus qu’une pièce dans une mosaïque
composée de plusieurs « récits de vie ». La collectivité apparaît de
nouveau comme un attribut permettant de caractériser l’écriture
autobiographique djebarienne. De plus, cette collectivité sert de voile à la
narratrice et réduit ainsi l’exposition de sa propre personne.
•
Dans de nombreux passages
autobiographiques, la narratrice du Quatuor Algérien fait part
d’événements dans lesquels elle ne se trouve pas seule au centre de l’action,
mais avec d’autres personnages :
Nous, les fillettes, nous fuyons sous les néfliers. […] Nous allons compter les pigeons du grenier, humer dans le hangar l’odeur des caroubes et le foin écrasé par la jument partie aux champs. Nous faisons des concours d’envol sur la balançoire. (AF 19) […] En un mois, nous lisons tous les romans entassés pêle-mêle : Paul Bourget, Colette et Agatha Christie. Nous découvrons un album de photographies érotiques [...]. Nous reformons discrètement l’armoire, quand les femmes se relèvent pour la prière de l’après-midi. Nous nous imaginons surgir d’une région interdite; nous nous sentons plus vieilles. (AF 19, 20)
•
Ce n’est pas seulement
l’action en elle-même, mais aussi les pensées, les sentiments ou les souhaits
qui sont décrits comme ayant été vécus en commun.
•
C’est pourquoi nous
qualifions ce type de narration diégèse collective (que nous développons à
partir de la théorie que propose Lanser (1992) sur la communal voice.
•
Pour le discours
autobiographique de Djebar, la diégèse collective a deux fonctions
principales :
o
elle sert de voile à la
narratrice et la protège de cette façon d’une exposition trop forte de sa vie
individuelle ;
o
elle lui donne la possibilité
de raconter son histoire individuelle parmi la collectivité féminine,
collectivité qui lui est chère et dans laquelle elle ancre une grande partie de
son identité.
•
La situation des voix dans Ombre
sultane se présente de la façon suivante : une voix extradiégétique
(anonyme) donne la parole à la narratrice intradiégétique Isma. Dans son récit,
Isma suit deux fils de la narration : elle raconte son propre passé et présente
l’histoire d’un autre personnage, Hajila. Isma assume donc le rôle de la
narratrice intradiégétique, tandis que Hajila se trouve de l’autre côté de la
situation communicative : elle est la narrataire intradiégétique, à
laquelle Isma s’adresse grâce au pronom personnel ‘tu’.
•
Pourtant, les deux voix
n’entrent pas dans une situation de dialogue. Isma est la seule à parler et
elle délègue de temps à autre la parole à Hajila, la voix de cette dernière
restant liée à celle d’Isma.
•
A cause de cette inégalité
des deux voix au niveau narratif, nous prétendons que le personnage d’Hajila
est construit au moyen du discours de la narratrice Isma; thèse qui semble
soutenue par les paroles d’Isma :
« C’est toujours
moi qui te parle, Hajila. Comme si en vérité je te créais. Une ombre que ma
voix lève. Une ombre sœur ? » (OS 91).
•
Dans cette perspective, les
personnages d’Isma et d’Hajila nous semblent représenter différents aspects
identitaires du ‘je’ autobiographique, c’est-à-dire de l’identité de l’auteur.
•
Isma se présente comme une
femme réunissant tous les aspects identitaires ancrés dans le contexte culturel
européen, tandis qu’Hajila est la femme ancrée dans le contexte culturel
maghrébin. La vie de Hajila semble être celle que l’auteur aurait vécue si son père
ne l’avait pas menée à l’école française. C’est pourquoi Hajila peut être
considérée comme un personnage autofictionnel.
•
Cependant, au cours de
l’histoire, la position identitaire de chacune des deux femmes change :
Isma se rapproche du statut identitaire de Hajila, tandis qu’Hajila fait le
mouvement inverse et se rapproche d’Isma.
•
Ce rapprochement se reflète
au niveau narratif du texte, c’est à dire au niveau des voix dans l’utilisation
des pronoms personnels. Au début, Isma différencie strictement l’histoire des
deux femmes en se servant du ‘je’ (pour la narration de sa propre histoire) et
du ‘tu’ (pour la narration de l’histoire de Hajila). Ce n’est qu’à partir de la
scène de la violence, commise par le mari envers Hajila, qu’Isma commence à
utiliser le ‘nous’, unissant les deux femmes ainsi que leurs univers
diégétiques distincts jusque là. A la fin du texte, la différence entre ‘je’ et
‘tu’ semble s’estomper :
S’approcher de la
fluidité de toute reconnaissance: ne plus dire ‘tu’, ni ‘moi’, ne rien dire;
apprendre à se dévisager dans la moiteur des lieux. Le jour s’ensevelit, midi
se réfracte et nous fait trouver l’obscurité lumineuse: Le halo des fumées
s’élevant au-dessus des citernes, puis reflété par le suintement de la pierre,
nous rapproche l’une de l’autre. Les miroirs, que supprime au-dehors le
tranchant du moindre regard, reviennent dans le creux de ces chambres
bruineuses. (OS 158)
•
Ombre sultane est donc aussi l’histoire du mouvement entre différentes
positions identitaires (voir la symbolique du seuil, lieu de rencontre
des deux femmes à plusieurs reprises). A la fin, les deux femmes semblent si
proches l’une de l’autre qu’elles ne sont plus à distinguer (ce qui semble
soutenir la thèse selon laquelle les deux femmes doivent être considérées comme
représentantes d’une seule : le ‘je’ autobiographique.
•
Dans ce chapitre nous
caractérisons les voix de femmes différentes apparaissant dans la troisième
partie de L’amour, la fantasia.
•
Les voix des femmes qui (dans
les chapitres Voix et Voix de veuve de la 3ème partie), relatent
des événements de la guerre d’Indépendance algérienne, sont, au niveau
narratologique, indépendantes de la voix du ‘je’ autobiographique : C’est
pourquoi nous les qualifions de ‘voix libre’.
•
Cependant, il faut remarquer
que leur sélection ainsi que leur arrangement dans le texte obéissent à un
certain système. Ce système révèle la fonction organisatrice (voire supérieure)
de la voix du ‘je’ autobiographique.
•
Les narratrices des chapitres
Voix de veuve (trois en tout)
o
sont des femmes ayant perdu
leur mari ou leurs fils suite à la guerre et qui sont venues à bout d’une vie
maîtrisée sans l’aide d’un homme,
o
furent, au cours de la
guerre, victimes de viols,
o
sont des personnages peu
individualisés, c’est-à-dire qui semblent anonymes,
o
rapportent dans le mode de la
diégèse collective, c’est-à-dire qu’elles voilent le récit de leur vie, c’est
pourquoi nous les appelons-nous ‘voix de chœur’,
•
Les narratrices des chapitres
Voix (trois en tout)
o
sont des femmes mises en
scène en tant que type de femme :
o
Chérifa apparaît comme sœur
(voir sa désignation en tant que « nouvelle Antigone » AF 139),
o
Lla Zohra comme mère (des
moudjahidines)
•
Nous concluons donc que le
mode de la narration du ‘je’ autobiographique et celui des femmes algériennes
(tous les deux étant un discours autobiographique de femme algérienne) se
ressemblent dans la mesure où dans les deux cas l’individualité féminine n’est
exprimée qu’à grand renfort de protection (par l’utilisation de la diégèse
collective ainsi que par la mise en scène en tant que type de femme).
•
Chacun des mouvements
de la 3ème partie est basé sur une situation communicative entre le ‘je’
autobiographique d’une part et une autre femme (mouvements 1 et 2) ou
plusieurs autres femmes (mouvements 3 et 4) de l’autre. Le ‘je’
autobiographique écoute les relations des narratrices tout comme celles-ci
écoutent les relations du ‘je’ autobiographique.
•
Djebar conçoit donc les narratrices
comme des instances narratives égales impliquées dans un dialogue.
•
Nous en déduisons quatre
énoncés importants :
o
Grâce à cette manière de
concevoir des histoires en dialogue, Djebar déconstruit les frontières
traditionnelles entre les genres littéraires : les récits des femmes sont
autant discours autobiographique que discours historiographique. Dans la
troisième partie, Djebar hybride donc deux genres traditionnellement séparés.
o
La narration de l’Histoire se
fait par l’oralité : c’est pourquoi nous la désignons comme Historioralité.
o
L’Histoire conçue et narrée
sous forme de dialogue est une ‘Histoire ouverte’ : ‘ouverte’ parce qu’à
tout moment ouverte à une intervention d’autrui à même de confirmer, corriger
ou compléter.
o
Par son procédé narratif de
placer des voix de femme à pied d’égale avec sa propre voix, c’est-à-dire en
les laissant narrer librement, Djebar ‘décolonise’ les voix qui, d’habitude,
sont colonisées par premièrement un
discours patriarcal et deuxièmement par un discours colonial ; les voix
relatant des faits de la guerre d’Indépendance sont, également au niveau
narratif du texte, indépendantes.
•
Dans ce chapitre nous nous
penchons sur l’analyse des voix d’hommes dans le Quatuor Algérien. Ces
voix masculines appartiennent à des colonisateurs s’appropriant autant la terre
(dans les 1ère et 2ème parties de L’amour, la fantasia)
que la culture et l’épistémologie (dans la 2ème partie de Vaste
est la prison).
•
Le statut de ces voix est
antagoniste par rapport aux voix des femmes, les voix masculines ne pouvant
parler sans être liées à la voix du ‘je’ autobiographique.
•
Dans ses récits, Djebar
‘colonise’ les voix des anciens colonisateurs du Maghreb (les voix relatant la
colonisation sont, elles, colonisées au niveau narratif du texte).
•
Dans ce chapitre nous
démontrons de quelle façon le ‘je’ autobiographique se sert des voix des
envahisseurs européens afin de les insérer dans son propre récit.
•
Nous démontrons que le
dialogue avec les voix des envahisseurs européens n’est pas un dialogue dans le
sens d’un dialogue entre voix égales. Djebar ne libère pas ces voix en tant que
voix libres dans un sens linguistique tel qu’elle le fait pour les femmes
algériennes. La polyphonie de ces parties du texte constitue donc plutôt dans
une polyphonie dans le sens de Bachtin, ce qui signifie que les positions
idéologiques divergentes des voix continuent d’être perçues, mais qu’il
n’existe pas de dialogue entre locuteurs égaux.
•
Dans son texte
autobiographique, Assia Djebar utilise une multitude d’épigraphes que nous
classerons dans cette partie de notre analyse en nous référant à la théorie
élaborée par Genette dans Seuils (1987).
•
La caractéristique la plus
importante de ces épigraphes réside dans la provenance interculturelle de leurs
auteurs : ils sont issus des espaces arabo-musulmane, européen et
berbère ; de plus, nombreux sont ceux, qui, comme Assia Djebar, sont
originaires d’espaces culturels hybrides (p. ex. Dobzynsiki) ou qui ont écrit
entre des cultures ou des espaces linguistiques différents (p. ex. Broch,
Fromentin).
•
De par son utilisation des
épigraphes, l’auteur situe sa propre écriture autobiographique dans un espace
interculturel (voir spécialement les citations d’Ibn Khaldoun et de
Saint-Augustin).
•
En outre, elle reprend un
procédé de l’autobiographie arabe classique. En se référant dans son
autobiographie à ses prédécesseurs, elle légitime ainsi en même temps son
écriture autobiographique.
•
Dans cette partie, nous
démontrons grâce à différents aspects du mode (nous y subsumons autant les
aspects de la perspective que le mode de la fiction) que les seuls concepts
européens de l’autobiographie ne suffisent pas pour décrire les procédés
narratifs du Quatuor Algérien.
•
Dans les textes
autobiographiques, il faut distinguer deux perspectives différentes : la
perspective du ‘je’ narrant et la perspective du ‘je’ narré.’
•
Au niveau de l’autobiographie
européenne, ces deux perspectives sont liées à différentes variantes de
l’autobiographie : Les auteurs des autobiographies classiques se servent
plutôt de la perspective du ‘je’ narrant, alors que l’autobiographie moderne
adopte plutôt la perspective du ‘je’ narré.
•
Notre analyse du Quatuor
Algérien révèle que le texte de Djebar choisit une troisième forme qui fait
alterner et imbrique ces deux perspectives:
•
Assia Djebar épouse non
seulement la perspective de l’autobiographe sereine et distancée, mais aussi
celle du personnage impliqué dans les événements d’alors. Elle exprime tour à
tour son savoir du fait biographique passé mais, tout aussi souvent, son
ignorance à cet égard.
•
Les réflexions de la
narratrice se réfèrent donc et à l’événement passé (caractéristique de
l’autobiographie classique) et à la réflexion elle-même (caractéristique de
l’autobiographie moderne, voir Picard 1978).
•
De plus, nous constatons que
Djebar commence souvent de relater un événement dans la perspective du ‘je’
narré pour changer très vite et prendre celle du ‘je’ narrant, c’est-à-dire
qu’elle s’insère en sa qualité de narratrice qui commente l’événement. Une fois
de plus, nous interprétons ce procédé comme un essai de la part de l’auteur de
protéger l’exposition de son histoire ainsi que l’exposition du ‘je’ (ce qui
signifie le personnage du passé) en le revêtant de ses réflexions (atténuation
de « l’histoire mise à nue »).
•
Dans ce chapitre, le regard
n’est pas analysé en tant que thème, mais identifié à la catégorie
narratologique du mode, c’est-à-dire à la perspective.
•
Nous nous référons à la
théorie de la focalisation de Bal (1984), distinguant dans les textes entre focalisateur
et focalisé, c’est-à-dire entre un sujet focalisant et un objet
focalisé. Grâce à la théorie de Bal l’analyse des regards ou des perspectives réciproques
devient possible.
•
Nous démontrons que Djebar
crée les catégories de l‘Autre’ et de l‘exotique’ en tant que catégories
dépendant de la perspective de l’observateur.
•
Dans l’interaction des
énoncés de passages historiques et autobiographiques, Djebar déconstruit le
regard unilatéral des colonisateurs sur les colonisés et donc par là des
attributions originaires de ‘l’étrange’.
•
Notamment au moyen d’une
analyse du chapitre La fille du gendarme français ,Djebar
démontre que l’exotique n’est pas originairement lié aux colonisés, mais que
l’exotique - venant de la perspective de femmes algériennes – peut autant être
attribué aux colonisateurs (dans ce cas précis à la jeune Française
Marie-Louise).
•
L’une des caractéristiques
fondamentales de l’écriture autobiographique européenne moderne, c’est-à-dire
de la Nouvelle Autobiographie et de l’Autofiction est son statut
générique hybride : discours fictionnel et discours référentiel sont mêlés
de façon conséquente et ne peuvent donc plus être distingués l’un de l’autre.
•
Le Quatuor Algérien
est aussi un texte enchevêtrant faits et fiction.
•
Dans ce chapitre, nous
dégageons les différentes fonctions du discours fictionnel, dans le Quatuor
Algérien d’une part et dans l’écriture autobiographique européenne moderne
d’autre part. Nous soutenons la thèse selon laquelle la fiction de Djebar n’a
pratiquement rien en commun avec les réflexions postmodernes relatives aux
identités réelles ou fictionnelles.
•
Le discours fictionnel du Quatuor
Algérien résulte souvent d’un processus que la narratrice annonce par les
verbes imaginer ou rêver : le discours fictionnel apparaît
alors comme un produit de l’imagination.
•
L’imagination de la
narratrice trouve ses origines dans les blancs de l’historiographie ou
de la mémoire. Chaque fois que les sources concernant un événement passé
manquent (qu’il s’agisse d’un événement de l’histoire individuelle, de
l’histoire familiale ou de l’Histoire), la narratrice commence son processus de
l’imagination.
•
Ceci signifie qu’elle annonce
au lecteur le statut fictionnel de son discours, que celui-ci sera averti du
caractère fictionnel de l’événement narré.
•
L’utilisation de la fiction à
l’intérieur de l’autobiographie de Djebar est donc à distinguer
fondamentalement de son utilisation dans les autobiographies européennes
modernes : Pour Djebar, elle constitue un moyen pour créer un discours
‘référentiel’ et ne lui est donc pas opposée. La fiction, chez Djebar, est une
fiction de nécessité:
Dès lors la fiction,
comblant les béances de la mémoire […], s’est révélée nécessaire pour la mise
en espace que j’ai tentée là, pour rétablir la durée de ces jours que j’ai
désiré habiter… (Djebar 1991, 5)
•
Une compréhension de cette
utilisation de la fiction/imagination s’avère également possible dans le
contexte arabe : nous démontrons que dans la tradition de l’autobiographie
arabe, les discours fictionnel et réel ne sont pas non plus conçus comme étant
des discours antagonistes, mais au contraire, comme deux possibilités égales même
si différentes permettant de parvenir aux connaissances.
„S’efface en moi chaque point de départ, disparaît
l’origine, même recommencée“ (VP 347) – cette affirmation d’Assia Djebar se
situe à la fin de Vaste est la prison, au milieu d’un passage lyrique
qui termine le texte. De façon paradigmatique, elle ne permet pas seulement de
percevoir la caractéristique essentielle de l’identité de l’auteur, mais aussi
l’esthétique de son écriture autobiographique: l’esquisse littéraire du ‘je’
d’Assia Djebar se situe dans un contexte culturel et littéraire dont il est
impossible de marquer l’origine, voire la racine. C’est dans ce sens que nous
avons tenté de démontrer que l’écriture autobiographique d’Assia Djebar doit
être conçue en termes tels que celui du passage, de la transition
ou de « l’entre-deux ».
En partant de la thèse selon laquelle les modèles et les concepts européens
ne sont pas adaptés à définir l’écriture autobiographique d’un auteur issu d’un
contexte transculturel, nous avons proposé dans la partie théorique une
nouvelle approche apte à une conceptualisation de l’écriture autobiographique
postcoloniale. La revue diachronique de la théorie européenne de l’autobiographie
a tout d’abord mis en évidence le déplacement générique de l’autobiographie: on
a qualifié d’abord l’écriture autobiographique en tant que textes appartenant
au genres historiographiques, puis on l’a classifiée comme un genre dans lequel
l’expression du moi ne s’effectue que comme construction langagière,
c’est-à-dire comme fiction. Le concept d’écriture autobiographique
postcoloniale que nous avons développé ici est à la fois la continuité et le
dépassement de cette position dialectique, en ce sens qu’il transcende les
différences entre discours fictionnel et discours référentiel au moyen d’une
notion de référence médiatisée: le sujet qui s’exprime dans l’autobiographie
est compris comme une entité qui prend forme grâce à la langue et à la structure
narrative du texte. Ce faisant, il n’est ni un « je » essentialiste,
repérable derrière la langue, ni construction fictive purement langagière.
L’identité de l’auteur qui ressort de l’autobiographie est donc comprise comme
une production dans la langue, mais pas comme un produit derrière la langue.
De plus, nous avons montré dans la partie théorique du présent ouvrage que
la thèse (inébranlable dans la recherche européenne) selon laquelle
l’autobiographie est un genre intimement lié à la culture européenne ne peut
être maintenue dans un contexte postcolonial. Notre conception de l’écriture
autobiographique postcoloniale comprend celle-ci bien plus comme un phénomène
transculturel et transhistorique ayant apparu déjà p. ex. dans la littérature
arabe classique. Les textes autobiographiques d’auteurs tels qu’Assia Djebar,
se situant dans des zones transculturelles, doivent ainsi être compris comme
des textes hybrides, mélangeant les traditions autobiographiques de plusieurs
espaces culturelles.
Lors de notre analyse des textes du Quatuor Algérien, nous avons
démontré dans un premier temps (après avoir présenté le contenu et la structure
des textes, ce qui nous a permis de constater le lien étroit qui unit L’amour,
la fantasia, Ombre sultane et Vaste est la prison), et ce
grâce à la spécificité du pacte autobiographique, que le Quatuor Algérien enchevêtre
différentes traditions culturelles de la représentation du ‘je’. Ainsi,
l’auteur ne renonce pas entièrement à assurer son identité au lecteur, mais
marque la proposition d’un pacte autobiographique qui correspond à sa situation
culturelle hybride: cette identité ne nous est présentée premièrement que par
une interaction complexe entre le texte et le paratexte, donc de façon masquée,
et deuxièmement non pas à travers son propre nom, mais à travers celui de sa
famille.
L’analyse des thèmes a montré ensuite que le texte d’Assia Djebar
transcende les formes narratives de l’écriture autobiographique
européenne : l’histoire qu’elle relate dans le Quatuor Algérien
n’est comparable ni aux histoires de l’autobiographie européenne
traditionnelle, racontées de manière chronologique et présentées de manière
téléologique, ni aux ébauches fragmentaires et peu cohérentes des textes
autobiographiques modernes. Assia Djebar unit bien plus les événements de sa
vie en se servant d’un principe esthétique, en créant une mosaïque de scènes
qui peuvent être réduites à des thèmes différents. Ceux-ci ne relient pas
seulement les scènes autobiographiques entre elles, mais ils créent aussi des
liens avec la trame historique et généalogique, ce qui montre bien dans la
structure du texte l’enchevêtrement de l’histoire individuelle et généalogique
et de l’Histoire du Maghreb. L’analyse concrète des trois thèmes langue,
regard et corps montre le déplacement de l’identité de l’auteur
dans des espaces intermédiaires. Le ‘je’ autobiographique du Quatuor
Algérien crée son histoire grâce à de nombreuses petites scènes qui
relatent de transitions, de passages : passage de la langue arabe à la
langue française, passage du regard libre au regard restreint, passage enfin
d’un corps mobile à un corps immobile. L’identité que Djebar essaie de créer ne
cherche pas à médiatiser entre ces positions dialectiques, elle ne cherche pas
non plus à les supprimer. L’auteur témoigne bien plus du mouvement existant
entre elles ; „Elle sait qu’elle est dans le passage, passage,
passante“, résume Calle-Gruber (2001, 55).
L’analyse des voix s’est tout d’abord intéressée au discours du ‘je’
autobiographique. Nous avons pu montrer que l’auteur se sert de différentes
stratégies narratives grâce auxquelles elle réussit à éviter de trop exposer sa
propre histoire. Le va-et-vient qu’elle effectue entre le récit autodiégétique
et le récit hétérodiégétique, la diégèse biographique (c’est-à-dire le fait d’incorporer les
biographies d’autres femmes dans son texte autobiographique), ainsi que la diégèse
collective (c’est-à-dire le fait de parler à partir du collectif) ont été
ainsi interprétés comme moyen réalisant un « discours anonyme » de
soi-même. Si l’on voit alors apparaître dans le Quatuor Algérien une
multitude de pronoms personnels, suite à ces différentes formes de diégèse, il
ne s’agit pas d’une réflexion postmoderne sur l’unité du sujet
autobiographique, mais bien plus de l’expression d’une femme auteur qui, du
fait de son enracinement dans un contexte arabo-musulman et du fait qu’elle
soit une femme, hésite à parler d’elle : „Je ne le/ [me] dissimule pas.
Mais je ne le/[me] montre pas“ (VP 220), c’est ainsi qu’elle s’exprime dans Vaste
est la prison. L’écriture autobiographique d’Assia Djebar oscille ainsi
dans une tension constante entre le voilement et dévoilement du ‘je’.
Cette partie de l’analyse textuelle s’est également penchée sur la
diversité des autres voix du Quatuor Algérien ainsi que sur leurs
relations avec la voix du ‘je’ autobiographique. Nous avons montré que le ‘je’
autobiographique place sa voix sur un pied d’égalité avec celle des femmes
algériennes. Ainsi, dans le Quatuor Algérien apparaît une forme particulière
du discours historique que l’on a appelé ici « historioralité ». Ses
caractéristiques sont non seulement de conserver l’Histoire de manière orale,
mais aussi de faire s’estomper les frontières traditionnelles entre le discours
autobiographique et le discours historique. Les voix des envahisseurs
européens, par contre, sont subordonnées à la voix du ‘je’ autobiographique, et
largement dépendantes d’elle. L’auteur renverse ainsi le processus de
colonisation dans la structure de son texte. Enfin, en ajoutant les voix
d’autres auteurs sous forme d’épigraphes, Djebar tisse un réseau dense de
relations intertextuelles et
interculturelles dans lequel elle situe son propre projet autobiographique.
Elle remet ainsi à jour une forme narrative, qui est également pratique
courante dans les textes autobiographiques arabes.
Enfin, en analysant certains aspects du mode du Quatuor
Algérien, nous avons pu montrer que l’écriture autobiographique de Djebar
ne coïncide pas avec les formes européennes de l’autobiographie. Ainsi, ni la
perspective utilisée pour décrire les faits biographiques, ni l’utilisation
d’éléments fictionnels ne sont comparables aux formes que l’on retrouve dans la
tradition européenne de l’autobiographie.
Textes du Quatuor Algérien
Djebar, Assia (1995, [1985]): L’amour, la fantasia.
Paris: Albin Michel.
Djebar, Assia (1987): Ombre
sultane. Paris: Jean-Claude Lattès.
Djebar, Assia (1995): Vaste est la prison. Paris:
Albin Michel.
Autres textes littéraires
Djebar, Assia (1991): Loin de Médine. Paris: Albin
Michel.
Djebar, Assia (1996): Le blanc de l’Algérie.
Paris: Albin Michel.
Djebar, Assia (2002): La femme sans sépulture.
Paris: Albin Michel.
Doubrovsky, Serge (1989): Le livre brisé. Paris:
Grasset, coll. « Le livre de poche ».
Ibn Khaldoun (2002, [1395]): Le livre des Exemples I.
Autobiographie, Muqaddima. Texte traduit, présenté et annoté par Abdessalem
Cheddadi. Paris: Gallimard.
Robbe-Grillet, Alain (1987): Angélique ou
l’enchantement. Paris: Minuit.
Robbe-Grillet, Alain (1994) : Les derniers jours
de Corinthe, Paris: Minuit.
Rousseau, Jean-Jacques (1964 [1782]): Les Confessions.
Paris: Éditions Garnier Frères.
Ouvrages de référence
|
Dictionnaire de l’Islam. Religion et civilisation (1997):
Paris: Albin Michel. |
|
Historisches Wörterbuch der
Philosophie (1971-2001, hier: Bd. 4, 1976): herausgegeben
von Joachim Ritter und Karlfried Gründer, 11 Bd. Darmstadt: Wissenschaftliche
Buchgesellschaft. |
|
Metzler Lexikon Literatur-
und Kulturtheorie (2001): herausgegeben von
Ansgar Nünning. 2. überarbeitete und erweiterte Auflage. Stuttgart und
Weimar: Metzler. |
|
Le nouveau Petit Robert,
dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (1993): nouvelle édition remaniée et amplifiée, herausgegeben von Josette Rey-Debove und Alain Rey.
Paris: Dictionnaire Le Robert. |
Etudes théoriques
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Abdel-Jaouad, Hédi (1987-1988): „L’amour, la fantasia: Autobiography
as Fiction“. In: Revue Celfan
7:1/2 1-2, p. 25-29. |
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Literature: Rebellion, Maturity, Vision“. In: World Literature Today 70:4,
p. 801-812. |
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Literature Today 70:4, p. 795-797. |
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Aichinger, Ingrid (1989, [1970]): „Probleme der
Autobiographie als Sprachkunstwerk“. In: Günter Niggl (ed.): Die
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(1. Le Roman). Paris: Hatier, p. 185-210. |
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Bonn, Charles/ Garnier, Xavier/Lecarme Jacques (eds.) (1997): Littérature
francophone (1. Le roman). Paris: Hatier. |
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Arnaud u.a. (eds.): Itinéraires Et Contacts De Cultures. Paris: L’Harmattan. |
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