Forum littéraire maghrébin

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Rapport sur la soutenance de thèse d'Assia Djebar.

De: Naget Khadda
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Date: 10/29/99
Time: 6:00:07 AM
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Texte

Fatima-Zohra IMALAYENE: Le roman maghrébin francophone. Entre les langues et les cultures. Quarante ans d'un parcours: Assia Djebar, 1957-1997. Université Paul Valéry-Montpellier 3, mars 1999. La thèse de Fatima-Zohra IMALAYENE porte sur son propre itinéraire scriptural d’auteur écrivant sous le nom de plume Assia DJEBAR. Une thèse dont le sujet et l’objet se font face, se mesurent, s’entrecroisent et souvent se superposent nous entraînant dans leur confrontation. Une sorte de mélange des genres que l’on pourrait dire "thèse autobiographique", qui se revendique comme telle et qu’il s’agit de questionner dans son originalité de parole à la fois réflexive (autoréflexive) et narrative. Il nous faut donc aller au-delà des conventions du genre normé de la thèse pour appréhender ce travail qui, en sa démarche, n’obéit ni à une structure ni à un discours canoniques. Certes, le mémoire progresse assez méthodiquement pour tenter d’élucider un rapport à l’écriture, à la langue, aux genres et formes mis en œuvre par l’auteur ; certes, il se subdivise bien en parties (au nombre de six) et en sous parties traitant chacune d’un aspect ou d’une période particulière de l’œuvre ; certes, son projet est nettement défini, d’entrée de jeu, comme visant à éclairer pas à pas l’aventure de l’écriture djébarienne à la lumière des expériences et des conflits idéologiques ou existentiels que la femme, la citoyenne, l’écrivaine a eu à résoudre au cours des quarante années de son parcours. Mais la logique de la démarche qu’adopte la thésarde, plutôt que de souscrire aux règles du discours argumentatif habituel, procède par enchaînements, tantôt chronologiques, tantôt thématiques, impulsés par une sorte de courant alternatif se propageant entre passé et présent, entre réflexion et remémoration, entre confession et critique. Démarche qui tient à la fois du genre "mémoires" et du genre "essais", sécrétant un texte qui oscille entre introspection et méditation lyrique, entre analyse et pétitions polémiques. De sorte que, le discours de la thèse produit bien un développement réflexif mais il ne dédaigne pas les échappées métaphoriques et procède aussi bien par raisonnement déductif que par analogie illustrative. Il en résulte un texte qui avance selon un mouvement en spirale tout en produisant une structure étoilée. Structure étoilée dont les six branches (les six parties de la thèse) avec leurs ramifications (les différents chapitres et sous-chapitres) poursuivent l’exploration du travail de l’écrivaine, pistant tout particulièrement une définition de la francophonie djebarienne. Structure étoilée dont les éléments sont connectés entre eux grâce au mouvement en spirale qui résulte du retour incessant de la réflexion sur le problème nodal des langues pratiquées et/ou mises en spectacle par le sujet de l'écriture. Par différents angles d’attaque se trouve remise sur le gril la question de la parole : question de ses pouvoirs et de ses impuissances ; question de sa confiscation par la domination coloniale et par l’arbitraire du pouvoir masculin ; question de sa sauvegarde et des chemins clandestins de sa propagation ; question des hiérarchies imposées et de leur subversion par la pratique populaire et/ou par le travail des créateurs... Le mouvement général s’enroule autour des périodes de silence de l'auteur, autour des tentations plus ou moins illusoires, plus ou moins bien surmontées qui ont jalonné son itinéraire, autour de la réflexion sur la vertu (voire, la nécessité) de l’écriture autobiographique, autour du détour par le reportage journalistique puis le cinéma pour expérimenter l'efficacité d'autres modes du dire, pour en tester les techniques et les confronter à celles de l'écriture, pour, les y transporter, le cas échéant. Mouvement qui revient sans cesse sur les questions obsédantes du pourquoi écrire ? Pourquoi écrire en langue française ? Comment écrire en langue française quand on est natif d'une constellation linguistique où se relaient et se concurrencent déjà les langues du terroir : arabe savant du texte sacré et de la grande littérature, arabe parlé avec les traits de la communication propre au code du gynécée, berbère ancestral oublié et pourtant toujours vivace dans la mémoire obérée ? Autant de questions qui butent immanquablement sur la question majeure de toute pratique littéraire : quelle langue ? Question qui taraude tout écrivain en quête de sa langue propre. Question qui se double, ici, de la question subsidiaire : quelle langue française ? Questions qui débouchent sur d'autres questions : écrire pour qui ? Pour quoi dire ? La violence répétée de l’Histoire ? Le vécu féminin (arabe) infiniment refoulé ? La spirale du discours de la thèse tout en revenant obsessionnellement sur les mêmes questions, déplace chaque fois sensiblement leur orientation. En fait, la diffraction et le tournoiement qui caractérisent l’évolution de ce travail sont le résultat d'un montage. Car cette thèse réside dans l’agencement de textes – articles ou communications - élaborés à l’occasion d'interventions publiques d’Assia. Djebar où l’auteur explicite sa recherche, dessine le tracé de son parcours d’écriture, s’exprime sur des œuvres de confrères, esquisse une anthropologie de la culture féminine algérienne, tout en précisant, chaque fois, son rapport à la langue française. Pour les besoins du travail de la thèse, ces fragments réflexifs sont ordonnés et classés, mais surtout reliés et mis en perspective par un texte italique qui les coud entre eux en un patchwork offert à la lecture, à la fois, dans sa fragmentation et dans sa cohésion. Ce texte italique, tissu conjonctif qui appartient au présent de la candidate, constitue alors une sorte d'étoupe logique et chronologique qui donne toute sa cohérence au discours de la thèse comme au discours littéraire de l’auteur Djebar. Car les hasards des interventions premières, une fois ordonnés et éclairés par le regard rétrospectif, prennent place sur la courbe d'une évolution qui revêt l'allure d'une nécessité fermement soulignée par la candidate, en dépit de piétinements et de ressassements qui ralentissent parfois l’avancée de la thèse. Un tel montage fait ressortir, a posteriori, la logique d’une évolution tout en sauvegardant la multiplicité des points de vue qu’implique la diversité des temps et des lieux d’énonciation qui spécifient les différentes interventions de l’auteur rassemblées et revisitées. Le procès argumentatif et la construction narrative surimposent la linéarité de leurs développements au feuilletage des communications ponctuelles, matériau de base de cette thèse. En définitive, le double mouvement (étoilé, spiralé) dont il a été question ci-dessus, servi par le travail conjonctif du texte italique permet d'embrasser les lieux cardinaux de la pensée de l'auteur aussi bien que les circuits de leurs connexions. Le tout concourant à la mise en exergue de la double détermination (historique et personnelle) qui a présidé à la prise de parole djébarienne et qui donne à lire cette œuvre dans sa dimension universelle autant que dans sa quête individuelle, tout à fait singulière, alors même qu’elle apparaît comme éminemment marquée au sceau de l’histoire de colonisation et de décolonisation.. A l’issu de ce travail, nous sommes en possession d’une exploration de l’œuvre de A. Djebar éclairée à la fois du dehors et du dedans. Cette posture « d’extranéité interne », pour reprendre la belle formule de Valéry, permet de percevoir à quel point l’identité est, à chaque étape du développement historique et individuel pensée en fonction des crises qui la bouleversent. On peut regretter que les remarques sur le bilinguisme (je préfère, pour ma part le concept de colinguisme de Renée Balibar), sur la diglossie, sur l’inter-langue qui spécifient le champ linguistique algérien (et, plus largement, maghrébin) soient un peu sommaires et n’apportent rien de neuf après les analyses décisives d’auteurs comme Khatibi, Farès ou Meddeb. Mais on note toutefois l’attention particulière apportée par A. Djebar au langage féminin et à ses formes particulières de manifestation dans un monde où seule la parole masculine est patentée. On déplore, surtout, que dans une thèse qui s’attache à élucider une trajectoire – et le réussit, en général, avec bonheur à le faire – les deux premiers romans soient passés quasiment sous silence alors que dans ces œuvres d’apprentissage l’attention de l’auteur y apparaît déjà comme sollicitée par le langage du corps, les problèmes du couple, l’atmosphère feutrée et violente du gynécée : autant de thèmes qui distingueront l’univers djebarien de ceux de ses confrères masculins. Cependant, malgré ces réserves qui prêtent à débat, cette thèse est digne du plus grand intérêt. En prenant le parti de s’éloigner d’un propos trop nettement inscrit dans le code universitaire courant, F.-Z. Imalhayène produit un travail qui brille par son originalité et par l’implication passionnée de son auteur. Il fournira assurément aux chercheurs une entrée privilégiée dans l’œuvre djebarienne. Naget Khadda


Dernière modification : 12 avril 2000